Joutes verbales

 

Quand la sixième retrouve la rhétorique

 

Lorsque nous persistons à invoquer mystiquement « l’esprit de la Sainte-Famille », nous songeons, traditionnellement, au sens du service et au sens de l’effort, que les voûtes gothiques de la chapelle et les mille projets éducatifs qu’elles ont abrités nous rappellent sans cesse. Mais ne devrait-on pas, également, évoquer un certain « sens politique » qui, depuis l’exposition sur le conflit israélo-palestinien organisée en 2009 par nos élèves et leurs professeurs, anime de plus en plus explicitement les acteurs de notre école ? L’action menée par les élèves d’Attila Schkoda en faveur des victimes du séisme qui a frappé Haïti en 2010, la vente des bougies Amnesty International organisée, chaque année, par les mêmes élèves, le théâtre-action introduit par Monia Gandibleux et ses collaborateurs en quatrième sociale, les midis de l’information consacrés, pour tous, à la crise économique, au dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 ou aux élections présidentielles françaises, le souci éthique du collectif prôné par l’école citoyenne, la projection de films sur la problématique des génocides au centre laïque juif ou sur la question de l’autocratie à l’ex-cinéma Aremberg, les visites silencieuses du fort de Breedonk ou l’intérêt de nombreuses classes pour des pièces de théâtre ou des expositions sur le thème des réfugiés n’en sont que quelques preuves ponctuelles parmi de multiples autres. Nous ne pouvons que nous en réjouir à l’heure où d’aucuns soupçonnent, à tort, les jeunes générations d’être désengagées.

 

« Les joutes verbales », événement orchestré par Monia Gandibleux et Geneviève Baudart, l’an dernier, en sixième T.Q. agent d’éducation, n’ont fait que confirmer cette croissance de la conscience politique à la Sainte-Famille : invités à débattre de sujets aussi complexes que celui de la décroissance, de…, de … et de …, les élèves de notre école ont été confrontés à préparer, dans un projet interdisciplinaire impliquant une grande partie de leurs professeurs, des arguments en faveur de la thèse qu’ils auraient spontanément défendue, mais également – à leur grand désarroi et pour le plus grand bonheur pédagogique de leurs référents – leurs arguments contraires. Outre l’objectivation maximale de leurs raisonnements et la prise en considération constructive de tous les points de vue éthiquement défendables, la finalité de l’exercice était de permettre aux élèves de se confronter, le grand soir des joutes verbales publiques au théâtre de la Vie à Saint-Josse, à une équipe adverse de l’école Decroly, sans savoir, avant de monter sur scène, quelle position ils auraient à défendre. L’exercice était ardu et ambitieux : il n’a déçu personne. Face à leurs adversaires ucclois, nos élèves ont été de remarquables orateurs. Aussi élégants que s’ils se fussent trouvés sur un plateau télévisé, ils ont démontré tout le travail de documentation et de réflexion qu’ils s’étaient, les mois précédents, approprié, et ont développé « leurs » idées avec éloquence, intelligence et passion.

 

Ce projet a été salué par tous ceux qui ont eu la chance d’y participer de près ou de loin, si bien que cette année, malgré l’agenda très serré du mois de septembre, Monia Gandibleux et Geneviève Baudart n’ont pas résisté à l’envie de réitérer l’expérience. Mais, toute nature profondément politique étant sensible au souffle véhiculé par le changement, nos protagonistes ont remodelé les critères du projet avec leur fidèle partenaire de la Ligue des Droits de l’Homme. Cette fois, il n’y aurait plus deux écoles, mais trois, appartenant chacune à un réseau et à une zone géographique différents : tandis que Decroly porterait la bannière du sud de Bruxelles et de l’enseignement libre non confessionnel, l’athénée Léon Lepage arborerait les couleurs du centre de la capitale et celles de l’enseignement officiel ; la Sainte-Famille, elle, représenterait l’enseignement libre catholique et le grand Nord. Bien que l’on eût pu craindre de démasquer, dans cette tripartition, une regrettable occasion de mener une sanglante guerre de chapelles, il n’en fut rien, car non seulement les équipes qui se sont affrontées étaient mixtes – autrement dit aléatoirement composées d’élèves originaires des différentes écoles –, mais les sections auxquelles elles appartenaient l’étaient également (les élèves de 6e transition générale de la Sainte-Famille ayant rejoint, cette fois, leurs expérimentés condisciples de technique). La thématique, elle aussi, avait bien sûr changé : même si elle risquait de paraître peu digeste aux élèves, et précisément parce qu’elle menaçait de leur résister malgré leur âge propice, le choix s’était prononcé en faveur des élections communales belges 2012. Un tel dispositif et un tel sujet impliquaient une préparation solide : lors de premiers ateliers organisés, par groupes, dans notre belle école, les élèves ont été amenés à se rencontrer et à faire émerger leurs représentations sur des questions aussi pointues que la pertinence d’un contrat imposé aux bénéficiaires du CPAS, des sanctions administratives communales délivrées aux jeunes coupables d’incivilités, de la désobéissance civile, du vote obligatoire et de la désuétude du clivage gauche-droite. Des séances interactives d’information animées par des experts des différentes matières ont prolongé, le jour suivant, ce travail définitionnel préalable, avant de laisser place à une sorte de répétition générale des joutes qui ont eu lieu, deux semaines plus tard, face à un jury renommé (constitué de chercheurs en sciences politiques et sociales, de philosophes, de journalistes et de politiciens), au théâtre de Poche. Si la salle de ce prestigieux théâtre n’avait pas été comble, les honorables lecteurs du Maillon auraient pu, comme nous, déguster le spectacle de nos élèves s’agrippant, sur scène, aux bras de leurs coéquipiers decrolyens et lepagiens pour défendre, au-delà de tout contrat scolaire et au nom seul des enjeux fondamentaux de la pensée, les fruits de leur long travail documentaire, réflexif et rhétorique. Ce fut sans doute le signe le plus émouvant de l’enjeu fondamental des joutes et de leur réussite : quand l’effervescence intellectuelle favorise la cohésion sociale, l’on sent que quelque chose de grand s’accomplit, qu’une redoutable arme de résistance est en train de se déployer contre toutes les menaces fascistes. Comment, dès lors, décréter que le métier d’enseignant est en crise lorsque sa mission la plus urgente et la plus ambitieuse connaît de tels succès ?

 

Exaltées par leurs victoires partagées (le jury ne couronnant aucune équipe mais offrant à chacune ses commentaires tout aussi élogieux qu’exigeants), épuisées par tant de performances, les troupes se retirèrent… et se fixèrent un rendez-vous en mars prochain, pour une nouvelle édition des joutes. La nouvelle terre à conquérir n’a rien à envier aux deux autres : sorte de mise en abyme même des joutes, la thématique de la liberté d’expression promet, à nouveau, d’inoubliables prestations oratoires.

 Marie Delos

 

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