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Par Vincent Jauvert Publié le 30-09-2015 à 16h28

Deux évènements se sont produits, l’un à Moscou, l’autre dans le Golfe, qui pourraient être les déclics d’un affrontement généralisé.

La Russie a conduit ses premières frappes en Syrie le mercredi 30 septembre 2015. (Capture d'écran/RTBF)La Russie a conduit ses premières frappes en Syrie le mercredi 30 septembre 2015. (Capture d’écran/RTBF)

En 1914, tout a commencé un 28 juin par l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc d’Autriche. A l’époque, évidemment, personne n’avait imaginé que cet attentat, perpétré loin des grandes capitales, allait conduire à la boucherie de la Grande Guerre. C’est le jeu des alliances et l’irresponsabilité des « somnambules » qui gouvernaient alors les grandes puissances qui ont entraîné le monde vers l’abîme.

Pourquoi une comparaison avec aujourd’hui ? On a appris, ce 30 septembre, deux nouvelles apparemment peu graves mais qui, combinées, pourraient être la double étincelle d’une déflagration que beaucoup redoutent depuis quelque temps. De quoi s’agit-il ?

1. Iran-Arabie, le ton monte très vite

D’abord, l’Arabie saoudite aurait arraisonné aujourd’hui deux navires battant pavillon de son ennemi intime, l’Iran. Les bateaux étaient, semble-t-il, remplis d’armes à destination des rebelles outhistes du Yémen que Riyad combat militairement. Cet arraisonnement est à l’évidence un acte hostile, si ce n’est de guerre.

Il se produit dans une atmosphère particulièrement tendue entre les deux pôles de l’Islam. Téhéran a violemment reproché aux Saoud, gardiens autoproclamés des Lieux Saints, de ne pas assurer la sécurité de base des pèlerins à la Mecque. Une accusation gravissime en ces périodes d’affrontements entre Chiites et Sunnites.

2. Poutine est entré en guerre en Syrie

Ce n’est pas tout. Ce mercredi 30 septembre, Vladimir Poutine a fait voter par son parlement fantoche une loi l’autorisant à mener une opération armée en Syrie. Son aviation a déjà commencé à bombarder à Homs. Or, on sait que, sur le terrain, les Russes seront alliés au régime de Bachar et, surtout, aux Iraniens. Tandis qu’en face, Occidentaux et pays sunnites du Golfe mènent leurs propres opérations.

Les deux coalitions, qui ont, sur plusieurs points, des objectifs totalement opposés, risquent de se retrouver face à face. Il semble, d’ailleurs, que les bombardements russes de ce jour aient déjà touché une position de rebelles soutenus par les Etats-Unis – une information qui n’est pas encore confirmée.

Hubris et bras de fer

Quoi qu’il en soit, la crainte est donc de voir le Kremlin, tout à son affirmation extérieure pour faire oublier la déroute économique interne, et Téhéran, pris par l’hubris qui a suivi l’accord nucléaire de juillet, de tester au maximum la volonté de l’autre camp. Et de voir les Saoudiens, effrayés par la montée de l’ennemi mortel chiite, entraîner ses alliés, dont la France, dans un bras de fer sans fin, qui pourrait gravement dégénérer.

Évidemment, ce scénario catastrophe n’est pas sûr. Il n’est pas écrit que les gouvernants actuels soient des « somnambules », qu’ils n’empêcheront pas le conflit militaire de s’étendre au delà de la Syrie et de l’Irak. Mais certains acteurs de cette partie sont tellement à cran qu’on ne peut l’exclure tout à fait.

Vincent Jauvert

« Plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans »

Publié: 30 décembre 2014 par gandibleux dans Actualités, EI

LE MONDE | 11.12.2014 à 12h34 • Mis à jour le 11.12.2014 à 12h39 |

Le Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR) créé en 2008 analyse la montée de l’islamisme sous toutes ses formes. Son directeur, le politologue Peter Neumann, publie jeudi 11 décembre, en collaboration avec BBC World, la première étude consacrée au coût humain du djihadisme mondial. Le document recense 5 042 morts au cours du mois de novembre dans 664 agressions. Il explique au Monde les mécanismes de l’engagement de ressortissants des pays occidentaux dans le djihadisme.

Capture d’écran d’une vidéo de propagande de l’Etat islamique du 20 novembre 2014, montrant des Français, partis combattre au sein de l'organisation, qui brûlent leurs passeports.
Djihadiste à Gaza, le 4 octobre 2014.

Qu’avez-vous voulu démontrer en dressant ce bilan de conflits qui se poursuivent dans quatorze pays différents ?

L’immense coût humain de ce conflit est mal connu alors que les exécutions d’Occidentaux ont été très médiatisées. Nous insistons sur le fait que plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans. Cela constitue une faiblesse potentielle pour ces mouvements qui prétendent combattre au nom de l’islam.

Ce bilan constitue-t-il un tournant ?

Le paysage a complètement changé en trois ans. En 2011, on pensait que les « printemps arabes » allaient permettre de tourner la page Al-Qaida. En fait, les révolutions ont créé une instabilité qui a fait ressortir les fractures identitaires enfouies du temps des dictatures et ont permis aux groupes djihadistes de rentrer au pays et d’y combattre. Notre étude illustre avec des donnés et des faits la force de cette mutation.

Sur quelle base compilez-vous ces chiffres ? S’agit-il vraiment d’une guerre unique ?

Certes, les groupes locaux sont différents, mais ils ont en commun une conception du djihad que nous avons identifié par deux critères : l’obligation individuelle faite aux jeunes gens de combattre et le projet d’une société sans élection ni droits démocratiques.

En quoi le phénomène est-il nouveau ?

Non seulement par l’intensité de la violence, mais aussi par le fait que, pour la première fois, l’Etat islamique (EI) propose un projet qui paraît tellement enthousiasmant que 16 000 jeunes, venus du monde entier dont plusieurs milliers d’Europe, se sont déplacés pour y participer. Nous les suivons, nous parlons directement à certains et je peux vous dire que certains croient réellement qu’un nouveau califat est en train d’émerger. Je n’ai jamais vu un pareil engouement, ni une pareille participation des femmes. On a désormais toute une nouvelle génération attirée vers l’orbite djihadiste, des jeunes de 15-17 ans qui considèrent Ben Laden comme leur grand-père. La vieille génération est en train de leur passer le relais, ce qui est rare dans l’histoire des mouvements terroristes.

Pourquoi la Syrie attire-t-elle de façon spécifique ?

Le conflit syrien donne une nouvelle vie au mouvement djihadiste, car la Syrie est au centre du monde musulman, non loin de Jérusalem. Personne n’imagine un califat ayant pour capitale Mogadiscio ou Bamako. Alors que des prophéties du Coran désignent Damas comme lieu d’un retour du Prophète.

Les politiques ont-ils des leçons à tirer de votre travail ?

Oui : ils doivent comprendre que nous faisons fasse à une idéologie ancrée mondialement et cesser de faire croire qu’on en viendra à bout uniquement militairement. Des moyens politiques, économiques et sociaux sont nécessaires pour la combattre. Ce sera très compliqué et long.

Les menaces terroristes dans les pays occidentaux sont-elles réelles ?

Je ne sais pas si nous aurons une attaque demain ou le mois prochain. Mais, ce dont je suis sûr, c’est qu’au moment où nous parlons des gens se réunissent en Syrie et en Irak et tissent des liens. Cela provoquera un jour des attaques terroristes. N’oublions pas qu’il s’est écoulé quatorze ans entre la fin de la guerre d’Afghanistan contre l’URSS et le 11-Septembre. Si des attaques terroristes se produisaient, le groupe qui paierait le prix le plus élevé serait les musulmans.

Comment des jeunes Européens deviennent-ils des djihadistes ?

Les éléments de départ sont connus : des enfants d’immigrés en quête identitaire qui nourrissent des griefs à l’égard des sociétés occidentales où, souvent rejetés, ils ne se sentent pas à l’aise. La rencontre avec des militants salafistes dont les réponses tranchées résolvent le dilemme identitaire, désignent des ennemis et confèrent une impression de supériorité. Chaque geste de la vie est codifié. On leur garantit le paradis s’ils suivent ces règles. C’est attirant pour certains jeunes.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux ?

On dit souvent que l’EI dispose d’une stratégie sophistiquée de recrutement via les réseaux sociaux. C’est vrai, mais l’idée qu’en regardant des vidéos on décide soudain de partir pour la Syrie ne correspond pas à la réalité. C’est un processus de sociabilisation par les pairs : des groupes de jeunes se rencontrent dans une mosquée ou dans un kebab et se radicalisent ensemble. Quand l’un d’eux part, la pression amicale du groupe opère, et d’autres le suivent. Cela explique que certaines petites villes européennes produisent un groupe important de djihadistes. Si Internet suffisait, le processus serait plus diffus.

Les djihadistes avec qui vous dialoguez vous parlent-ils avec confiance ?

Nous suivons sur internet 550 combattants via leurs comptes Twitter et Facebook. Nous sommes une université, pas un service de renseignement ou un groupe de hackers. Nous n’ouvrons pas de faux compte et ne falsifions pas nos identités. Nos interlocuteurs nous googlisent et ils voient que nous parlons aux politiques, que nous sommes cités dans les médias. En nous parlant, ils veulent nous utiliser comme des porte-parole.

Certains pays d’Europe « fabriquent »-ils davantage de djihadistes que d’autres ?

Aucun « modèle » d’intégration ne protège contre l’engagement djihadiste. Paradoxalement, les pays réputés les plus tolérants – Danemark, Norvège, Suède, Pays-Bas – sont ceux qui produisent le plus de combattants islamistes proportionnellement à leur population. C’est la Belgique avec 300 combattants, et non la France, qui est le pays le plus touché.

Que pensez-vous des mesures destinées à prévenir les départs ou à empêcher les retours de djihadistes ?

Il est très important d’empêcher les jeunes de partir en Syrie. Parmi ceux que nous surnommons les « fan boys », ces garçons qui soutiennent passionnément l’EI derrière leur écran d’ordinateur, personne ne peut distinguer l’imbécile qui bluffe du dangereux qui risque de passer à l’acte. Dans cette université, nous avons en mémoire l’itinéraire de Roshonara Choudhry, une brillante étudiante en lettres qui s’est radicalisée en regardant des prêches en ligne et, en 2010, a tenté de poignarder son député parce qu’il avait voté en faveur de la guerre en Irak.

En revanche, c’est une très mauvaise idée d’empêcher les retours en retirant le passeport, voire la nationalité. Certains des djihadistes rentrent et environ 20 % vivent une totale désillusion et pourraient être des voix puissantes pour dissuader d’autres départs. Pour protéger les sociétés, il faut réserver la prison aux djihadistes jugés dangereux, la psychiatrie à ceux qui rentrent traumatisés et, aux déçus, les programmes de déradicalisation et de réinsertion, qui ne sont pas une amnistie et peuvent s’accompagner d’une solide surveillance.

Entraver les retours, ce serait rejeter sur d’autres pays nos responsabilités. Mais ce serait surtout reproduire l’erreur des années 1990 : les pays arabes ont alors empêché le retour des djihadistes d’Afghanistan. Ils ont constitué une sorte de brigade internationale djihadiste, essaimé sur tous les fronts du terrorisme (en Bosnie, en Tchétchénie) et frappé le 11 septembre 2001, aux Etats-Unis.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/12/11/plus-de-80-des-victimes-du-djihadisme-sont-des-musulmans_4538880_3218.html#z7cCO48mkVP83Yey.99

Heurts entre police et manifestants pour une intervention militaire de la Turquie à Kobané, le 9 octobre 2014 à Ankara
Heurts entre police et manifestants pour une intervention militaire de la Turquie à Kobané, le 9 octobre 2014 à Ankara – Adem Altan AFP

la Turquie a bombardé lundi soir des positions des rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un premier accroc armé sérieux aux pourparlers de paix lancés il y a deux ans et déjà sérieusement menacés par la guerre qui fait rage en Syrie voisine.

Quelques jours après les violentes émeutes prokurdes qui ont secoué le pays, des chasseurs F-16 de l’armée de l’air ont frappé plusieurs cibles du PKK qui, selon les forces de sécurité, ont attaqué à plusieurs reprises ces trois derniers trois jours un poste de police dans le village de Daglica.

Graves menaces

Dans la région voisine de Tunceli, des hélicoptères d’attaque turcs ont également ouvert le feu lundi contre d’autres unités du PKK après des affrontements entre rebelles et armée signalé autour de Geyiksuyu, selon les médias turcs. Ces graves incidents, les premiers de cette ampleur depuis le cessez-le-feu unilatéral décrété par le PKK en mars 2003, illustrent les graves menaces qui pèsent sur le fragile processus de paix engagé entre Ankara et le PKK il y a deux ans.

Cette brusque montée des tensions trouve son origine en Syrie, où l’offensive des djihadistes du groupe Etat islamique (EI) menace la ville kurde de Kobané. En colère contre le refus du gouvernement islamo-conservateur d’Ankara de voler militairement au secours de Kobané (Aïn al-Arab en arabe), des milliers de jeunes kurdes sont descendus dans les rues de tout le pays la semaine dernière, provoquant des émeutes qui ont fait au moins 34 morts et des centaines de blessés.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a haussé le ton en condamnant l’action de «voyous» à la solde d’une «organisation terroriste», en l’occurrence le PKK, et dénoncé une tentative de «sabotage» des pourparlers qu’il a promis, lui, de sauver. Son principal interlocuteur, le chef emprisonné du PKK Abdullah Öcalan, a de son côté averti que la chute de Kobané signifierait de facto la mort de toute discussion et pressé Ankara de présenter avant ce mercredi un calendrier pour les relancer.

«Montrer ses muscles»

«Le PKK et le gouvernement montrent leurs muscles», a commenté Nihat Ali Ozcan, analyste au centre de recherches Tepav d’Ankara. «Le processus de paix va peut-être tomber à l’eau un jour mais ce jour n’est pas arrivé». Après plusieurs échecs, Ankara a repris à l’automne 2012 des négociations directes avec Abdullah Öcalan pour tenter de mettre un terme à une rébellion qui a fait 40.000 morts depuis 1984.

Le PKK a décrété un cessez-le-feu en mars suivant puis commencé à retirer ses forces vers leurs bases du mont Kandil, dans le nord du territoire irakien. Mais ce mouvement a été interrompu il y a un an, les Kurdes jugeant que le régime d’Ankara n’avait pas tenu ses promesses de réformes en faveur de leur communauté, qui compte 15 millions de personnes, 20% de la population.

Les discussions depuis étaient largement paralysées, malgré les promesses réitérées par Recep Tayyip Erdogan, après son élection à la présidence en août, de parvenir à une solution. L’offensive djihadiste en Irak puis en Syrie a fait dérailler ce scénario. Si elle a accueilli dans l’urgence sur son sol quelque 200.000 réfugiés kurdes, la Turquie s’est inquiétée des risques d’un renforcement des forces kurdes, en première ligne contre l’EI.

Elle refuse ainsi de les laisser transiter par sa frontière pour rejoindre le front de Kobané, alimentant la suspicion et la rancoeur des Kurdes. Malgré ces tensions, Ankara a promis de tout faire pour sauver les pourparlers de paix. «Ce processus n’est pas lié à Kobané ni à aucun événements qui se déroule hors de nos frontières», a assuré mardi le Premier ministre, Ahmet Davutoglu. «Il est très important pour nous», a-t-il répété devant les députés du parti au pouvoir, «s’il vous plaît ne le sabotez pas»

La vidéo tourne depuis quelques jours sur les réseaux sociaux, américains en particulier. Et fait beaucoup parler. On y voit une personne – a priori un homme à en juger par son déhanché – se livrer manifestement à un acte sexuel avec un animal (cheval, jument, âne ? Impossible à dire). Si  elle  est  tant  partagée, ce n’est pas tant pour ce qu’elle montre que pour la présentation qui en est faite : un drone aurait capté un soldat de l’Etat islamique violant une chèvre. Sauf qu’en fait non, comme le prouve le journaliste de Gawker Adam Weinstein.

«C’est tentant de le croire, non ?, écrit-il. Nos ennemis mortels de l’Etat islamique sont si primitifs, si tordus, qu’ils se livrent à des relations sexuelles avec des animaux de basse-cour. C’est prouvé par cette vidéo prise par un drone ! Sauf que c’est bidon».

 

Non seulement, relève Adam Weinstein, la vidéo en elle-même ne permet à aucun moment d’identifier le protagoniste comme un membre de l’EI, mais ce n’est pas la première fois qu’une vidéo similaire est utilisée pour raconter une telle histoire. La même vidéo, tournée apparemment en 2010, a été postée en 2013 puis en 2014 sur Youtube, avec un récit différent. Dans la version 2013, le rôle principal de cette fable, à géométrie variable en fonction de l’ennemi visé, était tenu par un terroriste wahhabite, et, dans celle de 2014, par un moudjahid afghan.

D’autre part, le journaliste a inspecté les métadonnées de la vidéo : elle aurait été tournée le 7 juin 2011 – bien avant que l’Etat islamique n’apparaisse sur la scène médiatique – dans une zone temporelle estampillée «UTC + 4.5», soit la zone correspondant à Kaboul. Pas franchement à côté de l’Irak ou de la Syrie.

Il ne s’agirait, en outre, même pas d’une vidéo tournée par un drone mais par un missile de défense appelé Jlens, «étant donné [que la caméra ne bouge pas] et vu l’angle bas de prise de vue», selon un expert militaire cité par le journaliste. Et de préciser qu’il se rappelle avoir vu de telles vidéos mettant prétendument en scène Irakiens ou Afghans, selon l’ennemi du jour, «dès 2007».

LIBERATION

Le Monde.fr avec AFP et Reuters | 09.10.2014 à 04h51 • Mis à jour le 09.10.2014 à 08h26

Les djihadistes de l'Etat islamique ont lancé un nouvel assaut contre la ville syrienne de Kobani dans la nuit du mercredi 8 à jeudi 9 octobre.

La bataille de Kobané, entre combattants kurdes et djihadistes de l’Etat islamique (EI), continue, à quelques kilomètres de la frontière turque, alors que la communauté internationale peine à se coordonner pour éviter la chute de cette ville syrienne à majorité kurde.

Equipés d’armes lourdes et de chars, les djihadistes ont à nouveau pénétré dans certains quartiers est de la ville, jeudi 9 octobre, après avoir été repoussés la veille. « Des civils ont peut-être été tués parce qu’il y a des affrontements intenses », a déclaré Asya Abdullah, vice-présidente du Parti de l’union démocratique (PUD), principale formation kurde impliquée dans la défense de Kobané.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) confirme l’information, faisant état d’un attentat-suicide au camion piégé dans ce secteur. L’organisation ajoute que les djihadistes ont bénéficié de l’arrivée de renforts depuis la province syrienne de Rakka, leur base-arrière. Preuve que les raids aériens menés par la coalition autour des Etats-Unis ne parviennent pas à repousser les djihadistes, ni même à couper leurs lignes d’approvisionnements.

L’Europe s’engage à développer la tradition d’excellence de la culture européenne. Depuis près de 30 ans, les Ballets de Monte-Carlo y contribuent en se produisant sur les plus grandes scènes européennes.

James Kirby, porte-parole du Pentagone, a d’ailleurs reconnu, mercredi, que « les frappes aériennes seules n[‘allaient] pas sauver la ville de Kobané » :

« Il faudrait des troupes compétentes – des rebelles syriens ou des forces gouvernementales irakiennes – pour arriver àvaincre l’EI. »

LA TURQUIE MONTRÉE DU DOIGT

En attendant « ces troupes compétentes », les responsables américains demandent de la patience. « Nous poursuivons nos frappes avec nos partenaires. Cela reste une mission difficile », a résumé Barack Obama à l’issue d’une rencontre avec les plus hauts gradés américains. Le chef de la diplomatieaméricaine, John Kerry, est allé dans le même sens :

« Aussi horrible que ce soit d’observer en temps réel ce qui se passe à Kobané (…), vous devez prendre du recul etcomprendre l’objectif stratégique [des Etats-Unis]. »

Les Américains n’hésitent en revanche plus à pointer du doigt l’inaction de la Turquie. Si des chars de l’armée turque sont déployés à quelques kilomètres de Kobané depuis plusieurs jours, ils ne viennent pas en aide aux combattants kurdes.

« Nous pensons clairement qu’ils peuvent faire davantage », a jugé la porte-parole du département d’Etat Jennifer Psaki. Mais, a-t-elle aussitôt reconnu, Ankara a « ses propres inquiétudes ». L’inaction des autorités turques à Kobané n’exaspère donc pas seulement les Kurdes. En Turquie, les grandes manifestations kurdes se sont soldées par la mort de 21 personnes et une couvre-feu était en vigueur, mercredi, dans plusieurs provinces à majorité kurde.

La possibilité de créer une zone tampon entre la Syrie et la Turquie pourprotéger les personnes déplacées par le conflit est également devenue un sujet de discorde entre Washington et Ankara.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a maintes fois plaidé pour cette possibilité, a reçu le soutien de François Hollande, mercredi. Même le secrétaire d’Etat américain John Kerry a estimé que l’idée « valait la peine d’être regardée ». Mais la Maison Blanche, le département d’Etat et le Pentagone ont immédiatement recadré leur ministre, affirmant qu’une zone tampon n’était « pas à l’étude pour le moment ».

Les combats entre les forces kurdes et le groupe Etat islamique (EI) se sont étendus à l’ouest et au sud de la ville syrienne de Kobané, au lendemain de la prise par les jihadistes de trois quartiers dans l’est, a indiqué mardi une ONG. L’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) et un militant originaire de la ville ont en outre fait état de nouvelles frappes dans la nuit de la coalition dirigée par les Etats-Unis sur les positions jihadistes à l’est de la ville kurde, frontalière de la Turquie.

Le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane, a indiqué que des batailles de rue opposaient désormais les protagonistes dans les quartiers du sud et de l’ouest de Kobané (Aïn al-Arab en langue arabe). Les jihadistes «se sont retirés de quelques rues dans les quartiers de l’est qu’ils avaient saisis hier, mais les combats se sont étendus au sud et à l’ouest», a-t-il précisé. Les combattants de l’EI ont pris un certain nombre de bâtiments dans ces quartiers, dont un hôpital en construction.

Selon Rami Abdel Rahmane, des frappes des avions de la coalition ont visé des positions de l’EI à la périphérie est et sud-est. Un militant, Mustafa Ebdi, a confirmé ces frappes tout en soulignant qu’elles avaient eu peu d’impact. Elles «ont visé la zone de Machtanour», une colline au sud de la ville. «Mais ils (les jihadistes) n’y étaient pas présents»«Les combattants kurdes restent optimistes. Ils ne possèdent que des armes légères mais ils connaissent la géographie de Kobané par cœur», a précisé le militant. «Ils se battent pour défendre leur ville et affirment qu’ils le feront jusqu’au dernier d’entre eux».

Des journalistes de l’AFP présents à la frontière turque, située à quelques kilomètres au nord de Kobané, ont fait état d’échanges de tirs dans différents quartiers de la ville, au centre de laquelle était toujours hissé un drapeau kurde.

Un responsable local de Suruc, la ville turque la plus proche de Kobané, a indiqué que quelque 700 personnes avaient franchi la frontière pour se réfugier en Turquie pendant la nuit, aussi bien des civils que des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), la principale milice kurde syrienne.

AFP

 

 

 

Couvrir l’ « Etat islamique »

Publié: 27 septembre 2014 par gandibleux dans A contre-courant, Actualités, EI, Monde
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Par Michèle LÉRIDON

Un drapeau de l'organisation Etat islamique (EI) flottant de l'autre côté de la ligne de front, photographié depuis une position des Peshmerga kurdes à Rashad, dans le nord de l'Irak, le 11 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

Un drapeau de l’organisation Etat islamique (EI) flottant de l’autre côté de la ligne de front photographié depuis une position des Peshmerga kurdes à Rashad, dans le nord de l’Irak, le 11 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

PARIS, 17 septembre 2014 – Les enlèvements et assassinats de journalistes en Syrie, en Irak ou en Afrique, le déferlement d’images de propagande effroyables déversées notamment par l’organisation « Etat islamique » nous conduisent à réaffirmer nos valeurs éthiques et nos règles éditoriales. Avec la difficulté permanente de garder l’équilibre entre le devoir d’informer et la nécessité d’assurer la sécurité de nos reporters, le souci de préserver la dignité des victimes exhibées par les extrémistes, et la nécessité de ne pas servir de relais à une propagande haineuse et ultraviolente.

Voici ce que les événements des derniers mois ont changé dans l’environnement de travail d’une agence de presse internationale comme l’AFP, et comment nous réagissons à ces changements.

Un conflit couvert à distance

Un fusil à lunette appartenant à un tireur d'élite Peshmerga kurde sur la ligne de front à Gwer, dans le nord de l'Irak, le 15 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

Le front à Gwer, dans le nord de l’Irak, vu à travers la lunette d’un tireur Peshmerga le 15 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

En Syrie, nous sommes la seule agence de presse internationale à garder un bureau à Damas, tenu par des journalistes syriens. Nous continuons d’envoyer régulièrement depuis Beyrouth des reporters dans les zones contrôlées par le régime de Bachar al-Assad. Et nous continuons à couvrir le conflit du côté de la rébellion grâce à des pigistes locaux, qui vivent là et qui nous communiquent des informations, des photos et des vidéos sur ce qui se passe près de chez eux.

Depuis août 2013, nous avons cessé d’envoyer des journalistes non-syriens dans les zones tenues par la rébellion. La situation y est incontrôlable, beaucoup trop dangereuse. Un journaliste étranger s’aventurant dans ces zones de non droit court un risque immense de se faire enlever ou tuer, comme James Foley, collaborateur occasionnel de l’AFP, assassiné par l’EI en août dernier. Dans ces endroits, un journaliste n’est plus accueilli comme un témoin indépendant qui va rendre compte d’un conflit, montrer au monde les souffrances des populations locales, mais comme une cible, ou comme une marchandise monnayable à prix d’or.

Un pays dangereux d’un bout à l’autre

Dans cette logique, nous refusons d’utiliser le travail des journalistes freelance qui se rendent dans des zones où l’AFP a décidé de ne pas se rendre. C’est une décision forte, et je ne sais pas si elle a été assez bien entendue, alors je la répète : si un journaliste free-lance se rend en Syrie et nous propose du matériel à son retour, nous ne l’utilisons pas. Les freelancers ont payé un lourd tribut au conflit syrien. Ils ne sont pas de la chair à canon. Nous ne voulons pas encourager des journalistes à prendre des risques inconsidérés.

Dans les zones de guerre, il existe en principe des poches de relative sécurité dans lesquelles un journaliste peut trouver refuge, transmettre, reprendre des forces. Mais en Syrie, il n’existe aucun havre de paix dans les zones contrôlées par la rébellion. Le pays est dangereux d’un bout à l’autre.

Des combattants de la faction rebelle syrienne modérée Nourredine al-Zinki, affiliée aux Frères musulmans et composée d'anciens de l'Armée syrienne libre, prend position près d'Alep le 11 septembre 2014 (AFP / Baraa al-Halabi)

Des combattants de la faction rebelle syrienne modérée Nourredine al-Zinki, affiliée aux Frères musulmans et composée d’anciens de l’Armée syrienne libre, prennent position près d’Alep le 11 septembre 2014 (AFP / Baraa al-Halabi)

Nous continuons, en revanche, à dépêcher de nombreux reporters et à employer des freelancers en Irak et dans d’autres zones de guerre comme l’Ukraine, Gaza ou la Centrafrique. Parce qu’ une agence de presse ne peut arrêter de couvrir les conflits. Mais nous mettons tout en œuvre pour assurer le maximum de sécurité. D’abord en envoyant des journalistes qui ont suivi au préalable des stages spécifiques, encadrés par des experts en la matière, ensuite en assurant un suivi rigoureux du matériel de protection (casques, gilets pare-balles etc.) Nous insistons également sur la nécessité d’un briefing détaillé avant la mission du reporter et d’un débriefing ensuite.

Un blog sur la sécurité des journalistes

Enfin, il est devenu indispensable de partager des informations avec les autres médias. La concurrence n’est pas de mise lorsqu’il s’agit de sécurité. L’AFP va lancer prochainement un blog sur la sécurité des journalistes dans les zones dangereuses, qui sera accessible à nos clients et confrères. Cette plateforme permettra d’indiquer les endroits où nous avons rencontré des problèmes, où quelqu’un de chez nous s’est fait arrêter, menacer, a essuyé des tirs, etc. Il s’agit de partager ce type de « tuyau » avec le plus de monde possible, d’analyser les éventuelles erreurs  et imprudences que nous avons pu commettre dans des situations de danger afin de ne plus les répéter.

Un déluge d’images d’horreur

Dans une vidéo publiée le 2 septembre 2014, un militant de l'organisation Etat islamique (EI) agite un couteau devant la caméra avant de décapiter le journaliste américain Steven Sotloff (AFP / Site Intelligence Group / HO)Dans une vidéo publiée le 2 septembre 2014, un militant de l’organisation Etat islamique (EI) agite un couteau devant la caméra avant de décapiter le journaliste américain Steven Sotloff (AFP / Site Intelligence Group / HO)
Avec l’organisation Etat islamique, nous sommes confrontés à une utilisation sans précédent de l’image à des fins de terreur. Comme nous l’avons vu, travailler dans les zones contrôlées par l’EI est pratiquement impossible pour les journalistes et autres observateurs indépendants. Les photos et vidéos de propagande diffusées par l’EI lui-même sont donc bien souvent les seules sources d’information disponibles pour avoir un aperçu de ce qui se passe dans le « califat ».

Ces photos et vidéos sont souvent effroyables, inhumaines : décapitations, crucifixions, tueries de masse… Il est très douloureux de les voir. A Nicosie, où est basé notre quartier général pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et à Beyrouth, d’où est pilotée notre couverture de la Syrie, les journalistes chargés d’examiner ce type de matériel sont très éprouvés.

Rendre aux victimes leur dignité

Mais les images de l’EI apportent des informations, surtout quand il est question d’otages. Il y a des vidéos qui sont des preuves de vie, d’autres qui sont des preuves de mort. Nous ne pouvons pas détourner le regard, ni nous abstenir d’en faire état. Cela soulève de nombreuses questions éditoriales et éthiques.

Notre premier réflexe, lorsque nous recevons par exemple une vidéo montrant la décapitation d’un otage, serait de ne rien diffuser afin de ne pas relayer la sanglante propagande de l’EI. Mais à partir du moment où ces images contiennent une information, nous sommes dans l’obligation, en tant qu’agence de presse, de les utiliser.
Le travailleur humanitaire britannique Alan Henning, actuellement détenu par l'organisation Etat islamique et menacé d'exécution, ici dans un camp de réfugiés à la frontière turco-syrienne (AFP / Foreign and Commonwealth Office)Le travailleur humanitaire britannique Alan Henning, actuellement détenu par l’organisation Etat islamique et menacé d’exécution, ici dans un camp de réfugiés à la frontière turco-syrienne à une date indéterminée (AFP / Foreign and Commonwealth Office)
Nous prenons pour cela un grand nombre de précautions. Un : toujours bien identifier la source des images, et expliquer qu’elles nous sont parvenues dans un contexte très particulier. Deux : ne pas entrer dans le jeu de la mise en scène. C’est la raison pour laquelle, contrairement à d’autres, l’AFP n’a diffusé aucune des vidéos des décapitations d’otages. Nous avons publié un très petit nombre d’images fixes extraites de ces vidéos en essayant de faire en sorte qu’elles soient le moins dégradantes possibles. Nous montrons le visage de la victime en plan serré, le visage du bourreau, et le visage de l’otage présenté comme la prochaine victime. Avec la dernière vidéo, qui montrait la décapitation du travailleur humanitaire britannique David Haines, rendre la photo la moins dégradante possible a été difficile, vu que l’assassin posait en permanence sa main sur le cou de l’otage.

Nous nous efforçons aussi de chercher et de publier des photos de la victime lorsqu’elle était libre, afin de lui rendre sa dignité.

« On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas »

Toutes les rédactions sont confrontées à ces difficiles questions. Nous avons invité nos confrères français à en débattre à l’AFP. Le 11 septembre dernier, des dirigeants et journalistes de RFI, France 24, Radio France, RTL, des groupes Canal+ et Nouvel Obs, du quotidien La Croix, ainsi que l’historien des médias Patrick Eveno ont confronté leurs points de vue avec ceux des principaux responsables éditoriaux de notre agence. Nous avons aussi interrogé nos confrères de Reuters, AP, la BBC. Certains médias ont fait le choix de ne rien diffuser, tout en reconnaissant que passer ces informations sous silence pose aussi un problème car dans ce cas, on occulte une violence, une réalité, une actualité. « On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas », est l’argument le plus souvent avancé pour justifier la diffusion des images de l’EI.
Une image publiée sur un site web djihadiste le 14 juin 2014 montre des militants de l'EI agitant un drapeau au dessus des têtes de prisonniers sur le point d'être exécutés dans la province de Salaheddin, en Irak (AFP / HO / Welayat Salahuddin)Une image publiée sur un site web djihadiste le 14 juin 2014 montre des militants de l’EI agitant un drapeau au dessus des têtes de prisonniers sur le point d’être exécutés dans la province de Salaheddin, en Irak (AFP / HO / Welayat Salahuddin)
D’autres médias ont au contraire fait le choix de passer l’intégralité des vidéos des décapitations, avec les otages qui s’en prennent au président américain Barack Obama pour sa politique au Moyen-Orient. A l’AFP, nous nous interdisons complètement de diffuser des propos tenus sous la contrainte, par une personne sur le point de mourir.

Il n’y a pas de réponse idéale. Alors, notre choix, c’est d’être le plus sobre possible, de prendre un maximum de distance, ainsi que toutes les précautions pour ne pas tomber dans le piège des images trafiquées. Chaque décision de publier ou de ne pas publier est prise au cas par cas, en fonction de l’intérêt informatif et du contexte.

Les images de l’EI sont partout sur internet. Un média peut utiliser cet argument aussi bien pour justifier la diffusion de ces images que pour ne pas les diffuser. A l’AFP, nous estimons que c’est notre rôle de faire un tri, une sélection dans les images. C’est ça, le journalisme. Si on diffuse une vidéo à nos clients uniquement parce qu’elle est disponible partout, nous perdons notre valeur.

D’un autre côté, le fait que les vidéos de l’EI soient largement disponibles évacue, pour nous, le problème de savoir s’il faut ou non les diffuser en tant que service à nos clients. Si un client veut absolument passer la vidéo dans son intégralité, il peut la trouver facilement, sans avoir besoin de l’AFP pour cela.

Comment appeler l’ « Etat islamique » ?

Une photo diffusée par l'organisation djihadiste Welayat Raqa le 30 juin 2014 montre des combattants de l'organisation Etat islamique paradent dans une rue de Raqa, en Syrie (AFP / HO / Welayat Raqa)Une photo diffusée par l’organisation djihadiste Welayat Raqa le 30 juin 2014 montre des combattants de l’organisation Etat islamique paradent dans une rue de Raqa, en Syrie (AFP / HO / Welayat Raqa)
Nous avons décidé de ne plus employer telle quelle l’expression « Etat islamique ». Désormais, l’AFP utilisera l’expression « l’organisation Etat islamique » ou « le groupe Etat islamique ». Dans les titres des dépêches ou dans les « alertes », nous utiliserons si possible l’expression « djihadistes de l’EI ».

Une agence de presse internationale ne peut céder au « politiquement correct », ni aux pressions des uns et des autres pour que nous employions des termes tendancieux comme « terroristes » ou « égorgeurs ». Bien sûr, nous ne pouvons pas changer le nom de cette organisation si elle a décidé de s’appeler comme ça, ni employer quelque chose comme « organisation qui se fait appeler Etat islamique ». De même, le mot « Daesh », l’acronyme de l’EI en arabe qui a été choisi notamment par le gouvernement français pour désigner l’organisation, est difficilement compréhensible pour le plus grand nombre.

Nous jugeons que l’expression « Etat islamique » est inappropriée pour deux raisons : un, il ne s’agit pas d’un véritable Etat, avec des frontières et une reconnaissance internationale. Et deux, pour de nombreux musulmans, les valeurs dont se réclame cette organisation ne sont en rien « islamiques ». Le nom « Etat islamique » est donc susceptible d’induire le public en erreur.
© AFP - 2014
Michèle Léridon est la directrice de l’information de l’AFP

Ce que cache la menace « État islamique »

Publié: 27 septembre 2014 par gandibleux dans Actualités, EI, Monde

Le Point – Publié le 26/09/2014 à 15:44 – Modifié le 26/09/2014 à 20:02

Au-delà des clichés, le chercheur Peter Harling livre ses vérités dérangeantes sur les origines et l’essor de l’organisation État islamique.

Des membres de l'État islamique, incluant son chef militaire, Abu Omar al-Shishani (à gauche), et le cheikh Abu Mohammed al-Adnani (en flouté).
Des membres de l’État islamique, incluant son chef militaire, Abu Omar al-Shishani (à gauche), et le cheikh Abu Mohammed al-Adnani (en flouté). © HO / Al-Itisam Media / AFP

L’effroyable assassinat de l’otage Hervé Gourdel au nom de l’organisation État islamique a définitivement fait entrer ce groupe djihadiste dans l’esprit des Français et renforcé la détermination deFrançois Hollande à frapper ses positions en Irak. Mais qui est vraiment ce groupe ultra-radical ? Qui a contribué à son essor ? Pourquoi continue-t-il à faire des émules dans le monde et comment en venir à bout ? Directeur du projet Égypte-Syrie-Liban du programme Moyen-Orient de l’International Crisis Group, le chercheur Peter Harling, qui a vécu et travaillé pendant sept ans en Irak, livre au Point.fr ses vérités sur la guerre contre l’organisation État islamique. Dérangeant.

-etat-islamique-djihadistes-menace-etats-unis-france- ©  International Crisis Group

Le Point.fr : La détermination de François Hollande à frapper l’organisation EI en Irak est-elle, selon vous, la bonne stratégie ?
Peter Harling : La question n’est pas le niveau de détermination de François Hollande, mais la nature de cet adversaire et la pertinence des moyens utilisés pour l’affronter. Annoncer qu’on vengera en Irak ou ailleurs un meurtre qui s’est joué en Algérie ressort de la politique spectacle, des relations publiques, et non d’une quelconque stratégie.

Ce groupe a tout de même appelé à tuer les « méchants et sales Français ».

En Occident, Daesh (Peter Harling emploie ce terme péjoratif également choisi par le gouvernement français pour désigner le groupe EI, NDLR) réveille tout un imaginaire du terroriste génétiquement programmé pour incarner et commettre le mal. Cela permet de faire l’impasse sur la politique : c’est comme s’il existait un certain type d’individu qu’il fallait détruire pour régler le problème, d’où des solutions militaires prédominantes. Mais, justement, Daesh attire des gens dont on ne peut pas faire une typologie rigide, et surtout voit sa capacité de mobilisation s’accroître à la faveur des frappes occidentales. Daesh est le réceptacle de toutes sortes d’imaginaires.

Qu’entendez-vous par là ?

Certains Européens désorientés, tentés par l’hyper-violence, trouvent dans la mise en scène des crimes du mouvement une sorte d’idéal radical et viril. En Syrie ou en Irak, Daesh peut être perçu comme un simple allié nécessaire face à des agressions nombreuses, venant d’un gouvernement sectaire, vu comme une sorte de force d’occupation à la solde de l’Iran, par exemple. Daesh exprime aussi des frustrations aussi diverses que profondes avec l’ordre existant, à un moment où il n’existe pas d’alternative puisque les élites séculières sont laminées, les courants islamistes « mainstream » ont échoué et des structures étatiques fragiles sont dépecées dans une logique du « chacun pour soi ».

Comment les populations sunnites voient-elles cette organisation ? Un groupe terroriste ou un libérateur du joug chiite ?

Les deux ! Le monde arabe sunnite connaît une sorte de crise existentielle. La région a pour l’instant raté, pour ainsi dire, sa sortie de l’ère de régression qui l’avait caractérisée sous la domination de l’Empire ottoman, qui a cédé le pas au colonialisme, à des ingérences occidentales tous azimuts et la création traumatisante d’Israël. Les grands mouvements émancipateurs, qui ont d’abord été d’immenses sources d’inspiration, ont vite dégénéré en coteries autocratiques et cleptomanes. Leurs alternatives islamistes, articulant diverses visions d’avenir séductrices mais utopistes, ont échoué lamentablement dès qu’il s’agissait de les mettre en oeuvre en pratique.

Le Printemps arabe, ce moment fulgurant, splendide, qui devait offrir à la région sa rédemption, sa nouvelle chance, a lui aussi viré au désastre. Il faut imaginer les sentiments de confusion, d’échec, d’amertume, d’injustice et d’humiliation qui en découlent. Ajoutez-y la violence inimaginable pratiquée par le régime syrien, sans aucune réaction sérieuse en Occident. Ajoutez-y l’ampleur de la crise humanitaire qui s’est ensuivie. Ajoutez-y le spectacle navrant des courants réactionnaires en Égypte, dans le Golfe et ailleurs. Ajoutez-y enfin les provocations constantes qui viennent du monde chiite, qui, lui, est dans une phase ascendante générant une forme d’hubris. Au total, très peu de gens aiment Daesh, mais il n’y a que lui.

Comment l’organisation a-t-elle réussi à s’emparer de tels pans de territoires ?

Daesh se glisse dans un vide. Il s’est imposé dans le nord-est de la Syrie principalement parce que le régime syrien s’était retiré de cette zone largement désertique. Il a pu prendre le contrôle de Mossoul, en Irak, parce que les autorités centrales n’y étaient présentes qu’à travers des élites locales vendues à Bagdad et un appareil de sécurité pléthorique mais sectaire, cynique et incompétent. De la même manière, Daesh a récemment pénétré au Nord-Liban, dans une frange particulièrement négligée du pays.

En revanche, Daesh ne consacre pas ses ressources – limitées – à des tentatives d’expansion vouées à l’échec, c’est-à-dire dans des zones où le mouvement peut s’attendre à une vraie résistance. Voilà pourquoi il a toujours été absurde de penser que l’organisation allait marcher sur Bagdad, bien défendue par des milices chiites, ou prendre d’assaut Erbil, fief des factions kurdes. De la même façon, elle ne s’attaque pas non plus sérieusement au régime syrien. Au contraire, il impose son hégémonie dans les zones qu’il domine, éradiquant tout compétiteur potentiel en milieu arabe sunnite.

Qui est coupable, selon vous, de la montée en puissance de cette organisation ?

Tout le monde y a participé : les Iraniens, en soutenant les régimes syrien et irakien dans des politiques qui visaient expressément à la radicalisation des sunnites, de façon à discréditer et combattre toute opposition au nom d’une prétendue « guerre contre le terrorisme », puis en encourageant un djihad chiite qui ne pouvait que renforcer son pendant sunnite. L’Occident, en encourageant un soulèvement syrien auquel on a fait miroiter notre solidarité et notre soutien, mais qu’on a essentiellement laissé livré à lui-même face à des formes et des niveaux de violence extrêmes. La Turquie, qui jusqu’à récemment a ouvert ses frontières en grand à quiconque prétendait aller combattre Bachar el-Assad. Les monarchies du Golfe, qui ont financé l’opposition syrienne de façon velléitaire et désordonnée, ce qui a profité – indirectement pour l’essentiel – aux djihadistes.

Est-ce le massacre des minorités chrétienne et yazidie en Irak qui a réellement motivé l’intervention américaine ?

Daesh massacre à tour de bras. Mais ses combattants ont également procédé à des exécutions de masse au sein de tribus arabes sunnites, et personne n’a pipé mot. Ils ont aussi décapité bien des combattants alaouites (de Bachar el-Assad, NDLR). Sans compter que d’autres horreurs sont perpétrées par des acteurs qui n’en paient pas le prix : le régime syrien a causé la mort par malnutrition de très nombreux civils, enfants compris, dans des quartiers encerclés à cette fin. Du reste, je ne vois pas très bien comment des frappes aériennes contre Daesh, découplées de toute mesure concernant les autres souffrances, terribles, que connaît la région par ailleurs, vont assurer l’avenir des chrétiens ou des Yazidis.

Comment, alors, venir à bout de l’organisation État islamique ?

La première chose à faire serait de rompre avec la temporalité médiatique. On frappe subitement, de toute urgence, une menace que l’on a vue croître pendant deux ans, dans une indifférence totale. Le vrai tournant qui a précipité l’intervention, c’est l’attention de nos médias, autour de thématiques percutantes : le martyre des chrétiens d’Orient, la barbarie suprême mise en scène dans des décapitations d’Occidentaux et la « guerre contre le terrorisme ». C’est cela qui a déclenché une riposte militaire qui, à mon sens, relève d’une « ritualisation » du conflit : tout comme Daesh se donne en spectacle, avec un talent redoutable et pervers de publicitaire, nous nous mettons en scène dans une sorte de lutte eschatologique contre le mal.

Or, Daesh est un adversaire tout à la fois limité en taille, profondément ancré dans la psyché régionale et interconnecté avec des enjeux très sérieux liés aux conflits de la région. Il va falloir du temps, du doigté, des moyens considérables et une vraie réflexion stratégique pour affronter cette organisation. Pourquoi se précipiter et multiplier les erreurs, qui seront autant de facteurs aggravants ? Pour ne prendre qu’un exemple : au moment où l’on vole au secours des chrétiens d’Irak, soi-disant à grand renfort d’armes très coûteuses, l’ONU annonce qu’elle va réduire son aide alimentaire aux réfugiés syriens. Comment cette population brimée, dépossédée de tout va-t-elle comprendre cette décision ?

Le Monde.fr avec AP | 26.09.2014 à 09h48 • Mis à jour le 26.09.2014 à 17h53

Avant de s'en prendre à Samira Salih Al-Nuaimi, l'Etat islamique a assassiné deux candidates à des élections locales dans la province de Ninive.

Samira Salih Al-Nuaimi, une avocate irakienne, défenseuse des droits des femmes, a été enlevée, torturée et assassinée à Mossoul, par des djihadistes de l’Etat islamique (EI), annonce le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.

Samira Salih Al-Nuaimi a été arrêtée à son domicile puis emmenée dans un lieu secret. Cinq jours plus tard, sa famille a été invitée à la morgue de la ville pourreconnaître son corps.

Elle avait publié sur Facebook des commentaires dénonçant la destruction d’édifices religieux à Mossoul, la plus grande ville aux mains des djihadistes de l’EI depuis le mois de juin. Elle a été accusée d’avoir abandonné l’islam(apostasie) par un tribunal islamiste, puis torturée avant d’être tuée en public. En août, l’EI a détruit des mosquées et des édifices religieux.

Avant de s’en prendre à Samira Salih Al-Nuaimi, l’EI avait assassiné deux candidates à des élections locales dans la province de Ninive. La Mission d’assistance des Nations Unies en Irak (Manui) déclare que plusieurs femmes exerçant une profession libérale (médecins, avocates, enseignantes…) ont été victimes d’exécutions par l’EI.

CONDAMNATION DES ACTIONS DE L’EI EN SYRIE

Une résolution condamnant les « enlèvements, prises d’otage et assassinats »auxquels se livre en Syrie l’EI a été adoptée jeudi par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Cette résolution, défendue notamment par les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’Arabie saoudite, a été adoptée avec 32 voix pour, 5 contre et 10 absentions.

Le Monde.fr avec AFP | 24.09.2014 à 17h35 • Mis à jour le 24.09.2014 à 17h37

Capture d’écran de la vidéo montrant l’otage français Hervé Gourdel aux mains de ses ravisseurs.

Le site surveillant la menace djihadiste SITE a fait état de l’existence, mercredi 24 septembre, d’une vidéo émanant du groupe djihadiste algérien Jund Al-Khilafah dans laquelle ces derniers montrent la décapitation de Hervé Gourdel, l’otage français enlevé dans une zone montagneuse de Kabylie.

Selon les informations du « Monde », François Hollande doit très prochainement s’exprimer depuis New York. Le premier ministre Manuel Valls a dit, après cette diffusion, ne pas pouvoir confirmer la mort de l’otage.

Dans un message vidéo diffusé lundi, les ravisseurs avaient menacé d’exécuterleur otage dans les 24 heures si la France ne renonçait pas à ses frappes enIrak, ce que Paris a exclu de faire.

LA FRANCE EST RESTÉE FERME SUR SON ENGAGEMENT EN IRAK CONTRE L’EI

Mercredi, devant les députés, Manuel Valls a défendu l’engagement militaire de la France en Irak contre l’Etat islamique (EI) « parce que notre sécurité nationale est en jeu, comme elle ne l’a jamais été au cours de ces dernières années », a-t-il déclaré.

Depuis l’Assemblée générale des Nations unies à New York, François Hollande s’était également voulu inflexible, mardi : « Aussi grave que soit cette situation, nous ne céderons à aucun chantage, aucune pression, aucun ultimatum, fût-il le plus odieux, le plus abject ».

Hervé Gourdel était un guide de montage du parc national du Mercantour, au nord de Nice. Il a été kidnappé dans la région de Tizi Ouzou, à 110 kilomètres à l’est d’Alger, alors qu’il effectuait une randonnée.