Archives de la catégorie ‘Syrie’

En Syrie, une semaine de frappes aériennes russes.

Publié: 7 octobre 2015 par gandibleux dans Actualités, Monde, Syrie
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Le Monde.fr | 06.10.2015 à 11h41 • Mis à jour le 07.10.2015 à 17h58 | Par Pierre Breteau et Madjid Zerrouky

Bombardements russes sur la ville de Kafar Zita, le 7 octobre.

Au huitième jour de son intervention en Syrie, mercredi 7 octobre, l’aviation russe a mené d’intenses bombardements aériens contre les forces rebelles (l’Armée syrienne libre et le groupe dijadiste Al-Nosra) dans le nord de la province de Hama, où pour la première fois, des hélicoptères Mi-24 du contingent envoyé par Moscou semblent être intervenus en soutien aux forces syriennes sur le terrain attaquant l’ASL près de la ville de Morek.

La ville d’Al-Tabaqa, dans la province de Raqqa, aux mains de l’Etat islamique, a également été touchée par des missiles russes tirés depuis la mer Caspienne. Une frappe confirmée par l’EI qui a publié des images de restes de l’un de ces missiles.

Depuis le 30 septembre, on peut établir que les frappes russes répondent à deux règles : soutenir les forces syriennes dans les zones où elles sont malmenées, voire réellement en danger ; et affaiblir l’opposition armée pour aider les troupes gouvernementales à regagner du terrain dans d’autres régions.

De ce fait, l’aviation russe a beaucoup plus tendance à frapper l’opposition et les groupes armés hors Etat islamique (EI) que les troupes du « califat islamique » proprement dit. Les premiers représentent une menace réelle pour un régime aux abois quand le second reste un danger plus lointain. Les troupes de l’Etat islamique restent globalement tenues à l’écart de la « Syrie utile » encore aux mains de Bachar Al-Assad : l’axe et les villes de Damas et Homs, et la région côtière alaouite, fief du régime.

  • Dans le Nord-Ouest, l’activité aérienne russe se concentre sur les provinces de Hama et d’Idlib : la ville éponyme, celle de Jisr Al-Choghour, de Maarat al-Nouman, d’Al-Latamina, et leurs environs. La province d’Idlib a en effet été le théâtre au printemps d’une offensive rebelle qui a mis en déroute les troupes gouvernementales.

    Formée principalement par les troupes du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida et du groupe islamiste Ahrar Al-Sham – qui ne sont pas affiliés à l’Etat islamique, l’« armée de la conquête » a été particulièrement visée par les raids russes dans cette région. Ses premières lignes sont à moins de 30 km de la ville côtière de Lattaquié, fief du régime, qu’elle menace directement. Centres d’entraînement, dépôts d’armes, postes de commandement et même véhicules ont été visés.

  • Au nord de la grande ville de Homs, c’est l’enclave rebelle autour de la ville d’Al-Rastan, défendue par des groupes affiliés à l’Armée syrienne libre (ASL) qui est dans la ligne de mire. Les frappes russes pourraient être le prélude à une offensive terrestre de l’armée syrienne qui, en se débarrassant de cette épine dans le pied, pourrait libérer des troupes pour d’autres fronts.

Moscou dit bombarder l’EI mais frappe l’ASL

Les Russes ont déclaré, vidéo à l’appui, avoir frappé la ville de Raqqa, capitale de l’Etat islamique (EI) dès le 1er septembre, mais il s’agissait en fait de frappes autour de la ville de Jisr Al-Choghour.

Ils ne semblent en réalité s’être préoccupés qu’à partir de dimanche soir de l’EI. Dans deux régions : à l’est d’Alep, en soutien à des troupes syriennes encerclées sur la base aérienne de Kuweiris depuis décembre 2012 par des forces rebelles puis par l’EI ; puis contre la ville d’Al-Bab, nœud routier stratégique entre Raqqa et Alep, la ville d’Al-Thaqba et, enfin, dans le Sud-Est, sur des positions de l’EI autour de Palmyre.

Occupée depuis le mois de mai par l’EI, la ville antique n’en reste pas moins à portée de tir des forces de Bachar Al-Assad, qui campent à 15 km du centre-ville pour ce qui est de leurs lignes les plus avancées.

Si l’effort se confirme dans cette région, une reprise de la ville par des forces gouvernementales bénéficiant d’un coup de pouce de l’aviation russe pourrait offrir à Vladimir Poutine une première victoire de prestige.

Reste une incertitude, la capacité de l’armée et des milices gouvernementales, usées par quatre ans de guerre et sur la défensive sur quasiment tous les fronts, à profiter de l’arrivée miraculeuse des Russes dans le ciel syrien.

QUI SONT LES ADOLESCENTES PIÉGÉES PAR LES JIHADISTES ?

Publié: 14 octobre 2014 par gandibleux dans Actualités, Monde, Syrie
© Getty

Depuis la mise en place en avril dernier du numéro vert « anti-jihad » destiné aux familles, quatre cent signalements ont été enregistrés.  43% concernent des femmes ou des jeunes filles.  Dans son dernier livre « Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer »*, l’anthropologue Dounia Bouzar** raconte les histoires de ces adolescentes tombées entre les griffes des terroristes.  Interview.

ELLE.fr. En vous lisant, on a l’impression que n’importe quel adolescent, quelle que soit sa culture, son éducation ou sa religion, peut tomber sous l’emprise des jihadistes…
Dounia Bouzar. En discutant avec les familles, j’ai découvert que les terroristes avaient affiné leurs techniques d’endoctrinement, à tel point qu’ils parviennent à faire basculer des jeunes qui vont très bien. C’est d’ailleurs ce qui est troublant. On comprend comment ils arrivent à convaincre un Merah sans espoir social, qui a des problèmes familiaux, mais une jeune fille en deuxième année de médecine, très épanouie, première de sa chorale et qui a de nombreux amis,  là, on ne comprend pas. En écrivant ce livre, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas de profil type : 70% des familles concernées sont athées et 30% sont juives, catholiques ou musulmanes, souvent non pratiquantes. Dans 90% des cas, ce sont des adolescents de classes moyennes ou supérieures. Il s’agit d’enfants de médecins, de psychologues, de professeurs…

ELLE.fr. Dans votre livre, vous parlez davantage des filles que des garçons. Sont-elles des proies plus faciles pour les jihadistes ?
Dounia Bouzar. Sur les 135 familles qui nous ont contactés, on a une petite centaine de filles. On se demande si les parents sont plus attentifs à des signes de rupture de la part des filles ou s’il y a plus de filles victimes d’endoctrinement. Pour le moment, nous n’avons pas répondu à cette question… Ces adolescentes ont tout de même un point commun. Toutes étaient hypersensibles et s’engageaient dans des métiers altruistes pour devenir assistante sociale, infirmière, médecin…

ELLE.fr. Comment les djihadistes s’y prennent-ils pour prendre des ados dans leurs filets ?
Dounia Bouzar. Au départ, l’adolescent visionne sur Internet une vidéo sur le commerce équitable, sur les dangers d’un vaccin, sur les moyens de rendre le monde plus juste. Puis, par les méandres de YouTube, les intégristes arrivent à mettre le jeune dans une situation où il n’a plus confiance en personne car il vit dans un monde de mensonges. On le convainc ensuite que ce sont des « sociétés secrètes qui gouvernent le monde pour exploiter les populations».  Face à ce qui lui est présenté comme un complot, le jeune se sent dans un état de légitime défense. On lui dit alors de rejeter le monde réel pour lutter contre les injustices, que « seul l’islam peut lutter contre Satan ». Dans d’autres cas, une ado poste sur Facebook « je voudrais faire le bien pour l’humanité » ou suite à un décès dans sa famille « j’ai besoin de comprendre la mort » et ils lui tombent dessus à cinquante. C’est comme un endoctrinement individualisé. Ce sont des procédés de dérive sectaire puissance 100 puisqu’ils utilisent la religion et Internet.

ELLE.fr. Quels sont les signes avant-coureurs qui montrent que l’embrigadement est en marche?
Dounia Bouzar. En croisant les expériences des mères, on s’est rendu compte qu’il y avait des indicateurs de rupture. Cela commence quand le jeune ne veut plus voir ses amis au motif qu’ils sont  « impurs ». La deuxième étape intervient quand il arrête ses activités de loisirs en affirmant que « c’est le diable ».  Vient ensuite la rupture scolaire et professionnelle : l’enfant passe de 18 à 2 de moyenne, puis abandonne l’école. Pour finir, on observe une  rupture familiale, car l’autorité parentale est remplacée par celle du groupe.

« Elles voient le décalage entre le discours du gourou et la réalité »

ELLE.fr. Est-il possible de garder contact avec les adolescents partis en Syrie ?

Dounia Bouzar. Avec Al Nosra francophone, oui. Comme ils veulent faire croire que les adolescents sont venus de leur plein gré, ils laissent certaines possibilités, mais toujours sous surveillance. A l’époque où j’ai écrit le livre, l’Etat islamique n’avait pas encore planté son drapeau donc les jeunes filles téléphonaient assez souvent, tous les trois ou quatre jours. Les conversations étaient surréalistes. Les filles parlaient comme un robot, en disant qu’elles étaient dans une belle villa, qu’elles n’avaient besoin de rien. Nous essayons d’expliquer aux mères que si elles essayent de raisonner leurs filles, cela renforce leurs convictions. Les adolescentes endoctrinées sont persuadées que leurs mères sont jalouses parce qu’elles n’ont pas été élues. On conseille plutôt aux mères d’évoquer des souvenirs pour remobiliser la petite fille broyée sous l’endoctrinement. C’est très facile à dire, mais très difficile à faire.

ELLE.fr. Une fois en Syrie, à quoi ressemble le quotidien des jeunes filles ?
Dounia Bouzar. Elles ne font rien. Elles cuisinent de temps en temps, mais sont surtout là pour faire des enfants qui seront de futurs « élus ». Ce n’est pas pour rien que les filles se désendoctrinent les premières : toutes sont parties pour l’humanitaire et quand elles arrivent là-bas, elles voient le décalage entre le discours du gourou et la réalité. C’est pour cela qu’elles se retrouvent séquestrées. Une fois mariées, certaines ont un mari qui les autorise à sortir. Dans ce cas, on a une chance qu’elles se désendoctrinent elles-mêmes parce qu’elles vont assister à une exécution. Certains maris ne laissent pas sortir les ados et celles-là elles peuvent rester endoctrinées longtemps. On a l’exemple d’une jeune fille qui est là-bas depuis 10 mois et dit « mon mari est gentil, quand il rentre du combat, il me ramène des baskets de marque et m’emmène boire un jus d’orange ».

ELLE.fr. Les adolescentes parties en Syrie rejoindre les rangs des jihadistes ont-elles une chance de revenir vivantes ?
Dounia Bouzar. Pour le moment, aucune fille n’est rentrée vivante. Mais je garde l’espoir qu’on les ramène.

*« Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer », Les Edition de l’atelier.
** présidente du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI).

Heurts entre police et manifestants pour une intervention militaire de la Turquie à Kobané, le 9 octobre 2014 à Ankara
Heurts entre police et manifestants pour une intervention militaire de la Turquie à Kobané, le 9 octobre 2014 à Ankara – Adem Altan AFP

la Turquie a bombardé lundi soir des positions des rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un premier accroc armé sérieux aux pourparlers de paix lancés il y a deux ans et déjà sérieusement menacés par la guerre qui fait rage en Syrie voisine.

Quelques jours après les violentes émeutes prokurdes qui ont secoué le pays, des chasseurs F-16 de l’armée de l’air ont frappé plusieurs cibles du PKK qui, selon les forces de sécurité, ont attaqué à plusieurs reprises ces trois derniers trois jours un poste de police dans le village de Daglica.

Graves menaces

Dans la région voisine de Tunceli, des hélicoptères d’attaque turcs ont également ouvert le feu lundi contre d’autres unités du PKK après des affrontements entre rebelles et armée signalé autour de Geyiksuyu, selon les médias turcs. Ces graves incidents, les premiers de cette ampleur depuis le cessez-le-feu unilatéral décrété par le PKK en mars 2003, illustrent les graves menaces qui pèsent sur le fragile processus de paix engagé entre Ankara et le PKK il y a deux ans.

Cette brusque montée des tensions trouve son origine en Syrie, où l’offensive des djihadistes du groupe Etat islamique (EI) menace la ville kurde de Kobané. En colère contre le refus du gouvernement islamo-conservateur d’Ankara de voler militairement au secours de Kobané (Aïn al-Arab en arabe), des milliers de jeunes kurdes sont descendus dans les rues de tout le pays la semaine dernière, provoquant des émeutes qui ont fait au moins 34 morts et des centaines de blessés.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a haussé le ton en condamnant l’action de «voyous» à la solde d’une «organisation terroriste», en l’occurrence le PKK, et dénoncé une tentative de «sabotage» des pourparlers qu’il a promis, lui, de sauver. Son principal interlocuteur, le chef emprisonné du PKK Abdullah Öcalan, a de son côté averti que la chute de Kobané signifierait de facto la mort de toute discussion et pressé Ankara de présenter avant ce mercredi un calendrier pour les relancer.

«Montrer ses muscles»

«Le PKK et le gouvernement montrent leurs muscles», a commenté Nihat Ali Ozcan, analyste au centre de recherches Tepav d’Ankara. «Le processus de paix va peut-être tomber à l’eau un jour mais ce jour n’est pas arrivé». Après plusieurs échecs, Ankara a repris à l’automne 2012 des négociations directes avec Abdullah Öcalan pour tenter de mettre un terme à une rébellion qui a fait 40.000 morts depuis 1984.

Le PKK a décrété un cessez-le-feu en mars suivant puis commencé à retirer ses forces vers leurs bases du mont Kandil, dans le nord du territoire irakien. Mais ce mouvement a été interrompu il y a un an, les Kurdes jugeant que le régime d’Ankara n’avait pas tenu ses promesses de réformes en faveur de leur communauté, qui compte 15 millions de personnes, 20% de la population.

Les discussions depuis étaient largement paralysées, malgré les promesses réitérées par Recep Tayyip Erdogan, après son élection à la présidence en août, de parvenir à une solution. L’offensive djihadiste en Irak puis en Syrie a fait dérailler ce scénario. Si elle a accueilli dans l’urgence sur son sol quelque 200.000 réfugiés kurdes, la Turquie s’est inquiétée des risques d’un renforcement des forces kurdes, en première ligne contre l’EI.

Elle refuse ainsi de les laisser transiter par sa frontière pour rejoindre le front de Kobané, alimentant la suspicion et la rancoeur des Kurdes. Malgré ces tensions, Ankara a promis de tout faire pour sauver les pourparlers de paix. «Ce processus n’est pas lié à Kobané ni à aucun événements qui se déroule hors de nos frontières», a assuré mardi le Premier ministre, Ahmet Davutoglu. «Il est très important pour nous», a-t-il répété devant les députés du parti au pouvoir, «s’il vous plaît ne le sabotez pas»

Le Monde.fr avec AFP et Reuters | 09.10.2014 à 04h51 • Mis à jour le 09.10.2014 à 08h26

Les djihadistes de l'Etat islamique ont lancé un nouvel assaut contre la ville syrienne de Kobani dans la nuit du mercredi 8 à jeudi 9 octobre.

La bataille de Kobané, entre combattants kurdes et djihadistes de l’Etat islamique (EI), continue, à quelques kilomètres de la frontière turque, alors que la communauté internationale peine à se coordonner pour éviter la chute de cette ville syrienne à majorité kurde.

Equipés d’armes lourdes et de chars, les djihadistes ont à nouveau pénétré dans certains quartiers est de la ville, jeudi 9 octobre, après avoir été repoussés la veille. « Des civils ont peut-être été tués parce qu’il y a des affrontements intenses », a déclaré Asya Abdullah, vice-présidente du Parti de l’union démocratique (PUD), principale formation kurde impliquée dans la défense de Kobané.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) confirme l’information, faisant état d’un attentat-suicide au camion piégé dans ce secteur. L’organisation ajoute que les djihadistes ont bénéficié de l’arrivée de renforts depuis la province syrienne de Rakka, leur base-arrière. Preuve que les raids aériens menés par la coalition autour des Etats-Unis ne parviennent pas à repousser les djihadistes, ni même à couper leurs lignes d’approvisionnements.

L’Europe s’engage à développer la tradition d’excellence de la culture européenne. Depuis près de 30 ans, les Ballets de Monte-Carlo y contribuent en se produisant sur les plus grandes scènes européennes.

James Kirby, porte-parole du Pentagone, a d’ailleurs reconnu, mercredi, que « les frappes aériennes seules n[‘allaient] pas sauver la ville de Kobané » :

« Il faudrait des troupes compétentes – des rebelles syriens ou des forces gouvernementales irakiennes – pour arriver àvaincre l’EI. »

LA TURQUIE MONTRÉE DU DOIGT

En attendant « ces troupes compétentes », les responsables américains demandent de la patience. « Nous poursuivons nos frappes avec nos partenaires. Cela reste une mission difficile », a résumé Barack Obama à l’issue d’une rencontre avec les plus hauts gradés américains. Le chef de la diplomatieaméricaine, John Kerry, est allé dans le même sens :

« Aussi horrible que ce soit d’observer en temps réel ce qui se passe à Kobané (…), vous devez prendre du recul etcomprendre l’objectif stratégique [des Etats-Unis]. »

Les Américains n’hésitent en revanche plus à pointer du doigt l’inaction de la Turquie. Si des chars de l’armée turque sont déployés à quelques kilomètres de Kobané depuis plusieurs jours, ils ne viennent pas en aide aux combattants kurdes.

« Nous pensons clairement qu’ils peuvent faire davantage », a jugé la porte-parole du département d’Etat Jennifer Psaki. Mais, a-t-elle aussitôt reconnu, Ankara a « ses propres inquiétudes ». L’inaction des autorités turques à Kobané n’exaspère donc pas seulement les Kurdes. En Turquie, les grandes manifestations kurdes se sont soldées par la mort de 21 personnes et une couvre-feu était en vigueur, mercredi, dans plusieurs provinces à majorité kurde.

La possibilité de créer une zone tampon entre la Syrie et la Turquie pourprotéger les personnes déplacées par le conflit est également devenue un sujet de discorde entre Washington et Ankara.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a maintes fois plaidé pour cette possibilité, a reçu le soutien de François Hollande, mercredi. Même le secrétaire d’Etat américain John Kerry a estimé que l’idée « valait la peine d’être regardée ». Mais la Maison Blanche, le département d’Etat et le Pentagone ont immédiatement recadré leur ministre, affirmant qu’une zone tampon n’était « pas à l’étude pour le moment ».

Le nouvel observateur:rue 89

Le meurtre d’un troisième otage par les djihadistes, un humanitaire écossais, David Haines, 44 ans, décapité à son tour, après les deux journalistes américains, constitue la première réponse de l’autoproclamé Etat islamique à la mobilisation internationale conduite par les Etats-Unis pour les combattre.

Cette riposte destinée à choquer les Occidentaux a des allures de défi, comme si les dirigeants de ce mouvement d’un nouveau type, experts en communication et en réseaux sociaux, voulaient signifier qu’ils ne redoutaient pas la confrontation annoncée.

Le moment n’est pas choisi au hasard : John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, achève une tournée au Moyen-Orient, destinée à mobiliser une coalition contre les djihadistes, et une réunion internationale se tient lundi à Paris pour l’appuyer. Dans le message vidéo, les djihadistes accusent David Cameron d’armer les Peshmergas kurdes et de s’engager au côté des Etats-Unis dans cette crise.

Le titre de la vidéo contenant la décapitation de David Haines (capture)

Leur message est d’abord un argument de propagande en direction du monde arabo-musulman, auquel il signifie que l’Etat islamique, cette organisation supra-nationale radicale, est devenue le « principal ennemi » de l’Occident, et surtout des Etats-Unis, détrônant Al Qaeda.

EI dépasse Al Qaeda

En mettant en scène, puis en ligne, les cérémonies cruelles de décapitation d’Occidentaux, l’EI dépasse son maître Al Qaeda, dont il est issu mais avec lequel il a rompu.

Il atteint son but si l’on en juge par l’afflux de jeunes musulmans issus des pays occidentaux pour rejoindre les rangs djihadistes, convaincus de donner un sens sacrificiel à leur vie plutôt que de végéter aux marges des sociétés européennes.

Comment répondre à ce défi qui est né et a prospéré dans les chaos irakien et syrien, deux crises symptomatiques du monde actuel ?

  • la première est née de la folie idéologique de l’administration Bush qui, sur la base d’un mensonge, a renversé le dictateur Saddam Hussein en pensant libérer les forces de la démocratie libérale, et se retrouve avec la résurgence des conflits confessionnels et ethniques ;
  • la seconde est née du soulèvement d’un peuple contre une des dictatures les plus féroces du Moyen-Orient, et de l’enlisement de cette révolution oubliée de tous, transformée en guerre civile dont les plus radicaux ont fait leur miel.

Il y a une ironie cruelle dans le fait que les Etats-Unis, responsables actifs de la première crise, et passifs de la seconde, prennent aujourd’hui la tête de la coalition anti-djihadistes. Ils restent évidemment les seuls à disposer des capacités militaires et politiques pour mener cette action, mais peuvent-ils véritablement s’engager dans une nouvelle aventure militaire dans cette région sans s’interroger sur ce qui a mal tourné précédemment ?

Contradictions

D’autant qu’ils se heurtent, à chaque pas, aux contradictions de l’opération :

  • les rebelles modérés syriens, dont Barack Obama a fait l’un des fers de lance de la guerre anti-djihadistes, refusent de s’engager s’ils n’ont pas l’assurance que la chute de Bachar el-Assad est bien au programme ;
  • l’Iran, si influent dans la région, se retrouve dans le même camp que les Etats-Unis en Irak, mais contre eux en Syrie, l’autre « front » de la lutte anti-djihadistes. Et Téhéran a été écarté de la réunion de lundi à Paris ;
  • la Turquie, voisine, membre de l’Otan, et si impliquée depuis le début de la crise syrienne dans une diplomatie et des actions pas toujours transparentes, refuse de se joindre à la coalition, un échec pour Washington ;
  • la France, l’un des pays les plus allants pour rejoindre l’action militaire en Irak, refuse cette fois de s’engager en Syrie en l’absence de résolution de l’ONU, alors qu’il y a un an, lors de l’affaire des armes chimiques, c’était Paris qui poussait Washington à bombarder les positions de Bachar el-Assad…
  • l’Arabie saoudite, soupçonnée d’avoir été le bailleur de fonds des djihadistes, directement ou par le biais de certaines grandes familles, se retrouve aujourd’hui, par un tour de magie, dans le camp vertueux des anti-djihadistes.

Ce ne sont que quelques-unes des contradictions que les Américains et leurs alliés devront résoudre avant de passer aux choses sérieuses.

Barack Obama, qui s’est adressé aux Américains en milieu de semaine, s’efforce de convaincre de la cohérence de sa décision. Il a reçu, en off, les éditorialistes de la presse américaine, puis les dirigeants du Congrès.

Obama « déterminé », mais l’EI aussi

Les fuites dans la presse montrent un Président déterminé, plus du tout le « commandant en chef à reculons » qui était présenté ces dernières années, en raisons de ses hésitations.

S’il a impressionné ses « visiteurs du soir », le président américain n’a pas encore donné la preuve qu’il a réellement une stratégie qui lui permettra d’« éradiquer » l’EI, comme il s’y est engagé, en n’engageant pas d’hommes au sol (« no boots on the ground »), et sans embourber les Etats-Unis – et leurs alliés – dans une énième aventure militaire à l’étranger.

Pour l’heure, il est clair qu’il n’a pas impressionné les djihadistes, qui, sans sourciller, assassinent les uns après les autres des otages, victimes expiatoires d’un monde dans lequel journalistes ou humanitaires sont autant de cibles incarnant cet Occident honni. Il a déjà annoncé qu’un autre Britannique serait le prochain sur la liste.

Le piège de l’affrontement djihadistes-Occident est en train de se refermer. Sans troisième voie pour les peuples pris en tenaille.

Province de Ninive (Irak). Cette image issue d'une vidéo de propagande montrerait des combattants de l'Etat islamique en Irak et au Levant

Province de Ninive (Irak). Cette image issue d’une vidéo de propagande montrerait des combattants de l’Etat islamique en Irak et au Levant | AFP/Isil

Bagdad toujours plus proche. Ce jeudi soir, des insurgés ont pris deux secteurs au nord-est de la capitale, selon des officiers irakiens. Ce sont les localités de Jalawla et de Saadiyah, à quelque 100 kilomètres de Bagdad qui sont désormais sous contrôle rebelle. Les officiers n’ont pas encore précisé s’il s’agissait du groupe de l’Etat islamique en Irak et au Levant.

Mais jusqu’ici, cette mouvance sunnite radicale se rapprochait de plus en plus de Bagdad, s’emparant de nouvelles localités. Dans la journée, l’EIIL avait pris le contrôle de la cité de Dhoulouiya, à 90 km au nord et avait appelé ses partisans à avancer sur Badgad. Une progression plus qu’inquiétante après la prise ces derniers jours de la ville de Mossoul et sa province, Ninive, ainsi que de plusieurs régions la province de Kirkouk et de Salaheddine.

L’ONU s’est réuni ce jeudi et a appelé à  un dialogue urgent sur l’Irak. Les Etats-Unis n’excluent pas des frappes aériennes pour enrayer l’offensive. Réputés très violents, les membres d’EIIL veulent instaurer un émirat islamique, où ils pourront imposer la Charia.

Raids aériens sur Tikrit L’armée irakienne a lancé des raids aériens sur des positions tenues par des jihadistes dans le centre de Tikrit. Ces raids auraient visé un complexe de palais présidentiels de l’ancien  , tenu par les insurgés sunnites, situé dans le centre de la ville.

Un  tué lors d’affrontements. Un photographe a été tué lors d’affrontements entre des Peshmergas, les combattants kurdes, et des jihadistes dans le nord de l’Irak, selon un responsable de sécurité kurde et une source médicale. Kamran Najm Ibrahim, un photographe free-lance connu, a été tué alors qu’il couvrait ces affrontements à l’ouest de Kirkouk lors desquels 14 combattants kurdes ont également été blessés, selon ces sources. Il s’agit du premier journaliste à être tué en couvrant l’offensive fulgurante de l’EIIL. Kamran Najm Ibrahim, indépendant travaillait pour l’agence Corbis.

Les Etats-Unis «étudient toutes les options». Le président des Etats-Unis, Barack Obama, a affirmé qu’il étudiait «toutes les options» face à cette flambée de violence. «Ce que nous avons vu au cours des derniers jours montre à quel point l’Irak va avoir besoin de plus d’aide, de la part des Etats-Unis et de la communauté internationale», a t-il déclaré. «Nous travaillons sans relâche pour identifier comment leur fournir l’aide la plus efficace. Je n’exclus rien».

Irak: l’EIIL avance sur Bagdad, l’armée frappe à Mossoul

L’offensive jihadiste se poursuit en Irak: « la situation est très critique
 
Irak: la communauté internationale discute mais n’agit pas (encore)
 

Kirkourk aux mains des Kurdes.Craignant un assaut contre Kirkouk, les forces kurdes, les Peshmerga (surentraînés et équipés par l’armée américaine), ont pris le contrôle total de cette ville pétrolière multiethnique située à 240 km au nord de Bagdad ainsi que de ses alentours. Peu de temps après, le ministre kurde chargé des Peshmergas a échappé à un attentat alors qu’il venait d’une visite d’inspection de ses troupes au sud-ouest de la ville. Un membre des Peshmergas est mort dans l’explosion de la bombe visant le convoi du ministre.
Depuis plusieurs années, le Kurdistan autonome irakien revendique la ville de Kirkourk et ses réserves pétrolières avantageuses, ce que refuse fermement le gouvernement fédéral de Nouri Al Maliki. Jusqu’aux années 1950, la ville était peuplée pour l’essentiel de Kurdes, avant une vague de campagnes d’arabisation menées par Bagdad.

EIIL : une force montante dirigée par Abou Bakr al-Baghdadi
Les jihadistes de l’Etat Islamique en Irak et au Levant sont des rebelles sunnites, présents également en Syrie et au Liban, avec à leur tête Abou Bakr al-Baghdadi. Ils veulent renverser les dirigeants chiites en place à Bagdad. Leurs ressources financières proviennent principalement de la vente de pétrole dans les zones déjà sous leur contrôle. L’EIIL a été mis à l’écart d’Al-Qaïda car jugé trop radical par l’organisation -créée par Ben Laden- elle-même. Selon des experts, l’EIIL est constitué en grande partie d’ex-cadres et membres des services de sécurité du président Saddam Hussein, un sunnite, renversé après l’invasion américaine en 2003. On compte également dans les rangs de l’EIIL des tribus sunnites, excédées par la politique du Premier ministre chiite Nouri Al Maliki, jugé trop autoritaire.

 

 
 

Publié le 03-06-2014 à 07h55Mis à jour à 16h01

Le nouvel observateur

Une femme syrienne vote le 3 juin 2014 pour les élections présidentielles à Damas
(c) Afp

 

Damas (AFP) – Les Syriens votaient mardi pour la présidentielle controversée organisée dans les régions sous contrôle du régime dans le pays en guerre, un scrutin gagné d’avance pour Bachar al-Assad et dénoncé par ses adversaires comme une « farce ».

M. Assad, 48 ans, qui a maintes fois dit sa détermination à en finir avec les rebelles assimilés à des « terroristes », a voté avec son épouse Asma dans le centre de Damas, selon des photos diffusées par la télévision d’Etat.

Dans le camp adverse, rebelles et militants ont parlé d' »élection du sang » et leur allié américain d' »imposture », alors que la guerre a fait en trois ans plus de 162.000 morts, déraciné quelque neuf millions de personnes et laissé le pays en ruines.

Dès l’ouverture des bureaux de vote à 07H00 locales (04H00 GMT), de longues files d’attente se sont formées notamment à Damas et à Homs (centre), où les rues sont placardées d’affiches à la gloire de M. Assad, au pouvoir depuis 2000.

Deux autres candidats Hassan al-Nouri et Maher al-Hajjar, qui servent de faire-valoir à M. Assad, ont eux aussi voté dans la capitale survolée intensément par l’armée de l’air et où l’on entendait le bruit des bombardements et des explosions en provenance de zones proches en proie aux combats.

Mobilisées, les télévisions d’Etat montraient des images d’une forte affluence de votants qui, dans leur majorité, ne prenaient pas la peine de se rendre dans l’isoloir et cochaient devant les caméras la case sous la photo de M. Assad avant de déposer leur bulletin dans l’urne.

« J’ai voté pour le président, naturellement », affirme Nadia Hazim, 40 ans, dans un bureau à Damas. Comme d’autres, Hind al-Homsi, 46 ans, s’est même fait une petite coupure au doigt pour « voter avec son sang pour le président qui est le meilleur ».

Dans la ville de Homs (centre), prise par le régime début mai, les membres de la sécurité sont déployés en force, les voitures sont fouillées minutieusement et autobus ou camions bloquent des rues pour prévenir d’éventuels attentats.

« Nous votons pour montrer au monde entier que c’est le peuple qui choisit son chef », affirme Saleh Ali Mayyassa, 50 ans. Sur la centaine de personnes qui y ont voté, tous ont choisi Bachar al-Assad, pour un troisième mandat de 7 ans.

Dans Alep, la métropole du Nord divisée en secteurs pro et anti-régime, il y avait aussi une grande affluence, selon la télévision d’Etat. « Nous espérons que cette journée s’écoulera sans victimes », a dit le gouverneur Wahid Akkad.

Plus de 15 millions de Syriens sont appelés aux urnes et le vote supervisé par des observateurs iraniens, russes et même nord-coréens, devra s’achever à 16H00 GMT. Il pourra être prolongé si besoin alors qu’aucune indication n’a été donnée sur la date des résultats.

Le régime contrôle 40% du territoire, selon le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche.

Alors que les combats et bombardements continuent de faire rage, avec des raids près de Damas, à Alep et à Idleb (nord-ouest), les insurgés, l’opposition et leurs alliés arabes et occidentaux assistent incrédules au maintien au pouvoir de M. Assad.

« Parallèlement aux élections de sang, les forces d’Assad bombardent violemment Daraya avec des barils d’explosifs », a indiqué Mohannad, un militant de cette localité proche de Damas, dans un communiqué.

« Assad tente de se redonner une légitimité et d’atténuer son image de criminel de guerre. Les Syriens ne le haïront que davantage », ont affirmé les comités de coordination locales, réseau de militants sur le terrain.

A la tête d’une armée restée soudée autour du régime malgré les défections, M. Assad est aussi fort des soutiens russe et iranien, ses principaux alliés, et de l’aide précieuse des combattants aguerris du Hezbollah libanais et de supplétifs syriens et étrangers.

C’est avec leur aide qu’il a réussi des avancées ces derniers mois face aux rebelles.

En théorie, il s’agit de la première élection en Syrie depuis un demi-siècle, Bachar al-Assad et avant lui son père Hafez ayant été désignés par référendum, mais elle est organisée en vertu d’une loi excluant de facto toute candidature dissidente. Le clan Assad dirige le pays d’une main de fer depuis plus de 40 ans.

Pour Noah Bonsey, de l’International Crisis Group (ICG), la présidentielle « ne changera pas la donne » si ce n’est de faire perdurer le conflit. « Cette mise en scène n’influera guère sur les positions » des protagonistes.

Le conflit a débuté en mars 2011 par une contestation pacifique dans le sillage du Printemps arabe. Violemment réprimée, elle s’est transformée en une révolte avant de devenir une guerre complexe avec également des combats entre rebelles et jihadistes.

 

 

Le Monde.fr | 23.04.2014 à 10h45 • Mis à jour le 23.04.2014 à 11h21 |

Par Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)

    Didier Reynders, ministre belge des affaires étrangères, le 2 avril à Bruxelles.

Le ministère belge des affaires étrangères va confronter ses informations à celles du Quai d’Orsay au sujet de la présence possible de certains de ses nationaux parmi les geôliers des quatre otages français, libérés après dix mois de captivité en Syrie.

« Nous ne savons pas si des Belges sont impliqués, mais des Occidentaux le sont en tout cas », a indiqué le ministre Didier Reynders. Diverses vidéos postées sur Internet ont montré, depuis des mois, des djihadistes belges à l’œuvre sur le terrain, parfois dans des scènes d’une extrême violence.

Les autorités estiment que 250 combattants belges ont rejoint la Syrie, dont une partie indéterminée a gagné les rangs de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) ou du Front Al-Nosra. Une vingtaine d’entre eux auraient été tués, parfois dans des combats opposant ces deux factions. Une cinquantaine d’autres sont rentrés et, parmi eux, 15 environ ont été mis en examen.

SURVEILLANCE DES « RETURNEES »

La surveillance des « returnees », comme les ont baptisés les autorités, est le principal sujet de préoccupation pour un pays qui, depuis 2001, a démantelé et jugé diverses filières de combattants pour l’Afghanistan ou d’autres zones de combat. Un groupe, Sharia4Belgium, est dans le collimateur pour avoir organisé des recrutements : 47 personnes ont été mises en examen dans ce seul dossier.

Une « task force » spéciale a été constituée au sein du ministère de l’intérieur et quatre juges antiterroristes désignés pour s’occuper spécifiquement de la Syrie, tandis que la police interroge tous ceux qui rentrent pour évaluer leur implication et leur dangerosité. Il convient aussi de vérifier si tous ceux qui ont été déclarés morts le sont effectivement et ne tentent pas, en réalité, d’échapper à une arrestation.

La ministre belge de l'intérieur Joëlle Milquet, le 11 avril à Bruxelles.

 

La ministre de l’intérieur, Joëlle Milquet, essaye, par ailleurs, de développer une action de prévention. Elle a notamment désigné des policiers spécialisés, chargés, dans des zones sensibles, de travailler en étroite liaison avec les parents, les écoles, les travailleurs sociaux ou les responsables religieux.

Au niveau européen, les estimations restent imprécises mais les services de l’antiterrorisme jugent que de 2 000 à 2 500 combattants étrangers ont rejoint les groupes djihadistes radicaux de Syrie. Un phénomène dont les responsables politiques ont tardé à prendre la mesure : un rapport élaboré à la fin 2013 par le coordinateur de la politique antiterroriste de l’UE, Gilles de Kerchove, n’avait pas eu beaucoup de retentissement. Il étudiait les causes, multiples, des départs, prônait une approche nuancée mais suggérait, lui aussi, une implication rapide des acteurs dits de « première ligne » (enseignants, travailleurs sociaux, police locale…). Il soulignait également la nécessité d’une collaboration avec les communautés étrangères pour les sensibiliser au risque de la radicalisation et évoquait une meilleure utilisation des réseaux sociaux pour décrire la réalité de la guérilla djihadiste. La question du traitement des retours était également posée et déjà décrite comme « gigantesque ».

PRESSION DES ETATS-UNIS

La prise de conscience des responsables politiques aura lieu à la fin 2013 : la question des départs vers la Syrie devient alors prioritaire pour les ministres de l’intérieur. Ou, en tout cas, pour une dizaine d’entre eux, qui vont s’employer à convaincre les autres de l’importance de la question pour l’ensemble du territoire de l’espaceSchengen. Les Etats-Unis font pression, inquiets qu’un jeune « returnee » européen, dispensé d’obligation de visa du fait de sa nationalité, passe entre les mailles du filet et accède à leur territoire.

Depuis lors, les membres des Vingt-Huit les plus concernés tentent de mieux échanger leurs informations, de coordonner leurs actions, de réunir et d’analyser des éléments de preuves. Pas de quoi mettre l’UE à l’abri de tous les risques. D’autant que certaines propositions, comme la création d’un fichier des passagers européens ou un renforcement des relations avec des services de renseignement du Maghreb ou du Moyen-Orient, sont toujours jugées problématiques. Quant à la coopération avec les fournisseurs d’accès au Web pour y traquer les sites suspects et les recruteurs, elle reste, elle aussi, difficile à organiser.

 

Le Monde.fr | 24.04.2014 à 10h34 • Mis à jour le 24.04.2014 à 11h20 |

 

Le gouvernement a dévoilé mercredi 23 avril, en conseil des ministres, une vingtaine de mesures destinées à empêcher les jeunes Français d’aller pratiquer le djihad en Syrie. Dounia Bouzar, anthropologue spécialiste du fait religieux et de la laïcité, a publié en janvier dernier Désamorcer l’islam radical : ces dérives sectaires qui défigurent l’islam (éditions de l’Atelier), et créé un Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), en vue d’aider les familles de victimes d’endoctrinement radical. Elle revient sur les mécanismes de basculement dans la radicalité.
 
Comment les djihadistes réussissent à endoctriner les jeunes

Dounia Bouzar : le système d’endoctrinement consiste à supprimer l’identité des jeunes, à broyer les souvenirs anciens. On leur demande même de déchirer les photos de famille, parce que ça les parasiterait. L’identité du groupe prend la place de l’identité personnelle et on remplace la raison par une sorte d’hypnose et de mimétisme. C’est pour ça que tous les jeunes répètent la même chose, c’est commun à toutes les dérives sectaires.

Quels sont les vecteurs de l’endoctrinement ?

Selon nos statistiques, qui concernent les familles qu’on a rencontrées, 95 % de l’endoctrinement passe par Internet avec l’intervention d’un interlocuteur physique à un moment. L’islam radical d’aujourd’hui se sert d’un mode de communication virtuel pour donner l’illusion aux jeunes qu’ils sont élus pour faire partie d’une communauté virtuelle, supérieure au reste du monde. Cela tient une grande place dans le contenu et dans la forme des vidéos qui endoctrinent. Les intervenants y parlent et pensent en français. Ils ne s’adressent pas à des gens qui ont une culture clanique ou qui sont issus de l’immigration. Dans ces vidéos, il y a une haute technicité et un degré de connaissance pensé spécialement en français, ce qui ne sera pas le cas pour une vidéo anglophone.

Existe-t-il un profil type ?

Avant, cela n’atteignait que des jeunes en difficulté, fragiles, mais aujourd’hui le djihadisme atteint des couches sociales complètement différentes. Dans les familles qui nous ont contactés, on a une majorité de classes moyennes, mais également des classes supérieures. Ce n’est pas représentatif de toutes les familles concernées, car celles qui m’ont appelée ont lu mon livre ; les classes populaires n’ont pas dû m’appeler. Il y a des familles de professeurs, de docteurs, donc ça n’atteint pas que des gens en difficultés sociales. J’ai étudié le cas d’une jeune fille qui était inscrite à Sciences Po et une autre avait 18 de moyenne en première scientifique. Les profils sont variées, mais il y a une majorité de jeunes majeurs, de 18-21 ans et on a quand même pas mal de mineurs. C’est là où on voit qu’ils ont amélioré leur procédure de recrutement, puisque justement avant cela touchait des jeunes fragiles et aujourd’hui on n’arrive pas à faire un profil-type.

Quels sont les indicateurs d’alerte ?

On observe essentiellement l’effet du discours religieux sur les jeunes. Si le discours religieux permet à la personne de se ressourcer pour vivre en société, on est dans la religion. Si le discours religieux a un effet d’exclusion ou d’autoexclusion, on est dans la dérive sectaire. Elle se manifeste par le refus d’aller à l’école au nom de Dieu ou par le refus de voir ses anciens amis sous prétexte de religion. Il s’agit d’une rupture sociétale : un enfant peut arrêter immédiatement ses anciennes activités comme ses cours de guitare, sa chorale, ses cours de dessin, toujours au nom de Dieu. Un autre indicateur important est la rupture familiale, c’est-à-dire que le groupe endoctrinant se substitue à l’autorité parentale et explique à l’enfant qu’il ne doit pas obéir à ses parents. C’est très clair dans les vidéos.

Comment faire de la prévention ?

Ces indicateurs doivent être détectés par les instituteurs, les profs, les animateurs, les imams, les policiers, c’est-à-dire les voisins et le grand public. Il va falloir organiser, comme le gouvernement l’a annoncé, des campagnes de sensibilisation.

Comment réintégrer des personnes endoctrinées ?

On a travaillé avec des psychologues et pour essayer de désendoctriner les jeunes ; il faut passer par l’affect, les souvenirs, les odeurs, les photos de vacances… Tout ce que les intégristes ont voulu détruire, il faut essayer de le reconstituer en passant par l’inconscient affectif. On essaie de réfléchir avec les parents aux manières de toucher l’individu, remobiliser ce qui a été détruit. Si un jeune se met à fondre en larmes à la vue d’une photo et se jette dans les bras de sa mère, c’est une réussite, car quelque chose s’est recréé, même si la personne va se refermer et commencer à réciter cinq minutes plus tard. C’est avec des petites choses comme ça qu’on commence à recréer des failles dans l’endoctrinement.

Le Monde.fr | 04.12.2013 à 18h15 • Mis à jour le 05.12.2013 à 08h10

D'après une source proche du Hezbollah, Hassan Al-Lakiss était très proche du chef du parti chiite, Hassan Nasrallah.

Hassan Hawlo Al-Lakiss, un des dirigeants du Hezbollah, le mouvement armé chiite libanais, a été assassiné mardi 3 décembre vers minuit, « près de sa maison dans la région de Hadath », à trois kilomètres de Beyrouth, a annoncé la chaine de télévision du mouvement, Al-Manar. L’homme a été « abattu par plusieurs balles » après avoir garé sa voiture dans le parking de l’immeuble où il habitait. Le tireur n’aurait pas agi seul. La télévision a montré des traces de pas boueuses sur l’asphalte ainsi que des impacts de balles sur un des murs du parking.

 

Quel rôle jouait Hassan Hawlo Al-Lakiss au sein du Hezbollah ? Quelles étaient ses fonctions et ses responsabilités ? Décrit comme très proche de Hassan Nasrallah, le chef emblématique du mouvement libanais, cet homme de l’ombre, âgé d’une quarantaine d’années, était un des hommes clés du « Parti de Dieu » et un de ses commandants militaires. Selon des sources libanaises, il aurait été chargé des opérations et de la coordination avec les réseaux djihadistes dans les territoires palestiniens. Sa mort risque de constituer un coup dur pour les alliés du régime syrien.

 

Selon le journal libanais L’Orient le jour, un groupe se faisant appeler la « Brigade des sunnites libres de Baalbek » a revendiqué, mercredi 4 décembre, cet assassinat sur son compte Twitter. Le groupe, inconnu jusqu’ici, affirme « avoir à plusieurs reprises mis en garde contre les exactions et les arrestations dont sont victimes les sunnites à Baalbeck de la part des chabihas du Hezbollah », avant d’ajouter : « A partir d’aujourd’hui, les mosquées des sunnites ne seront plus violées à Baalbek », la grande ville de l’est du Liban, bastion du « Parti de Dieu ».

 

LE HEZBOLLAH ACCUSE ISRAËL

 

Le Hezbollah a, quant à lui, immédiatement accusé l’Etat juif, contre lequel il prône la lutte armée. « L’ennemi israélien a tenté d’éliminer notre frère martyr à plusieurs reprises et dans plusieurs endroits, mais ses tentatives avaient échoué jusqu’à celle d’hier soir », a indiqué un communiqué du groupe chiite dont la branche armée a été inscrite, en juillet dernier, sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne.

 

En Israël, le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Yigal Palmor, a tout de suite réagi en prévenant qu’« Israël n’avait rien à voir avec cela ». M. Palmor voit dans les allégations du mouvement libanais « un réflexe pavlovien du Hezbollah, qui lance des accusations automatiques. Ils n’ont pas besoin de preuves, pas besoin de faits, pour eux, Israël est responsable de tout ce qui leur nuit ».

 

« C’est un coup dur pour le Hezbollah » qui, en présentant Israël comme le responsable de l’assassinat, cherche à « occulter les luttes intestines au Liban et les divisions face à la situation en Syrie », a déclaré de son côté le ministre israélien de l’énergie, Sylvan Shalom, assurant que la branche armée du parti enregistrait de plus en plus de pertes en Syrie.

 

Le mouvement chiite s’est progressivement impliqué dans le conflit syrien auprès du régime de Bachar Al-Assad. En mai 2013, il a, par exemple, perdu une vingtaine de combattants dans la bataille pour le contrôle de la ville de Qousseir près de la frontière entre les deux pays. Le Hezbollah, seul parti libanais maintenant une branche armée, affirme que sa lutte aux côtés du régime syrien vise à combattre des « extrémistes » sunnites qui menacent, selon lui, les minorités religieuses comme les chiites et les chrétiens.

Hassan Hawlo Al-Lakiss a été assassiné à Beyrouth. Ce proche d'Hassan Nasrallah était un homme clé du « parti de Dieu ».

ESCALADE DES VIOLENCES AU LIBAN

 

Cet assassinat intervient alors que dans le nord du Liban, dans la ville de Tripoli, les affrontements – 11 morts en trois jours – entre alaouites [une secte chiite à laquelle appartient la famille Assad] et sunnites sont de plus en plus violents, exacerbés par le conflit syrien dans lequel le Hezbollah est engagé. L’implication du mouvement chiite en Syrie a attisé les tensions confessionnelles au Liban qui a, en outre, accueilli plus de 800 000 réfugiés syriens.

 

Depuis cet été, le Hezbollah a été la cible de plusieurs attaques. Le 9 juillet, un attentat à la voiture piégée a été perpétré à Bir Al-Abed, un fief du mouvement dans la banlieue sud de Beyrouth, faisant une cinquantaine de blessés. Le 15 août, au moins 27 personnes ont été tuées dans un deuxième attentat à la voiture piégée à Roueiss, également dans la banlieue sud de Beyrouth.

 

Ces attaques ont été revendiquées par des groupes djihadistes disant répondre, par ces actes, à l’engagement du Hezbollah aux côtés du régime syrien.

 

ATTAQUE CONTRE L’IRAN

 

Le 19 novembre, l’ambassade d’Iran à Beyrouth, située dans un quartier résidentiel du sud de la capitale, a été visée par un double attentat-suicide qui a fait au moins 25 morts, dont l’attaché culturel iranien, et près de 150 blessés.

 

Il s’agissait là de la première attaque visant l’Iran, principal parrain du Hezbollah, depuis le début du conflit syrien. Lors d’une interview télévisée, mardi 3 décembre, Hassan Nasrallah a accusé l’Arabie saoudite et ses services secrets d’être derrière ces attentats qui ont été revendiqué par les brigades Abdallah Azzam, un groupe lié à Al-Qaida.

 

Le dernier meurtre d’un leader du Hezbollah remonte à 2008 à Damas, où Imad Moughniyeh, principal commandant militaire du parti, avait été tué dans un attentat à la voiture piégée. En 1992, des hélicoptères israéliens avaient ouvert le feu sur un convoi dans lequel se trouvait cheikh Abbas Moussaoui, précédesseur de Hassan Nasrallah à la tête du parti chiite. Le responsable avait été tué ainsi que son épouse, son jeune fils et quatre gardes du corps. En 1984, un autre leader du Hezbollah, cheikh Ragheb Harb, avait été abattu au Sud-Liban.

 

Thomas Loubière (avec AFP)