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LE MONDE | 19.08.2016 à 06h45 • Mis à jour le 19.08.2016 à 09h32 | Par Joan Tilouine
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Lorsque le Probo-Koala, un vieux tanker battant pavillon panaméen, accoste au port d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, samedi 19 août 2006 une odeur méphitique se répand dans la ville. Nul n’y prête vraiment attention. Les effluves s’échappent du vraquier bleu affrété par le géant suisse de négoce de matières premières, Trafigura, alors dirigé par son fondateur, le Français Claude Dauphin. En fait, les cuves du Probo-Koala sont remplies de déchets liquides toxiques qui seront déversés à la nuit tombée dans la décharge publique de la ville et sur une dizaine d’autres sites.

Avec la complicité de ministres et de fonctionnaires corrompus, une société ivoirienne a été chargée par des intermédiaires de Trafigura d’effectuer cette sale besogne. Traiter ces déchets d’hydrocarbures a un coût élevé que la société de négoce est soupçonnée d’avoir voulu éviter, quitte à contourner les lois internationales, à semer la mort à Abidjan et à provoquer une catastrophe écologique.

Trois jours après son accostage, le Probo-Koala quitte la capitale économique ivoirienne. Il laisse à quai une ville angoissée par la crise politico-militaire en cours depuis la tentative de coup d’Etat de 2002, et des dizaines de milliers d’Abidjanais subitement frappés de maux de tête, de diarrhées, de vomissements.

Selon les autorités ivoiriennes, les 528 mètres cubes de déchets toxiques du Probo-Koala ont causé la mort de 17 personnes et 43 000 intoxications. Près de 100 000 victimes ont assigné en justice Trafigura aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Mais le groupe suisse – chapeauté par une holding néerlandaise –, qui n’a cessé de nier toute responsabilité, n’a jamais été condamné et a négocié l’abandon des poursuites par l’Etat ivoirien contre 152 millions d’euros.

Quant aux 33 millions d’euros d’indemnisation versés à près de 30 000 victimes sur décision de la justice britannique, en 2009, une partie a été détournée par des responsables de Côte d’Ivoire. Des dizaines de milliers d’Ivoiriens se battent toujours pour percevoir leurs 1 150 euros de dédommagement.

Dix ans plus tard, malgré la catastrophe du Probo-Koala, Trafigura n’a jamais quitté la Côte d’Ivoire et a habilement navigué dans les cercles de pouvoir sous la présidence de Laurent Gbagbo puis de son successeur, Alassane Ouattara. C’est d’ailleurs un neveu de ce dernier, Ahmadou Touré, qui dirige la filiale ivoirienne de la société Puma Energy, chargée des activités « aval » (raffinage, distribution, commerce) de Trafigura. Dès 2007, Puma Energy avait mis la main sur les infrastructures de stockage de carburants dans le port d’Abidjan.

« Cela peut sembler fou mais Trafigura est aujourd’hui en position de force en Côte d’Ivoire et dispose de passe-droits au sein du pouvoir, confie un acteur du secteur pétrolier ivoirien sous couvert d’anonymat. L’impunité règne et ils continuent à faire du business avec les responsables politiques pour qui le dossier Probo-Koala appartient au passé. »

Image sévèrement ébranlée

Puma Energy négocie actuellement le rachat du réseau de distribution de la société nationale d’opérations pétrolières de Côte d’Ivoire (Petroci). Les liens familiaux de M. Touré avec le chef de l’Etat ivoirien ont-ils aidé ? « Nous travaillons avec de nombreux partenaires locaux et nous favorisons les talentueux entrepreneurs des pays dans lesquels nous travaillons », se défend une porte-parole de Puma Energy. L’entreprise compte parmi ses principaux actionnaires, outre Trafigura, la société pétrolière publique angolaise, Sonangol, régulièrement pointée du doigt pour des importants détournements au profit du clan du président José Eduardo Dos Santos – la firme est dirigée par sa fille depuis juin.

« Comme en Angola, où Trafigura a le monopole sur l’approvisionnement du pays en carburant grâce à ses liens avec des proches conseillers du président, Puma Energy s’appuie en Côte d’Ivoire sur la famille au pouvoir », constate Marc Guéniat, spécialiste des questions pétrolières pour l’ONG suisse La Déclaration de Berne.

Mais Trafigura, dont l’image a sévèrement été ébranlée, a désormais recours à de discrètes sociétés offshore, indépendantes mais alliées pour continuer à faire du négoce en Côte d’Ivoire. Il en va ainsi de Delaney Petroleum. Par l’intermédiaire de Mossack Fonseca, le cabinet d’avocats panaméen au cœur du scandale des « Panama papers », cette société a été enregistrée en 2008 aux îles Vierges britanniques mais établie à Dubaï où réside son directeur, l’Allemand Roald Goethe, 60 ans. Ce dernier a été porte-parole de Trafigura au lendemain de « l’incident » du Probo-Koala et chargé du Nigeria où Delaney Petroleum a affrété de nombreux tankers.

Selon les « Panama papers », cette société a disposé d’un compte en banque au département Energie de la BNP Paribas à Paris et a lorgné sur le pétrole irakien en nommant un représentant à Bagdad. De quoi attirer l’attention de Mossack Fonseca qui, dans un mail interne daté du 1er août 2014, s’inquiète des liens entre Delaney Petroleum et la Iraqi Oil Tanker Company « liée au financement du terrorisme », selon l’ONU et l’Union européenne.

Le patron de Delaney Petroleum, par ailleurs petit actionnaire de Puma Energy, est revenu cette année chez Trafigura. Il a pris en février la tête du département pétrolier Afrique, en remplacement de son ami Jean-Pierre Valentini qui avait été brièvement incarcéré à Abidjan au lendemain du scandale du Probo-Koala, avec le fondateur de Trafigura, M. Dauphin.

« Société mystérieuse »

L’univers du trading pétrolier en Afrique est un petit monde. A tel point qu’une autre société, sur laquelle Trafigura se serait appuyée pour se développer en Côte d’Ivoire, est domiciliée à la même adresse que Delaney Petroleum, à Dubaï. Il s’agit de Worldwide Energy, dirigée depuis sa création en 2007 par Frédéric Fatien. Cet homme d’affaires franco-ivoirien est également consul de Côte d’Ivoire aux Emirats arabes unis, ancien partenaire de M. Goethe au sein d’une société de bâtiment avec qui il a fondé une écurie de course automobile qui compte parmi les pilotes M. Valentini.

Drôle de société que cette Worldwide Energy, fondée en 2007, un an après le scandale du Probo-Koala, et qui décroche d’emblée d’importants quotas d’exportations pétrolières au Nigeria et en Côte d’Ivoire auprès de la Petroci. Ce qui lui a valu d’être classée parmi les « sociétés mystérieuses ne pouvant être correctement identifiées », par Energy Compass, cabinet d’analyse risque du secteur pétrolier.

Un contrat avec la Société ivoirienne de raffinage (SIR), initialement attribué à Trafigura, est confié à Worldwide Energy en 2014 pour un montant de 200 millions de dollars (environ 170 millions d’euros). Il s’agit d’exporter 25 000 tonnes de produits pétroliers par mois en échange de la livraison de deux tankers chargés de brut chaque année. Y a-t-il eu un accord entre Trafigura et Worldwide Energy ? Contacté, M. Fatien était injoignable et « inatteignable » selon son service de communication.

Les liens entre Worldwide Energy et Trafigura semblent néanmoins étroits. La première a ainsi pris en charge pour le compte de la seconde 30 000 tonnes de pétrole transformé en « carburant aviation » par la SIR afin de le livrer au Nigeria en décembre 2014. Quelques mois plus tard, Worldwide Energy a livré 650 000 tonnes de brut nigérian en échange de livraisons de produits raffinés par la SIR au Nigeria. « Worldwide Energy ne jouit pas d’un contrat SWAP [brut contre produits pétroliers] avec le Nigeria, on peut donc fortement se demander si cette société n’exécute pas un contrat obtenu par Trafigura », note un analyste pétrolier.

La petite société de trading pétrolier est même devenue un important créancier de Petroci, à qui elle concède des prêts de dizaines de millions de dollars. En échange, elle se voit attribuer d’importants contrats d’exportation du brut, au grand dam de Glencore, concurrent anglo-suisse de Trafigura.

 

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Par Vincent Jauvert Publié le 30-09-2015 à 16h28

Deux évènements se sont produits, l’un à Moscou, l’autre dans le Golfe, qui pourraient être les déclics d’un affrontement généralisé.

La Russie a conduit ses premières frappes en Syrie le mercredi 30 septembre 2015. (Capture d'écran/RTBF)La Russie a conduit ses premières frappes en Syrie le mercredi 30 septembre 2015. (Capture d’écran/RTBF)

En 1914, tout a commencé un 28 juin par l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc d’Autriche. A l’époque, évidemment, personne n’avait imaginé que cet attentat, perpétré loin des grandes capitales, allait conduire à la boucherie de la Grande Guerre. C’est le jeu des alliances et l’irresponsabilité des « somnambules » qui gouvernaient alors les grandes puissances qui ont entraîné le monde vers l’abîme.

Pourquoi une comparaison avec aujourd’hui ? On a appris, ce 30 septembre, deux nouvelles apparemment peu graves mais qui, combinées, pourraient être la double étincelle d’une déflagration que beaucoup redoutent depuis quelque temps. De quoi s’agit-il ?

1. Iran-Arabie, le ton monte très vite

D’abord, l’Arabie saoudite aurait arraisonné aujourd’hui deux navires battant pavillon de son ennemi intime, l’Iran. Les bateaux étaient, semble-t-il, remplis d’armes à destination des rebelles outhistes du Yémen que Riyad combat militairement. Cet arraisonnement est à l’évidence un acte hostile, si ce n’est de guerre.

Il se produit dans une atmosphère particulièrement tendue entre les deux pôles de l’Islam. Téhéran a violemment reproché aux Saoud, gardiens autoproclamés des Lieux Saints, de ne pas assurer la sécurité de base des pèlerins à la Mecque. Une accusation gravissime en ces périodes d’affrontements entre Chiites et Sunnites.

2. Poutine est entré en guerre en Syrie

Ce n’est pas tout. Ce mercredi 30 septembre, Vladimir Poutine a fait voter par son parlement fantoche une loi l’autorisant à mener une opération armée en Syrie. Son aviation a déjà commencé à bombarder à Homs. Or, on sait que, sur le terrain, les Russes seront alliés au régime de Bachar et, surtout, aux Iraniens. Tandis qu’en face, Occidentaux et pays sunnites du Golfe mènent leurs propres opérations.

Les deux coalitions, qui ont, sur plusieurs points, des objectifs totalement opposés, risquent de se retrouver face à face. Il semble, d’ailleurs, que les bombardements russes de ce jour aient déjà touché une position de rebelles soutenus par les Etats-Unis – une information qui n’est pas encore confirmée.

Hubris et bras de fer

Quoi qu’il en soit, la crainte est donc de voir le Kremlin, tout à son affirmation extérieure pour faire oublier la déroute économique interne, et Téhéran, pris par l’hubris qui a suivi l’accord nucléaire de juillet, de tester au maximum la volonté de l’autre camp. Et de voir les Saoudiens, effrayés par la montée de l’ennemi mortel chiite, entraîner ses alliés, dont la France, dans un bras de fer sans fin, qui pourrait gravement dégénérer.

Évidemment, ce scénario catastrophe n’est pas sûr. Il n’est pas écrit que les gouvernants actuels soient des « somnambules », qu’ils n’empêcheront pas le conflit militaire de s’étendre au delà de la Syrie et de l’Irak. Mais certains acteurs de cette partie sont tellement à cran qu’on ne peut l’exclure tout à fait.

Vincent Jauvert

En Syrie, une semaine de frappes aériennes russes.

Publié: 7 octobre 2015 par gandibleux dans Actualités, Monde, Syrie
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Le Monde.fr | 06.10.2015 à 11h41 • Mis à jour le 07.10.2015 à 17h58 | Par Pierre Breteau et Madjid Zerrouky

Bombardements russes sur la ville de Kafar Zita, le 7 octobre.

Au huitième jour de son intervention en Syrie, mercredi 7 octobre, l’aviation russe a mené d’intenses bombardements aériens contre les forces rebelles (l’Armée syrienne libre et le groupe dijadiste Al-Nosra) dans le nord de la province de Hama, où pour la première fois, des hélicoptères Mi-24 du contingent envoyé par Moscou semblent être intervenus en soutien aux forces syriennes sur le terrain attaquant l’ASL près de la ville de Morek.

La ville d’Al-Tabaqa, dans la province de Raqqa, aux mains de l’Etat islamique, a également été touchée par des missiles russes tirés depuis la mer Caspienne. Une frappe confirmée par l’EI qui a publié des images de restes de l’un de ces missiles.

Depuis le 30 septembre, on peut établir que les frappes russes répondent à deux règles : soutenir les forces syriennes dans les zones où elles sont malmenées, voire réellement en danger ; et affaiblir l’opposition armée pour aider les troupes gouvernementales à regagner du terrain dans d’autres régions.

De ce fait, l’aviation russe a beaucoup plus tendance à frapper l’opposition et les groupes armés hors Etat islamique (EI) que les troupes du « califat islamique » proprement dit. Les premiers représentent une menace réelle pour un régime aux abois quand le second reste un danger plus lointain. Les troupes de l’Etat islamique restent globalement tenues à l’écart de la « Syrie utile » encore aux mains de Bachar Al-Assad : l’axe et les villes de Damas et Homs, et la région côtière alaouite, fief du régime.

  • Dans le Nord-Ouest, l’activité aérienne russe se concentre sur les provinces de Hama et d’Idlib : la ville éponyme, celle de Jisr Al-Choghour, de Maarat al-Nouman, d’Al-Latamina, et leurs environs. La province d’Idlib a en effet été le théâtre au printemps d’une offensive rebelle qui a mis en déroute les troupes gouvernementales.

    Formée principalement par les troupes du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida et du groupe islamiste Ahrar Al-Sham – qui ne sont pas affiliés à l’Etat islamique, l’« armée de la conquête » a été particulièrement visée par les raids russes dans cette région. Ses premières lignes sont à moins de 30 km de la ville côtière de Lattaquié, fief du régime, qu’elle menace directement. Centres d’entraînement, dépôts d’armes, postes de commandement et même véhicules ont été visés.

  • Au nord de la grande ville de Homs, c’est l’enclave rebelle autour de la ville d’Al-Rastan, défendue par des groupes affiliés à l’Armée syrienne libre (ASL) qui est dans la ligne de mire. Les frappes russes pourraient être le prélude à une offensive terrestre de l’armée syrienne qui, en se débarrassant de cette épine dans le pied, pourrait libérer des troupes pour d’autres fronts.

Moscou dit bombarder l’EI mais frappe l’ASL

Les Russes ont déclaré, vidéo à l’appui, avoir frappé la ville de Raqqa, capitale de l’Etat islamique (EI) dès le 1er septembre, mais il s’agissait en fait de frappes autour de la ville de Jisr Al-Choghour.

Ils ne semblent en réalité s’être préoccupés qu’à partir de dimanche soir de l’EI. Dans deux régions : à l’est d’Alep, en soutien à des troupes syriennes encerclées sur la base aérienne de Kuweiris depuis décembre 2012 par des forces rebelles puis par l’EI ; puis contre la ville d’Al-Bab, nœud routier stratégique entre Raqqa et Alep, la ville d’Al-Thaqba et, enfin, dans le Sud-Est, sur des positions de l’EI autour de Palmyre.

Occupée depuis le mois de mai par l’EI, la ville antique n’en reste pas moins à portée de tir des forces de Bachar Al-Assad, qui campent à 15 km du centre-ville pour ce qui est de leurs lignes les plus avancées.

Si l’effort se confirme dans cette région, une reprise de la ville par des forces gouvernementales bénéficiant d’un coup de pouce de l’aviation russe pourrait offrir à Vladimir Poutine une première victoire de prestige.

Reste une incertitude, la capacité de l’armée et des milices gouvernementales, usées par quatre ans de guerre et sur la défensive sur quasiment tous les fronts, à profiter de l’arrivée miraculeuse des Russes dans le ciel syrien.

Le Monde.fr | 07.10.2015 à 17h03 • Mis à jour le 07.10.2015 à 18h00 | Par Cécile Hennion

L'hôpital de Kunduz, le 3 octobre.

L’organisation humanitaire Médecins sans frontières (MSF) a, mercredi 7 octobre, à Genève, de nouveau qualifié de « crime de guerre » le bombardement dans la nuit du 3 au 4 octobre de son hôpital de Kunduz (Afghanistan), qui a fait 22 morts parmi les patients et le personnel soignant. Que recouvre cette accusation, et quelles peuvent être ses conséquences ?

  • Qu’est-ce qu’un crime de guerre ?

Le Statut de la Cour pénale internationale (CPI) définit les crimes de guerre comme des « violations graves des lois et coutumes applicables aux conflits armés internationaux ». Notion a priori subjective, la « gravité » des violations est reconnue, dans la pratique, lorsque ces violations impliquent des morts, des blessés, des destructions ou des prises illégales de biens.

Un autre élément entre en compte pour évaluer la « gravité » : si la violation contrevient aux « valeurs importantes ». Les exemples donnés dans cette catégorie par le droit international humanitaire (DIH) coutumier sont, entre autres, la mutilation de cadavres, le fait de faire subir des traitements humiliants à des personnes ou encore l’enrôlement dans les forces armées d’enfants âgés de moins de 15 ans.

Les crimes de guerre peuvent consister en des actes ou en des omissions (comme le fait de ne pas fournir de nourriture ou des soins médicaux nécessaires aux personnes qui se trouvent aux mains de l’adversaire). Si ces actes ou omissions sont « généralisés » et « systématiques », on peut alors parler alors de « crimes contre l’humanité ».

  • Cette définition peut-elle s’appliquer à la destruction de l’hôpital de Kunduz ?

Les autorités américaines risquent de contester une telle accusation, même si celle-ci paraît assez bien établie dans le cas de l’hôpital de MSF. Parmi la longue liste des crimes de guerre recensés par le DIH figurent en effet « le fait d’attaquer le personnel sanitaire ou religieux, les unités sanitaires ou les moyens de transports sanitaires » ; « le fait de soumettre à une attaque la population civile ou des personnes civiles ne participant pas directement aux hostilités ». Le cas du bâtiment de l’hôpital de Kunduz, bombardé pendant près d’une heure, en partie détruit et incendié, avec un bilan de 22 morts et 37 blessés parmi les médecins et les patients de l’établissement, pourrait donc entrer dans la catégorie des crimes de guerre.

A l'hôpital de Kunduz, le 7 octobre.

Même à considérer une situation hypothétique (et démentie par Médecins sans frontières) selon laquelle des combattants auraient utilisé l’hôpital pour se réfugier, voire comme base de lancement d’attaques, le DIH considère clairement comme un crime de guerre « le fait de lancer une attaque en sachant qu’elle causera incidemment des pertes en vies humaines ou des blessures parmi la population civile ou des dommages aux biens de caractère civil qui seraient manifestement excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu ».

Les attaques dirigées contre le personnel humanitaire, qui se sont multipliées de façon inquiétante lors des derniers conflits, sont également considérées comme un crime de guerre par le DIH.

  • Qui sont les responsables ?

Différentes enquêtes ont été annoncées par les autorités américaines, afghanes, et par l’OTAN. Le général John Campbell, chef des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan, a d’ores et déjà affirmé au Sénat, mardi 6 octobre, que « la chaîne de commandement américain » avait failli en ordonnant le bombardement de l’hôpital à la demande des Afghans. Il a même parlé d’« erreur ».

Mais MSF réclame – en vain à ce stade – une véritable enquête internationale, indépendante, puisque les responsabilités de nombreux acteurs – OTAN, armée américaine, autorités et armée afghanes – peuvent s’entremêler dans ce genre de cas. La présidente de l’ONG, Joanne Liu, a exigé, mercredi, la création d’une « commission internationale humanitaire pour établir les faits », indiquant « ne pas faire confiance à une enquête militaire interne ».

La présidente de MSF, Joanne Liu, et son directeur pour la Suisse, Bruno Jochum, le 7 octobre à Genève.
La présidente de MSF, Joanne Liu, et son directeur pour la Suisse, Bruno Jochum, le 7 octobre à Genève. FABRICE COFFRINI / AFP

Par ailleurs – et dans la tragédie de Kunduz il pourrait s’agir d’un point essentiel –, le droit international a introduit dans sa définition de crime de guerre l’« élément psychologique ». La jurisprudence internationale a en effet indiqué que les crimes de guerre sont des violations qui sont commises « avec intention », c’est-à-dire avec « l’intention de provoquer le résultat criminel » ou avec « négligence coupable ou imprudence ». C’est pourquoi le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a estimé que si cette frappe était reconnue comme délibérée, elle pourrait « constituer un crime de guerre ».

Elise Lambert, publié le 29/03/2015 à 21:06

Téhéran et les six grandes puissances sont en passe de conclure un accord sur le dossier du nucléaire iranien. La nouvelle a déclenché la colère d’Israël.

Les délégations américaine (g) avec John Kerry et iranienne (d) se font face lors des négociations sur le programme nucléaire iranien à l'hôtel Beau Rivage à Lausanne le 27 mars 2015
Les délégations américaine (g) avec John Kerry et iranienne (d) se font face lors des négociations sur le programme nucléaire iranien à l’hôtel Beau Rivage à Lausanne, le 27 mars.

afp.com/Brendan Smialowski

A deux jours de la date limite pour un accord, des diplomates occidentaux ont indiqué qu’un compromis sur le nucléaire iranien entre l’Iran et les six grandes puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie, Chine et Allemagne) était sur le point d’être conclu, ce dimanche.

L’un des points clés concerne le nombre de centrifugeuses (machines permettant d’enrichir l’uranium) que l’Iran aurait accepté de réduire à 6000, voire moins. L’Iran dispose actuellement de 19 000 centrifugeuses, dont la moitié en activité.

Des questions en suspens

Téhéran aurait également accepté d’exporter tout ou partie de son stock d’uranium faiblement enrichi, qui se monte à environ 8000 tonnes.

Selon ces mêmes diplomates, ces compromis sont loin d’être actés et les choses peuvent encore changer. « Le détail des négociations est à l’intérieur de la chambre des négociations et personne n’est autorisé à les donner à l’extérieur, a déclaré un négociateur iranien. Mais le fait que nous conserverons notre enrichissement, qu’aucun site ne sera fermé, ce sont les bases des négociations ».

La question de l’enrichissement d’uranium est au coeur du dossier du nucléaire iranien. Les grandes puissances veulent s’assurer que l’Iran ne se dotera pas de la bombe atomique, en contrôlant étroitement ses activités nucléaires. En cas d’accord, les sanctions internationales qui asphyxient l’économie iranienne depuis des années seraient progressivement levées.

La colère d’Israël

La nouvelle a donné lieu à une violente charge du Premier ministre israélien. Selon Benjamin Netanyahou, « le dangereux accord qui est négocié à Lausanne confirme toutes nos inquiétudes, voire même au-delà. Cet accord permettrait à l’Iran de conquérir le Moyen-Orient ».

Le chef du gouvernement israélien se bat depuis des années pour mobiliser la communauté internationale contre le programme nucléaire iranien. Israël a notamment été accusé par le Wall Street Journal d’avoir espionné les négociations en cours et d’avoir partagé des informations confidentielles avec des élus américains.

La date limite pour un accord est fixée au 30 juin. Mais la fin mars est une « étape très importante » pour permettre aux négociations de se poursuivre.

 

Faut-il armer l’Ukraine ?

Publié: 6 février 2015 par gandibleux dans Actualités, Europe, Monde
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LE MONDE | 03.02.2015 à 11h46 • Mis à jour le 03.02.2015 à 16h48

A l'Est de l'Ukraine (près de Debaltsevo), du côté de l'armée ukrainienne.

Editorial du « Monde ».

Chaque jour qui passe, les milices ukrainiennes prorusses, encadrées sur le terrain par l’armée russe, dépècent un peu plus ce malheureux pays qu’est l’Ukraine. Elles accroissent le pseudo-Etat qu’elles se sont taillé dans l’est du pays. Sauf à se payer de mots, il faut décrire cette réalité pour ce qu’elle est : un pays, la Russie, en agresse un autre, l’Ukraine – par la guerre. Ce n’est pas une guerre froide, c’est une guerre chaude, et qui fait essentiellement des morts parmi les civils.

Les Européens sont sollicités au premier chef, au moins autant que les Etats-Unis. Car, in fine, le cœur du débat, la cause profonde du drame en cours, c’est bien le refus du Kremlin de laisser l’Ukraine libre de conclure un accord commercial avec l’Union européenne. C’est le « niet » de M. Poutine au choix de Kiev de sortir de la zone d’influence russe et de privilégier ses relations avec l’UE. C’est la volonté de Moscou de maintenir l’Ukraine dans une vassalité héritée de l’Histoire et de la géographie.

La cause profonde du drame en cours, c’est le refus du Kremlin de laisser l’Ukraine libre de conclure un accord commercial avec l’UE

Le Kremlin connaît les positions de départ des Occidentaux. D’une part, ils ont dit qu’ils ne feraient pas la guerre pour l’Ukraine. D’autre part, mais c’est lié, ils refusent d’ouvrir les portes de l’OTAN à ce pays. Ils ont répliqué par des sanctions à l’agression de Moscou. Celles-ci ont eu un impact certain sur l’économie russe, mais pas au point de dissuader M. Poutine d’amputer l’Ukraine de sa partie orientale après avoir annexé, en 2014, l’ensemble de la Crimée.

Le Kremlin viole un cessez-le-feu conclu en septembre 2014. Il se refuse à toute négociation sérieuse. Ces dernières semaines, des centaines de chars, pièces d’artillerie autotractées, blindés divers, porte-missiles, stations radars ont été livrés aux milices. Inévitablement, le ton monte aux Etats-Unis. Des voix de plus en plus nombreuses, y compris dans les milieux officiels, se prononcent en faveur d’une livraison massive d’armes défensives à Kiev.

« Il n’y a pas de solution militaire »

Le président Barack Obama hésite, avec raison. Il sait le chemin qui court de l’assistance militaire à l’affrontement direct. Les Européens sont divisés – les ex-membres du bloc soviétique étant les plus en pointe pour aider Kiev. Allemands, Britanniques, Français sont réservés. Ils s’en tiennent aux sanctions, qui peuvent être alourdies. Ils relèvent que le président ukrainien est lui aussi prudent. Dans un entretien au Monde (21 janvier), Petro Porochenko constate que l’Ukraine fait face « à la plus grosse armée du continent » et qu’« il n’y a pas de solution militaire » au conflit.

Kiev réclame des drones de surveillance, des systèmes de commandement et de communication, mais pas d’armes létales, et M. Porochenko croit dans l’efficacité des sanctions. Au bord du défaut de paiement, l’Ukraine a besoin d’une aide financière massive pour réussir ses ambitieuses réformes. Commençons par accéder à cet ensemble de demandes : sanctions, assistance technologique et aide financière. M. Poutine doit savoir que la guerre qu’il mène aura un coût de plus en plus élevé.

« Plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans »

Publié: 30 décembre 2014 par gandibleux dans Actualités, EI

LE MONDE | 11.12.2014 à 12h34 • Mis à jour le 11.12.2014 à 12h39 |

Le Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR) créé en 2008 analyse la montée de l’islamisme sous toutes ses formes. Son directeur, le politologue Peter Neumann, publie jeudi 11 décembre, en collaboration avec BBC World, la première étude consacrée au coût humain du djihadisme mondial. Le document recense 5 042 morts au cours du mois de novembre dans 664 agressions. Il explique au Monde les mécanismes de l’engagement de ressortissants des pays occidentaux dans le djihadisme.

Capture d’écran d’une vidéo de propagande de l’Etat islamique du 20 novembre 2014, montrant des Français, partis combattre au sein de l'organisation, qui brûlent leurs passeports.
Djihadiste à Gaza, le 4 octobre 2014.

Qu’avez-vous voulu démontrer en dressant ce bilan de conflits qui se poursuivent dans quatorze pays différents ?

L’immense coût humain de ce conflit est mal connu alors que les exécutions d’Occidentaux ont été très médiatisées. Nous insistons sur le fait que plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans. Cela constitue une faiblesse potentielle pour ces mouvements qui prétendent combattre au nom de l’islam.

Ce bilan constitue-t-il un tournant ?

Le paysage a complètement changé en trois ans. En 2011, on pensait que les « printemps arabes » allaient permettre de tourner la page Al-Qaida. En fait, les révolutions ont créé une instabilité qui a fait ressortir les fractures identitaires enfouies du temps des dictatures et ont permis aux groupes djihadistes de rentrer au pays et d’y combattre. Notre étude illustre avec des donnés et des faits la force de cette mutation.

Sur quelle base compilez-vous ces chiffres ? S’agit-il vraiment d’une guerre unique ?

Certes, les groupes locaux sont différents, mais ils ont en commun une conception du djihad que nous avons identifié par deux critères : l’obligation individuelle faite aux jeunes gens de combattre et le projet d’une société sans élection ni droits démocratiques.

En quoi le phénomène est-il nouveau ?

Non seulement par l’intensité de la violence, mais aussi par le fait que, pour la première fois, l’Etat islamique (EI) propose un projet qui paraît tellement enthousiasmant que 16 000 jeunes, venus du monde entier dont plusieurs milliers d’Europe, se sont déplacés pour y participer. Nous les suivons, nous parlons directement à certains et je peux vous dire que certains croient réellement qu’un nouveau califat est en train d’émerger. Je n’ai jamais vu un pareil engouement, ni une pareille participation des femmes. On a désormais toute une nouvelle génération attirée vers l’orbite djihadiste, des jeunes de 15-17 ans qui considèrent Ben Laden comme leur grand-père. La vieille génération est en train de leur passer le relais, ce qui est rare dans l’histoire des mouvements terroristes.

Pourquoi la Syrie attire-t-elle de façon spécifique ?

Le conflit syrien donne une nouvelle vie au mouvement djihadiste, car la Syrie est au centre du monde musulman, non loin de Jérusalem. Personne n’imagine un califat ayant pour capitale Mogadiscio ou Bamako. Alors que des prophéties du Coran désignent Damas comme lieu d’un retour du Prophète.

Les politiques ont-ils des leçons à tirer de votre travail ?

Oui : ils doivent comprendre que nous faisons fasse à une idéologie ancrée mondialement et cesser de faire croire qu’on en viendra à bout uniquement militairement. Des moyens politiques, économiques et sociaux sont nécessaires pour la combattre. Ce sera très compliqué et long.

Les menaces terroristes dans les pays occidentaux sont-elles réelles ?

Je ne sais pas si nous aurons une attaque demain ou le mois prochain. Mais, ce dont je suis sûr, c’est qu’au moment où nous parlons des gens se réunissent en Syrie et en Irak et tissent des liens. Cela provoquera un jour des attaques terroristes. N’oublions pas qu’il s’est écoulé quatorze ans entre la fin de la guerre d’Afghanistan contre l’URSS et le 11-Septembre. Si des attaques terroristes se produisaient, le groupe qui paierait le prix le plus élevé serait les musulmans.

Comment des jeunes Européens deviennent-ils des djihadistes ?

Les éléments de départ sont connus : des enfants d’immigrés en quête identitaire qui nourrissent des griefs à l’égard des sociétés occidentales où, souvent rejetés, ils ne se sentent pas à l’aise. La rencontre avec des militants salafistes dont les réponses tranchées résolvent le dilemme identitaire, désignent des ennemis et confèrent une impression de supériorité. Chaque geste de la vie est codifié. On leur garantit le paradis s’ils suivent ces règles. C’est attirant pour certains jeunes.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux ?

On dit souvent que l’EI dispose d’une stratégie sophistiquée de recrutement via les réseaux sociaux. C’est vrai, mais l’idée qu’en regardant des vidéos on décide soudain de partir pour la Syrie ne correspond pas à la réalité. C’est un processus de sociabilisation par les pairs : des groupes de jeunes se rencontrent dans une mosquée ou dans un kebab et se radicalisent ensemble. Quand l’un d’eux part, la pression amicale du groupe opère, et d’autres le suivent. Cela explique que certaines petites villes européennes produisent un groupe important de djihadistes. Si Internet suffisait, le processus serait plus diffus.

Les djihadistes avec qui vous dialoguez vous parlent-ils avec confiance ?

Nous suivons sur internet 550 combattants via leurs comptes Twitter et Facebook. Nous sommes une université, pas un service de renseignement ou un groupe de hackers. Nous n’ouvrons pas de faux compte et ne falsifions pas nos identités. Nos interlocuteurs nous googlisent et ils voient que nous parlons aux politiques, que nous sommes cités dans les médias. En nous parlant, ils veulent nous utiliser comme des porte-parole.

Certains pays d’Europe « fabriquent »-ils davantage de djihadistes que d’autres ?

Aucun « modèle » d’intégration ne protège contre l’engagement djihadiste. Paradoxalement, les pays réputés les plus tolérants – Danemark, Norvège, Suède, Pays-Bas – sont ceux qui produisent le plus de combattants islamistes proportionnellement à leur population. C’est la Belgique avec 300 combattants, et non la France, qui est le pays le plus touché.

Que pensez-vous des mesures destinées à prévenir les départs ou à empêcher les retours de djihadistes ?

Il est très important d’empêcher les jeunes de partir en Syrie. Parmi ceux que nous surnommons les « fan boys », ces garçons qui soutiennent passionnément l’EI derrière leur écran d’ordinateur, personne ne peut distinguer l’imbécile qui bluffe du dangereux qui risque de passer à l’acte. Dans cette université, nous avons en mémoire l’itinéraire de Roshonara Choudhry, une brillante étudiante en lettres qui s’est radicalisée en regardant des prêches en ligne et, en 2010, a tenté de poignarder son député parce qu’il avait voté en faveur de la guerre en Irak.

En revanche, c’est une très mauvaise idée d’empêcher les retours en retirant le passeport, voire la nationalité. Certains des djihadistes rentrent et environ 20 % vivent une totale désillusion et pourraient être des voix puissantes pour dissuader d’autres départs. Pour protéger les sociétés, il faut réserver la prison aux djihadistes jugés dangereux, la psychiatrie à ceux qui rentrent traumatisés et, aux déçus, les programmes de déradicalisation et de réinsertion, qui ne sont pas une amnistie et peuvent s’accompagner d’une solide surveillance.

Entraver les retours, ce serait rejeter sur d’autres pays nos responsabilités. Mais ce serait surtout reproduire l’erreur des années 1990 : les pays arabes ont alors empêché le retour des djihadistes d’Afghanistan. Ils ont constitué une sorte de brigade internationale djihadiste, essaimé sur tous les fronts du terrorisme (en Bosnie, en Tchétchénie) et frappé le 11 septembre 2001, aux Etats-Unis.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/12/11/plus-de-80-des-victimes-du-djihadisme-sont-des-musulmans_4538880_3218.html#z7cCO48mkVP83Yey.99

LE MONDE | 19.11.2014 à 08h26 • Mis à jour le 19.11.2014 à 13h34 |Par Hélène Sallon
Funérailles de trois des quatre victimes de l'attentat de mardi 18 novembre à Jérusalem.
L’attentat contre la synagogue Kehilat-Yaakov dans le quartier d’Har Nof, à Jérusalem, qui a fait cinq victimes, mardi 18 novembre, est le dernier acte d’un cycle d’attaques et de représailles qu’Israéliens et Palestiniens semblent incapables de juguler. Depuis l’échec des négociations de paix bilatérales, sous égide américaine, en avril, les deux camps semblent n’avoir pour seule perspective qu’une escalade de la haine réciproque et de la violence.
  • L’enlèvement de trois jeunes Israéliens, le 12 juin, avive les tensions

L’étincelle a été l’enlèvement de trois jeunes Israéliens, Naftali Fraenkel, Gilad Shaar et Eyal Yifrach, par une cellule isolée du Hamas près du bloc de colonies de Goush Etzion en Cisjordanie, le 12 juin. La nouvelle de leur enlèvement avait suscité l’espoir au sein de la population palestinienne que ces « trois Shalit » – du nom du soldat israélien enlevé par le Hamas en 2006 et libéré en 2011 contre 1 027 prisonniers palestiniens – soient échangés contre de nouveaux prisonniers. Le sujet était alors à vif dans la société palestinienne avec la grève de la faim suivie depuis avril par des dizaines de prisonniers pour dénoncer leur détention.
La réponse du gouvernement israélien avait été à la mesure de l’effroi ressenti par la population israélienne. Se gardant de révéler au public les éléments qui pointaient déjà vers leur mort, le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, avait lancé l’opération « Gardiens de nos frères » en Cisjordanie pour retrouver les trois jeunes et leurs ravisseurs. Le bouclage du district d’Hébron et l’arrestation de plus de 400 sympathisants et membres du Hamas avaient été vécus comme une « punition collective » par les Palestiniens. Des affrontements entre jeunes Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes avaient fait neuf morts et des dizaines de blessés.
  • Le bilan de l’attaque d’une synagogue à Jérusalem-Ouest s’alourdit

    Un policier druze a succombé hier à ses blessures, portant à 5 le nombre de personnes tuées hier par deux Palestiniens dans le quartier de Har Nof, un bastion du parti ultra-orthodoxe israélien Shass. L’attaque, la plus meurtrière depuis 2008, a eu lieu durant la prière du matin. Les attaquants, armés de hachoirs et d’un pistolet, ont ensuite été abattus par la police. Il s’agit de deux cousins originaires de Jérusalem-Est, et pères chacun de plusieurs enfants. L’attentat intervient au surlendemain de ce que les Palestiniens ont qualifié de ‘crime raciste’. Un chauffeur de bus palestinien a été retrouvé pendu à Jérusalem-Ouest. Un suicide selon la médecine légale israélienne, ce que la famille de la victime et un médecin légiste palestinien contestent. Seule certitude, une dizaine de proches des assaillants palestiniens a été interpellée hier, alors que l’État hébreu enterrait ses morts. Des milliers de personnes ont assisté le jour même aux funérailles de trois des victimes devant les lieux du drame. Les rabbins Aryeh Kupinsky, Cary Willam Levine et Avraham Goldberg, ont ensuite été inhumés dans un cimetière proche.

  • Les tensions s’étendent à Jérusalem-Est pendant l’été

Les tensions ont gagné les quartiers arabes de Jérusalem-Est, le 2 juillet, lorsque Mohammed Abou Khdeir, un Palestinien de 16 ans du quartier de Chouafat, est retrouvé mort, brûlé vif. Le meurtre avait été perpétré par trois juifs extrémistes en représailles à la découverte des corps des trois jeunes Israéliens, deux jours plus tôt. Elle a libéré les expressions de haine au sein d’une frange extrémiste de la population israélienne, chauffée à blanc par les discours revanchards de certains responsables politiques.
La guerre déclenchée, le 8 juillet, dans la bande de Gaza par Israël, en représailles aux tirs de roquettes des groupes armés palestiniens, a encore avivé cette colère. Pendant les cinquante jours de guerre, qui ont fait plus de 2 140 victimes côté palestinien, les émeutes ont été quasi quotidiennes à Jérusalem-Est. En dépit des appels répétés du Hamas à une troisième intifada, le mouvement a été contenu. Les cellules du mouvement islamiste n’ont ni les capacités ni la marge d’action pour susciter un vaste soulèvement dans les territoires. Partisan de la voie diplomatique, le président palestinien, Mahmoud Abbas, a maintenu la coopération sécuritaire avec Israël, au point d’interdire la plupart des manifestations de soutien avec la bande de Gaza pour éviter toute déstabilisation.
  • Les attentats isolés marquent une escalade de la violence

La fin de la guerre de Gaza, le 26 août, n’a pas éteint les foyers de tensions à Jérusalem-Est. La multiplication des annonces de nouveaux projets delogement dans les colonies et les provocations d’extrémistes juifs appelant à une remise en cause du statu quo sur l’esplanade des Mosquées ont alimenté de nouvelles émeutes. Le gouvernement Nétanyahou y a opposé une réponse sécuritaire, qui s’est traduite par plus de 1 000 arrestations depuis l’été et de nouvelles restrictions à l’accès sur l’esplanade des Mosquées. Celles-ci ont été levées sous la pression de la Jordanie, garante du statu quo.
Fin octobre, les attaques d’individus isolés se sont systématisées, traduisant une nouvelle escalade de la violence. Certaines de ces attaques ont été menées par des membres du Djihad islamique ou du Hamas, qui ont appelé àmultiplier les attentats de cette nature. Le 22, un Palestinien a jeté sa voiture sur un arrêt du tramway, tuant un bébé. Le 29, Yehuda Glick, extrémiste religieux juif de renom, militant pour l’accès des juifs au Mont du temple, a été victime d’une tentative d’assassinat. Deux autres attentats à la voiture-bélier ont été perpétrés à Jérusalem, le 5 novembre, faisant un mort. Une bavure policière contre un Arabe israélien, tué le 8 novembre à Kfar Cana, a étendu le cycle actuel de violences au-delà de Jérusalem, vers le nord du pays. Deux jours plus tard, deux attaques au couteau, ont fait deux morts en Cisjordanie et à Tel-Aviv. Dans la nuit, des colons israéliens ont incendié la mosquée du village palestinien d’Al-Mughayir, près de Ramallah en Cisjordanie.
L’attentat contre la synagogue d’Har Nof, à Jérusalem, marque un nouveau palier. Il a été perpétré au surlendemain de ce que les Palestiniens ont dénoncé comme un « crime raciste », celui d’un chauffeur de bus palestinien, Youssef Ramouni, retrouvé pendu dans son dépôt de Jérusalem-Ouest. La médecinelégale israélienne a conclu à un suicide, une version contestée par un médecin légiste palestinien. Cette attaque conforte la droite israélienne dans son choix d’une ligne sécuritaire dure et éloigne la perspective d’une reprise des négociations de paix avec l’Autorité palestinienne.

« Terrorisme » à géométrie variable

Publié: 23 octobre 2014 par soumoylea dans Actualités
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« Une guerre mondiale contre le terrorisme » : c’est le mot d’ordre de la communauté internationale. Depuis treize ans, cette guerre a abouti à une augmentation de la violence dans la région, et au chaos. Cette fois, la campagne rassemble à peu près tous les pays du monde, des Etats-Unis à l’Arabie saoudite, de la France à la Chine, de la Russie à l’Egypte, du Qatar au Maroc. Le seul problème est que personne n’est d’accord sur les objectifs de cette guerre, ni sur ce que recouvre ce mot — « terrorisme ». Je l’ai écrit souvent, dès le début de ce blog en 2006, le « terrorisme » est un concept vide de sens.

Nous en avons eu ces derniers jours deux confirmations. Le premier au Kurdistan syrien. Les Etats-Unis ont confirmé qu’ils coordonnaient leurs bombardements sur Kobané, la ville attaquée par l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), avec les combattants locaux. Comme le confirme Radio France Internationale (RFI), le 17 octobre (« Les Américains rencontrent les Kurdes, tout en ménageant Ankara ») : « La porte-parole du département d’Etat a pour sa part révélé que les Américains avaient eu à Paris leurs premiers contacts directs avec des Syriens kurdes, représentant le Parti de l’union démocratique (PYD), dont une milice combat actuellement les intégristes à Kobané. Le problème est que ce parti se rapproche, à la faveur des récents événements, du Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, ennemi juré de la Turquie. » Ce que l’article ne dit pas, c’est que le PYD, comme le PKK, est classé par Washington et Bruxelles sur la liste des organisations terroristes. Ainsi donc, l’Occident peut avoir une coordination militaire avec des organisations terroristes. Quant au régime turc, qui ces dernières semaines a changé sa politique à l’égard des Kurdes, il avait lui-même ouvert une négociation avec les « terroristes » du PKK il y a deux ans.

Autre exemple — en dehors de la région qui nous occupe —, le Nigeria. On a entendu, depuis des mois, parler des exactions de Boko Haram, notamment l’enlèvement de jeunes filles, mais aussi des massacres de villageois. Or RFIannonce, le 18 octobre, un cessez-le-feu entre les autorités nigérianes et Boko Haram sous l’égide du Tchad : « Les deux parties ont accepté le principe d’un règlement de leur différend par le dialogue et convenu de poser des actes de bonne volonté. »

« Selon Ndjamena, poursuit l’article, “la récente libération des otages chinois et camerounais et l’annonce d’un cessez-le-feu constituent la concrétisation de ces engagements”. Les pourparlers, d’après les Tchadiens, ont “prévu également la libération par Boko Haram des jeunes filles enlevées à Chibok et celles de certains partisans de ce groupe détenus dans les prisons nigérianes”. Mais les modalités de ces libérations doivent encore être décidées. » Il serait donc possible de discuter avec cette organisation que les médias occidentaux ont présenté, depuis des mois, comme la quintessence du mal. Bien sûr, nul ne sait si le dialogue aboutira, mais le gouvernement a en tout cas décidé que c’était la voie à suivre.

Le danger, avec ce terme de « terrorisme, “à dimension variable” », c’est qu’il empêche la réflexion politique et donc toute stratégie efficace.

Quelques mois avant sa disparition en octobre 2004, il y a tout juste dix ans, le philosophe français Jacques Derrida rencontrait l’Allemand Jürgen Habermas pour penser le « concept » du 11-Septembre. Leur dialogue philosophique, retranscrit dans les colonnes du Monde diplomatique, mérite d’être (re)lu aujourd’hui : « La terreur organisée, provoquée, instrumentalisée, en quoi diffère-t-elle de cette peur que toute une tradition, de Hobbes à Schmitt et même à Benjamin, tient pour la condition de l’autorité de la loi et de l’exercice souverain du pouvoir, pour la condition du politique même et de l’Etat ? »

dimanche 19 octobre 2014, par Alain Gresh

http://blog.mondediplo.net/2014-10-19-Terrorisme-a-geometrie-variable

Du bon usage du mot « terrorisme »

Publié: 23 octobre 2014 par soumoylea dans Actualités
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Du bon usage du mot « terrorisme » et de quelques autres termes : des concepts à dimension variable

Au moment où une coalition internationale, conduite par les États-Unis et à laquelle participe la France est engagée dans une opération militaire contre l’organisation de l’État islamique, il n’est pas indifférent de rappeler combien certains mots sont source d’ambiguïté et objets de manipulations. Par leur usage répétitif, sans discernement ni à propos, ils contribuent à former des opinions erronées et à faire accepter des politiques à courte vue.

LE TERRORISME, DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE À L’ORGANISATION DE L’ÉTAT ISLAMIQUE

1793 : Robespierre érige «  la terreur  » en système politique en proclamant la légitimité du nouveau gouvernement révolutionnaire dont le ressort est «  la vertu appuyée sur la terreur  ». On date de cette époque l’usage moderne des termes «  terreur  » puis «  terrorisme  » et des politiques s’y référant.

16 juin 1916 : accords Sykes-Picot passés entre le Royaume uni et la France qui organisent le partage du Proche-Orient à la chute de l’Empire ottoman.

11 septembre 2001 : attentats d’Al-Qaida contre les États-Unis.

Septembre 2001 : le président Georges Bush lance «  la guerre globale contre la terreur  ».

2002 : installation à Guantanamo Bay des structures destinées à recevoir les membres d’Al-Qaida et les talibans suspectés d’avoir participé à des actions terroristes.

13 octobre 2006 : annonce de la création de «  l’État islamique en Irak  ».

9 avril 2013 : «  L’État islamique en Irak  » devient «  État islamique en Irak et au Levant  » (EIIL), ou «  État islamique en Irak et al-Sham  » (EIIS).

10 juin 2014 : Mossoul, deuxième ville d’Irak, tombe aux mains de l’EIIL. Des dizaines d’autres localités suivent.

10 juin 2014 : L’EIIL publie une série de photos intitulées Briser la frontière Sykes-Picot.

29 juin 2014 : le premier jour de ramadan, le cheikh Abou Mohammed Al-Adnani, porte-parole de l’EIIL annonce le rétablissement du califat sous le nom d’«  État islamique  » avec Abou Bakr Al-Bagdadi comme calife.

14 juillet 2014 : Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) renouvelle son allégeance à Ayman Al-Zawahiri et récuse l’OEI et son calife.

15 septembre 2014 : conférence internationale à Paris pour organiser la coalition des États opposés à l’OEI.

24 septembre 2014 : dans une vidéo intitulée Message de sang pour le gouvernement français, le groupe djihadiste algérien Jund al-Khilafa («  l’armée du califat  »), qui soutient l’OEI, annonce l’assassinat d’Hervé Gourdel capturé trois jours plus tôt en Algérie.

«  Islamiste  », «  salafiste  », «  djihadiste  », «  wahhabite  », «  takfiriste  », «  extrémiste  », «  barbare  » : les médias français et internationaux ne prennent plus la peine de distinguer entre ces termes, qu’ils utilisent depuis plusieurs décennies. Au gré de l’écriture ou de la parole, ils les appliquent indifféremment à ceux qui ont une conception dogmatique de l’islam — qu’ils aient recours à la violence ou qu’ils respectent les règles de la démocratie — et parfois même aux musulmans dans leur ensemble. Plus ambigu encore, ils sont parfois accompagnés, sans nuance, du mot «  terroriste  », utilisé à tort et à travers.

Ces analogies sont de plus en plus fréquentes depuis que «  l’organisation de l’État islamique (OEI)  » conquiert des territoires en Irak et en Syrie, diffuse sur Internet les macabres exécutions de ses otages occidentaux et arabes et commet des exactions contre les chrétiens, les chiites et les Kurdes yézidis. Quant au premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, il a mis dans un même sac «  le Hamas, Al-Qaida, Jabhat Al-Nosra, l’État islamique en Syrie, Boko Haram, Al-Shabab et le Hezbollah soutenu par l’Iran  ». S’il avait pensé à un passé récent, il n’aurait pas manqué d’allonger sa liste en citant Yasser Arafat, les Afghans, le Front islamique du salut algérien (FIS), etc.

MANIPULATION PAR LA PEUR

L’imprécision des uns et la politique d’amalgame des autres obscurcissent la compréhension de phénomènes politiques, religieux et politico-religieux distincts. Ils donnent aussi le sentiment que le monde se réduit à deux humanités, celle qui utilise la violence et celle qui n’y consent pas, celle qui menace et celle qui est menacée.

Cette profession de foi, réductrice et simpliste, contribue au développement d’un sentiment de peur et à son corollaire, la demande de sécurité. Cet échange est inhérent au pacte social mais, outre qu’il a un coût en matière de libertés publiques (surveillance des populations par des moyens techniques et informatiques, adoption de textes législatifs et réglementaires renforçant la répression et la censure, emprisonnement de journalistes, etc.), il donne carte blanche aux États démocratiques pour intervenir à l’extérieur de leurs frontières. Forts du consentement de leur peuple, ces États se sentent légitimés dans leur lutte contre des menaces susceptibles d’être importées dans la sphère nationale mais parfois aussi contre un danger fantasmé. Ainsi des armes de destruction massive qu’aurait détenues le régime de Saddam Hussein en 2003, ou des tortures pratiquées à Guantanamo au nom de la lutte contre le terrorisme.

Société de l’informatique ou âge de pierre, la peur reste la raison de tout pouvoir politique. C’est bien la peur d’être anéanti qui est à l’origine du pacte social passé entre les membres d’un groupe et leur chef, que les sociétés soient archaïques, anciennes, modernes, contemporaines ou post-modernes. Plus le sentiment de danger est fort (que le danger soit réel ou ressenti) plus les peuples acceptent, réclament, exigent l’autorité de leurs chefs pour qu’ils assurent leur protection. Ils donnent ainsi du champ aux responsables politiques qui peuvent être tentés de stigmatiser toute manifestation individuelle ou populaire contraire à leurs intérêts ou à leur existence en la qualifiant de «  terroriste  ». Le président syrien Bachar Al- Assad, cherchant à éliminer son opposition au nom d’une trompeuse «  guerre contre le terrorisme  », a beaucoup utilisé ce prétexte. D’autres dirigeants de la région se sont abrités derrière la «  guerre mondiale contre le terrorisme  » mise en place par Washington au début des années 2000 pour emprisonner ou éliminer leurs opposants. D’où la nécessité de s’approcher au plus près de la notion de terrorisme.

«  TERRORISTES  » OU «  COMBATTANTS DE LA LIBERTÉ  » ?

Il n’existe aucune définition du terrorisme unanimement reconnue par la communauté internationale. Ceux qui utilisent les violences radicales, quelles qu’en soient les formes, les moyens, les motivations, les cibles ou les résultats, sont-ils des «  terroristes  », des «  combattants de la liberté  » ou des «  résistants  » ? On connaît le dilemme. Il n’est pas tranché. En mars 2002, le réalisateur américain Oliver Stone rendait visite à Yasser Arafat. Il lui expliqua qu’il voulait faire un film sur les «  combattants de la liberté  » dans lequel il aurait naturellement sa place. «  Definitely  !  », lui répondit avec chaleur le chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Puis, suspicieux, il demanda quels autres dirigeants seraient au générique du film. Kim Jong-il, le dirigeant coréen «  bien aimé  », Saddam Hussein «  le combattant  », Mouammar Kadhafi «  le fantasque  » et d’autres, répondit le réalisateur américain. Arafat mit aussitôt fin à l’entretien, signifiant que son propre combat avait sa spécificité et une finalité différente.

Tentons quelques classifications. Les attentats à la voiture piégée au Liban, en Syrie ou en Irak sont des actes de terrorisme en ce sens qu’ils tuent des civils de façon indiscriminée. Le largage par le régime syrien de bombes-barils sur des zones civiles, l’utilisation de l’arme chimique contre ces mêmes populations et les massives prises d’otages de populations civiles par Boko Haram sont des actes terroristes parce qu’ils visent des civils de façon indiscriminée. L’élimination par Israël de Mohammed Deif (responsable des brigades Ezzedine al-Qassem, branche armée du Hamas, tué dans Gaza en août 2014) est un assassinat ciblé qui ne devrait pas entrer dans la catégorie des actes terroristes. Mais les tirs de missiles sur Gaza qui ont provoqué la mort de milliers d’enfants et civils entrent dans cette catégorie. L’enlèvement, tant médiatisé, du soldat franco-israélien Gilat Shalit en 2006 ne peut être considéré comme un acte terroriste dans la mesure où il a été libéré (en 2011) et échangé contre d’autres prisonniers palestiniens. En revanche l’assassinat d’Hervé Gourdel est un acte terroriste parce que son enlèvement a été accompagné de menaces et de chantage à l’égard de la France et que son exécution a été préméditée.

Les notions de terrorisme d’État et de contre-terrorisme d’État mériteraient d’être affinées. Le terrorisme d’État est celui pratiqué par l’actuel régime syrien contre ses opposants. La violence radicale de certains groupes palestiniens ou kurdes est typique de ces affrontements entre organisations de libération nationale terroristes et puissance occupante de type colonial ou oppressif, laquelle en retour pratique un contre-terrorisme d’État.

BROUILLER LA COMPRÉHENSION

Désigner comme «  terroristes  » tous les acteurs qui utilisent la violence a pour inconvénient d’empêcher l’analyse des stratégies, par nature différentes, de ceux qui utilisent cette violence. Si tout est «  terrorisme  », il n’est plus possible de distinguer entre les différentes formes que prend la violence et il n’y a d’autre solution que d’y porter remède par une autre violence qu’on appellera résistance, riposte, guerre préventive, représailles, vengeance, auto-défense, etc. Surtout, il n’est plus nécessaire de prendre en compte les causes sociales, économiques, politiques ou historiques de chacune de ces violences. Selon cette conception, la lutte des Palestiniens serait d’essence «  terroriste  » et il ne serait plus utile de mentionner leur histoire, leur aspiration à disposer d’un État, leurs revendications territoriales et leur rejet des colonies. On considèrerait que Palestiniens et Israéliens sont engagés dans des actions de «  terrorisme  » et de «  contre-terrorisme  » attribuables aux uns ou aux autres selon les circonstances et les convictions de chacun, à la manière des vendettas insulaires.

Les médias contribuent à cette simplification. Un exemple du rôle que jouent les chaînes d’information est celui offert par Euronews, une chaîne de télévision d’information en continu, paneuropéenne et internationale. Elle diffuse chaque jour de très courtes séquences d’actualité internationale — le plus souvent sur des conflits — sans offrir le moindre commentaire. L’intitulé de cette émission est d’ailleurs «  No comment  ». Pour peu que l’on ne sache pas de quoi il s’agit, on s’imprègne de l’idée d’un monde fait de guerres, grandes ou minuscules, de destructions et de catastrophes humaines, où existe une violence sans frontières pouvant surgir à tout moment, ici ou là, sans raison et dont n’importe quel groupe ou individu serait responsable. Le journal du soir donne la clé qui manquait : il s’agit de «  terrorisme  », terme suffisamment dramatique pour englober uniformément toutes les formes de violence, radicales ou pas, et propre à saisir d’effroi les populations. Mais justement, toutes les actions de violence ont pour ambition de semer la terreur.

Ce qui est vrai en politique interne se retrouve en diplomatie. Juger de la nature de son ennemi — aujourd’hui l’OEI — passe par la compréhension de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas. Faute d’y parvenir, l’issue du combat et ses conséquences risquent de ne pas être à la hauteur des espérances.

«  NI ÉTAT NI ISLAMIQUE  »

Lorsque le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, remarque que le «  califat  » est une «  injure [qui] n’est ni un État ni islamique  », il parle aux Français de toutes croyances en reprenant ce que la plupart d’entre eux ressentent. Il dit ce qu’avait déjà signalé le président Barack Obama : «  L’EIIL n’est pas islamique (…) et l’EIIL n’est certainement pas un État  ».

Le fait que l’OEI ne soit pas un État n’est pas contestable, même si ses membres disposent désormais d’un territoire sans frontières établies ou reconnues et qu’ils ont autorité sur ses populations par la contrainte, la soumission ou la conviction. Dire qu’il utilise la terreur à grande échelle comme moyen de sa politique est une évidence générale. C’est d’ailleurs cette évidence même qui a permis la formation de la coalition internationale. Sans eux la coalition aurait été réduite, bancale, voire illégitime, comme a été illégitime et illégale l’intervention américaine en Irak à partir de 2003. Signifier qu’il serait injuste et immoral d’amalgamer l’OEIet l’islam est frappé au coin du bon sens. Qu’une coalition d’États engage le fer contre une alliance de groupes qui ont assassiné nombre de personnes, qui en menacent des milliers d’autres et déstabilisent le Proche-Orient est donc légitime. Mais affirmer que sa nature n’est pas islamique est un défi d’une autre portée.

L’islam est pluriel comme toute autre religion. Mais il existe un courant qui tente depuis longtemps d’imposer «  sa  » vision d’un islam véritable et authentique : le wahhabisme. Ce courant dispose d’un État, l’Arabie saoudite, seul de la communauté internationale à porter le nom de la famille régnante et à avoir été constitué en 1932 à partir d’une doctrine religieuse et d’un pacte d’alliance passé au XVIIIe siècle entre un chef de tribu, Mohamed ibn Saoud et un théologien, Mohammed ibn Abdelwahhab. Cet État a un souverain qui se présente comme le «  Gardien des deux saintes mosquées  » et le défenseur de l’islam authentique. Il s’affirme comme musulman, récusant l’idée qu’il ne représente que les wahhabites. Il y a longtemps que les Saoud prônent un strict retour au Coran et se réclament d’une interprétation doctrinaire de la religion musulmane. Ils en ont fait aussi le guide de leur action diplomatique en finançant des groupes salafis, en exportant sur tous les continents les textes wahhabites, en contribuant au financement de mosquées, d’écoles…Leur conception de l’islam a gagné du terrain dans de nombreux pays arabes, musulmans et occidentaux.

Il ne faut pas chercher trop longtemps pour vérifier que les conceptions doctrinales du wahhabisme et de l’OEI se recoupent sans difficulté et qu’elles sont interchangeables. Le paradoxe est que le roi Abdallah Ben Abdel Aziz Al-Saoud a accepté de faire partie d’une coalition destinée à combattre ceux qui ont profité des financements de son royaume et de ses princes. Plus grave, son régime participe à une action politique et militaire dont les prémices sont de déclarer «  non islamique  » une organisation qui partage avec lui la même conception de l’islam. Mais comment discréditer celui dont vous êtes le double presque parfait ? Comment retirer à l’OEI sa référence islamique et rester crédible auprès de tous ceux qui se reconnaissent dans le wahhabisme ?

On comprend que la royauté saoudienne s’est engagée pour plusieurs raisons. D’une part, elle profitera de sa présence au sein de la coalition pour tenter de porter des coups au régime de Damas. D’autre part, elle craint que son autorité religieuse, voire son existence, soit menacée et elle a tout intérêt à condamner«  l’extrémisme et le terrorisme  » dont elle a déjà été la cible.

Certes, l’Organisation de l’État islamique n’ira pas demain conquérir la Mecque. Mais elle menace le royaume parce qu’elle y dispose d’un très large soutien de la population dont le référent religieux est identique au sien. Un récent sondage publié par Al-Monitor montre que la quasi-totalité des Saoudiens estime que l’OEI «  se conforme aux valeurs de l’islam et à la loi islamique  ». Même défait militairement, l’OEI conserverait un réservoir de soutiens en Arabie saoudite et probablement dans tous les pays qui ont été réceptifs à la diffusion du wahhabisme.

ALEXIS VARENDE, 14 OCTOBRE 2014

http://orientxxi.info/magazine/du-bon-usage-du-mot-terrorisme-et,0704