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LE MONDE | 19.08.2016 à 06h45 • Mis à jour le 19.08.2016 à 09h32 | Par Joan Tilouine
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Lorsque le Probo-Koala, un vieux tanker battant pavillon panaméen, accoste au port d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, samedi 19 août 2006 une odeur méphitique se répand dans la ville. Nul n’y prête vraiment attention. Les effluves s’échappent du vraquier bleu affrété par le géant suisse de négoce de matières premières, Trafigura, alors dirigé par son fondateur, le Français Claude Dauphin. En fait, les cuves du Probo-Koala sont remplies de déchets liquides toxiques qui seront déversés à la nuit tombée dans la décharge publique de la ville et sur une dizaine d’autres sites.

Avec la complicité de ministres et de fonctionnaires corrompus, une société ivoirienne a été chargée par des intermédiaires de Trafigura d’effectuer cette sale besogne. Traiter ces déchets d’hydrocarbures a un coût élevé que la société de négoce est soupçonnée d’avoir voulu éviter, quitte à contourner les lois internationales, à semer la mort à Abidjan et à provoquer une catastrophe écologique.

Trois jours après son accostage, le Probo-Koala quitte la capitale économique ivoirienne. Il laisse à quai une ville angoissée par la crise politico-militaire en cours depuis la tentative de coup d’Etat de 2002, et des dizaines de milliers d’Abidjanais subitement frappés de maux de tête, de diarrhées, de vomissements.

Selon les autorités ivoiriennes, les 528 mètres cubes de déchets toxiques du Probo-Koala ont causé la mort de 17 personnes et 43 000 intoxications. Près de 100 000 victimes ont assigné en justice Trafigura aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Mais le groupe suisse – chapeauté par une holding néerlandaise –, qui n’a cessé de nier toute responsabilité, n’a jamais été condamné et a négocié l’abandon des poursuites par l’Etat ivoirien contre 152 millions d’euros.

Quant aux 33 millions d’euros d’indemnisation versés à près de 30 000 victimes sur décision de la justice britannique, en 2009, une partie a été détournée par des responsables de Côte d’Ivoire. Des dizaines de milliers d’Ivoiriens se battent toujours pour percevoir leurs 1 150 euros de dédommagement.

Dix ans plus tard, malgré la catastrophe du Probo-Koala, Trafigura n’a jamais quitté la Côte d’Ivoire et a habilement navigué dans les cercles de pouvoir sous la présidence de Laurent Gbagbo puis de son successeur, Alassane Ouattara. C’est d’ailleurs un neveu de ce dernier, Ahmadou Touré, qui dirige la filiale ivoirienne de la société Puma Energy, chargée des activités « aval » (raffinage, distribution, commerce) de Trafigura. Dès 2007, Puma Energy avait mis la main sur les infrastructures de stockage de carburants dans le port d’Abidjan.

« Cela peut sembler fou mais Trafigura est aujourd’hui en position de force en Côte d’Ivoire et dispose de passe-droits au sein du pouvoir, confie un acteur du secteur pétrolier ivoirien sous couvert d’anonymat. L’impunité règne et ils continuent à faire du business avec les responsables politiques pour qui le dossier Probo-Koala appartient au passé. »

Image sévèrement ébranlée

Puma Energy négocie actuellement le rachat du réseau de distribution de la société nationale d’opérations pétrolières de Côte d’Ivoire (Petroci). Les liens familiaux de M. Touré avec le chef de l’Etat ivoirien ont-ils aidé ? « Nous travaillons avec de nombreux partenaires locaux et nous favorisons les talentueux entrepreneurs des pays dans lesquels nous travaillons », se défend une porte-parole de Puma Energy. L’entreprise compte parmi ses principaux actionnaires, outre Trafigura, la société pétrolière publique angolaise, Sonangol, régulièrement pointée du doigt pour des importants détournements au profit du clan du président José Eduardo Dos Santos – la firme est dirigée par sa fille depuis juin.

« Comme en Angola, où Trafigura a le monopole sur l’approvisionnement du pays en carburant grâce à ses liens avec des proches conseillers du président, Puma Energy s’appuie en Côte d’Ivoire sur la famille au pouvoir », constate Marc Guéniat, spécialiste des questions pétrolières pour l’ONG suisse La Déclaration de Berne.

Mais Trafigura, dont l’image a sévèrement été ébranlée, a désormais recours à de discrètes sociétés offshore, indépendantes mais alliées pour continuer à faire du négoce en Côte d’Ivoire. Il en va ainsi de Delaney Petroleum. Par l’intermédiaire de Mossack Fonseca, le cabinet d’avocats panaméen au cœur du scandale des « Panama papers », cette société a été enregistrée en 2008 aux îles Vierges britanniques mais établie à Dubaï où réside son directeur, l’Allemand Roald Goethe, 60 ans. Ce dernier a été porte-parole de Trafigura au lendemain de « l’incident » du Probo-Koala et chargé du Nigeria où Delaney Petroleum a affrété de nombreux tankers.

Selon les « Panama papers », cette société a disposé d’un compte en banque au département Energie de la BNP Paribas à Paris et a lorgné sur le pétrole irakien en nommant un représentant à Bagdad. De quoi attirer l’attention de Mossack Fonseca qui, dans un mail interne daté du 1er août 2014, s’inquiète des liens entre Delaney Petroleum et la Iraqi Oil Tanker Company « liée au financement du terrorisme », selon l’ONU et l’Union européenne.

Le patron de Delaney Petroleum, par ailleurs petit actionnaire de Puma Energy, est revenu cette année chez Trafigura. Il a pris en février la tête du département pétrolier Afrique, en remplacement de son ami Jean-Pierre Valentini qui avait été brièvement incarcéré à Abidjan au lendemain du scandale du Probo-Koala, avec le fondateur de Trafigura, M. Dauphin.

« Société mystérieuse »

L’univers du trading pétrolier en Afrique est un petit monde. A tel point qu’une autre société, sur laquelle Trafigura se serait appuyée pour se développer en Côte d’Ivoire, est domiciliée à la même adresse que Delaney Petroleum, à Dubaï. Il s’agit de Worldwide Energy, dirigée depuis sa création en 2007 par Frédéric Fatien. Cet homme d’affaires franco-ivoirien est également consul de Côte d’Ivoire aux Emirats arabes unis, ancien partenaire de M. Goethe au sein d’une société de bâtiment avec qui il a fondé une écurie de course automobile qui compte parmi les pilotes M. Valentini.

Drôle de société que cette Worldwide Energy, fondée en 2007, un an après le scandale du Probo-Koala, et qui décroche d’emblée d’importants quotas d’exportations pétrolières au Nigeria et en Côte d’Ivoire auprès de la Petroci. Ce qui lui a valu d’être classée parmi les « sociétés mystérieuses ne pouvant être correctement identifiées », par Energy Compass, cabinet d’analyse risque du secteur pétrolier.

Un contrat avec la Société ivoirienne de raffinage (SIR), initialement attribué à Trafigura, est confié à Worldwide Energy en 2014 pour un montant de 200 millions de dollars (environ 170 millions d’euros). Il s’agit d’exporter 25 000 tonnes de produits pétroliers par mois en échange de la livraison de deux tankers chargés de brut chaque année. Y a-t-il eu un accord entre Trafigura et Worldwide Energy ? Contacté, M. Fatien était injoignable et « inatteignable » selon son service de communication.

Les liens entre Worldwide Energy et Trafigura semblent néanmoins étroits. La première a ainsi pris en charge pour le compte de la seconde 30 000 tonnes de pétrole transformé en « carburant aviation » par la SIR afin de le livrer au Nigeria en décembre 2014. Quelques mois plus tard, Worldwide Energy a livré 650 000 tonnes de brut nigérian en échange de livraisons de produits raffinés par la SIR au Nigeria. « Worldwide Energy ne jouit pas d’un contrat SWAP [brut contre produits pétroliers] avec le Nigeria, on peut donc fortement se demander si cette société n’exécute pas un contrat obtenu par Trafigura », note un analyste pétrolier.

La petite société de trading pétrolier est même devenue un important créancier de Petroci, à qui elle concède des prêts de dizaines de millions de dollars. En échange, elle se voit attribuer d’importants contrats d’exportation du brut, au grand dam de Glencore, concurrent anglo-suisse de Trafigura.

 

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Yémen: le pari guerrier de l’Arabie saoudite

Publié: 31 mars 2015 par gandibleux dans A contre-courant

Le ministre yéménite des Affaires étrangères, Riad Yassin (à gauche) et son homologue saoudien, Saoud ben Fayçal, à  Charm el-Cheikh le 26 mars 2015. REUTERS/Amr Abdallah DalshLe ministre yéménite des Affaires étrangères, Riad Yassin (à gauche) et son homologue saoudien, Saoud ben Fayçal, à Charm el-Cheikh le 26 mars 2015. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Riyad s’engage dans la guerre au Yémen avec un roi tout neuf et un ministre de la Défense inexpérimenté. Les enjeux pour le royaume saoudien: rien moins que la position de leader du monde arabe.

Alerte! «Guerre au Moyen-Orient!» OK, d’accord, on vous l’a déjà faite celle-là.

Pourtant les frappes aériennes, les mouvements de troupe et les attentats-suicides qui s’affichent en une n’ont rien à voir avec les vieux conflits qui ravagent Israël, la Palestine et la Syrie ou autour du programme nucléaire iranien.

Un accès direct au roi

Ne croyez pas pour autant que les événements au Yémen soient secondaires. Ils jouent un rôle central dans l’équilibre des pouvoirs du monde arabe, dans les tensions à l’intérieur de l’islam et sont au cœur des craintes qui règnent sur le marché pétrolier mondial.

Les nouveaux dirigeants d’Arabie saoudite, dont l’armée a lancé des frappes aériennes sur les rebelles houthis soutenus par l’Iran le 26 mars et qui ne cessent de raffermir leur mainmise sur le pouvoir, joueront un rôle décisif dans la forme que prendra cette nouvelle guerre instable au Moyen-Orient.

Ce n’est pas plus clair?

Il convient de souligner qu’au cœur des décisions prises par l’Arabie saoudite se trouve son nouveau ministre de la Défense, le prince Mohammed ben Salmane, fils préféré du roi et titulaire du poste depuis deux mois seulement. Le magazine Arab News du 29 mars publie une photo de lui présidant une réunion de hauts commandants saoudiens. La barbe qui lui mange une bonne partie du visage peine à masquer sa jeunesse –d’une fois sur l’autre, on lui attribue à peine 27 ans ou déjà 35 ans. Quoi qu’il en soit, il n’a aucune expérience militaire.

Deux jours plus tôt, le prince Mohammed avait assisté à la réunion hebdomadaire du Conseil des affaires politiques et de sécurité, haut organe exécutif mis en place par le nouveau roi Salmane ben Abdelaziz al-Saoud. Il était assis face au ministre des Affaires étrangères Saoud ben Fayçal, déjà chargé des affaires internationales saoudienne avant sa naissance, et à gauche du président du Conseil, ministre de l’Intérieur et prince héritier en second, le prince Mohammed ben Nayef, autre vieux cousin que les observateurs saoudiens voient comme son rival dans le contrôle du portefeuille yéménite.

Mohammed ben Salmane via Wikipedia

C’est Mohammed ben Salmane, et non ses cousins plus âgés, qui s’est déplacé à l’aéroport de Riyad le 26 mars pour accueillir le président du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, à son arrivée dans la capitale saoudienne.

Le prince Mohammed ben Salmane est peut-être jeune et sans expérience, mais ces défauts sont contrebalancés par son accès direct à son père, le roi Salmane, 79 ans, à qui, dit-on, il sert de mémoire ambulante.

Le rôle du roi dans le développement de la politique autour de la crise au Yémen, à l’évolution rapide, n’est pas très clair. Il semble qu’une réunion cruciale se soit tenue le 21 mars, lorsque les princes héritiers du Bahreïn et des Emirats arabes unis, ainsi que le Premier ministre du Qatar et le vice-Premier ministre du Koweït se sont rendus à Riyad. Cette réunion était présidée par le ministre de l’Intérieur Mohammed ben Nayef, mais Mohammed ben Salmane y assistait également. Le véritable leadership du roi devait émerger lors du sommet de la Ligue arabe organisé le week-end dernier dans la ville balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh, au bord de la mer Rouge.

Le principal point au programme de Charm el-Cheikh devait être le rétablissement de Hadi au pouvoir à Sanaa. Cependant, à ce stade, cela ne paraît être guère plus qu’un vœu pieu. Les frappes aériennes de la semaine dernière semblent avoir eu pour objectif d’émousser les capacités des houthis à menacer les villes saoudiennes, et non de leur arracher le contrôle de la capitale yéménite. La paranoïa saoudienne à l’endroit des rebelles soutenus par l’Iran, qui sont des chiites zaydites –et par conséquent, du point de vue de beaucoup dans le royaume saoudiens, pas de vrais musulmans– s’étend au point de craindre que ces derniers ne lancent des missiles sur la Mecque.

Le roi Salmane est-il dans la même ligne que son prédécesseur?

Cependant, les frappes aériennes risquent d’attiser plutôt que de décourager l’antagonisme houthiste. Le leader houthi Abdul-Malik al-Houthi a condamné l’Arabie saoudite le 26 mars en la traitant de pantin d’Israël et des Etats-Unis, ajoutant que son groupe allait «affronter les forces criminelles et leurs instruments dans le pays».

La crise yéménite va également révéler dans quelle mesure l’équipe du roi Salmane poursuit ou dévie de la politique étrangère de feu le roi Abdallah. L’ancien roi était obsédé par l’idée de se débarrasser du président syrien Bachar al-Assad et de contenir le rôle du Hezbollah au Liban. Dans un câble du département d’Etat particulièrement pittoresque publié par WikiLeaks, il clame son désir de «décapiter le serpent» –comprendre l’Iran.

Pour l’instant, la principale différence dans le nouveau leadership d’Arabie saoudite est que la relation entre Salmane et le nouvel émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, semble être bien meilleure que ne l’était celle d’Abdallah avec les dirigeants précédents de son riche voisin du Golfe. Le temps nous dira si ce changement n’est qu’apparences ou s’il est réel. Malgré le retour au bercail du Qatar après une récente prise de bec diplomatique avec Riyad, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) –constitué de l’Arabie saoudite, du Koweït, du Bahreïn, du Qatar, des EAU et d’Oman– semble ne compter encore que six membres, et ce à cause du comportement fantasque d’Oman.

Le sultan Qabus, dirigeant reclus d’Oman, revenu ce mois-ci de huit mois de traitements médicaux en Allemagne, semble apprécier sa position d’outsider. Lorsque les houthis se sont emparés de Sanaa le mois dernier, ils ont immédiatement annoncé la mise en place de 28 vols hebdomadaires entre le Yémen et l’Iran (il n’y en avait aucun précédemment). Ces avions, qui pourraient transporter des armes iraniennes et peut-être même des conseillers, survolent le sultanat d’Oman. Au temps pour la solidarité du CCG.

Quel rôle jour l’Iran?

La grande question est de savoir dans quelle mesure les houthis sont soutenus par l’Iran –et si Téhéran considère la prise du pouvoir par les houthis comme un objectif stratégique ou un concours de circonstances fortuit. Il ne fait aucun doute que l’Iran sait parfaitement jouer avec les phobies arabes: le commentaire, l’année dernière, d’un député de Téhéran affirmant que trois capitales arabes (Bagdad, Damas et Beyrouth) étaient déjà sous contrôle iranien a largement laissé penser que Sanaa était devenue la quatrième.

Le sommet de la Ligue arabe peut également signifier que l’Egypte est en train de reprendre sa place de leader régional au Moyen-Orient.

A mesure qu’Hosni Moubarak prenait de l’âge et que son économie se fissurait, l’Arabie saoudite ajoutait efficacement le leadership du monde arabe à son statut de leader autoproclamé du monde musulman. Cette prise de position s’est accélérée pendant l’année chaotique où Mohammed Morsi s’est retrouvé au pouvoir. Mais depuis l’émergence du président Abdel Fattah al-Sissi –et la transition gériatrique en Arabie saoudite, sans oublier l’effondrement des prix du pétrole– l’Egypte revendique plus fermement sa position de gros bonnet. Et le Caire semble désormais à deux doigts d’entrer en guerre au Yémen, lui aussi.

Cela n’indique pas forcément qu’une rivalité diplomatique pour le leadership régional soit en train de se préparer, mais il est de l’intérêt géographique de chacun des deux pays de s’assurer que la crise au Yémen se calme.

L’Arabie saoudite considère le Yémen comme son arrière-cour et affronte une potentielle menace terroriste de la part de djihadistes qui se sont établis dans l’arrière-pays. L’Egypte est bien plus loin –mais le Yémen contrôle le détroit de Bab el-Mandeb, à l’embouchure sud de la mer Rouge. Moins de pétrole passe par ces voies de navigation maritimes que par le détroit d’Ormuz, à l’entrée du golfe Persique, mais la moindre interférence a un impact sur le canal de Suez au nord, qui est le plus grand atout stratégique de l’Égypte.

L’une des caractéristiques surprenantes de «l’opération tempête décisive», nom de l’opération dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen, est le nombre et la taille des pays engagés dans la coalition.

Les Saoudiens contribuent à hauteur de 100 avions de chasse, 150.000 soldats et quelques unités navales, le Bahreïn déploie 15 avions de chasse, imité par le Koweït. Le Qatar engage quant à lui 10 avions de chasse et la Jordanie 6. Même le Soudan a promis d’envoyer trois avions. L’Egypte déploie un nombre non défini d’unités navales et aériennes, et annonce que des forces seront envoyées sur le terrain «si nécessaire». En comparaison, les contributions aux actions engagées contre l’Etat islamique en Syrie sont dérisoires.

Pour l’instant, aucun de ces Etats ne semble avoir de plan B au cas où Hadi ne pourrait être réinstallé dans son palais présidentiel. Un tel échec sera dans le meilleur des cas franchement embarrassant pour l’Arabie saoudite –et surtout pour son tout nouveau, et peut-être très éphémère ministre de la Défense. En revanche, cela pourrait offrir à Sissi une opportunité de réaffirmer le leadership de l’Egypte dans tout le Moyen-Orient.

Peut-être que ce qui compte, pour parvenir à l’égalité hommes-femmes, ce n’est pas l’égalité des salaires. Peut-être que ce qui compte, c’est la déconstruction des clichés, des préjugés, du langage.

Jaddo, médecin, tient le blog très suivi Juste après dresseuse d’ours, sur lequel elle raconte ses «histoires d’une jeune généraliste, brutes et non romancées». Elle y a publié le 28 mars ce texte sous le titre «La faute à Eve» que nous republions ici.

Qu’il faut que les femmes aient le même salaire que les hommes pour le même travail, ça me paraît évident.

Qu’elles puissent avoir le droit de vote, le droit d’avorter, qu’elles soient traitées en égales, c’est la putain de moindre des choses. Evidemment, il faut se bagarrer pour.

Nos ancêtres (merci à elles) se sont déjà bien bagarrées, et elles ont fait un énorme boulot. On est quand même pas si mal loties que ça en France au vingt et unième siècle grâce à elles, même s’il y a encore des combats à mener.

J’ai un respect infini pour les féministes des dernières décennies. (J’ai même été élevée par une, c’est vous dire…)

Mais quand même, pardon de le dire, à l’heure actuelle, aujourd’hui, je crois que s’il y a un truc qui me gonfle encore plus que les machos, c’est bien les féministes.

Y a des trucs essentiels, le salaire, le travail, tout ça. Mais le coup des jouets un peu trop roses, ou de la petite case sur un formulaire, un «madame» ou un «mademoiselle», mais SÉRIEUSEMENT, y en a qui ont de l’énergie et du temps à dépenser là-dessus? On en a quoi à carrer, au juste, de cocher madame ou mademoiselle? C’est insultant? C’est une offense? Sérieux?

Qui est assez con pour penser que puisque les jouets sont roses ça veut dire qu’on est obligées de se mettre à l’aimer ?

Vous êtes pas assez tranquilles dans votre tête pour ne pas passer au-dessus de ça?

Attends, l’autre jour, en cours d’histoire, le prof arrive, il nous dit «Alors les garçons, vous avez pensé quoi du match de foot ce week-end?», et là y a Mélanie Lemercier qui se met debout, limite elle monte sur la table, pour dire «Ouiiiiii, c’est dégueulaaaaassse, les filles aussi ont le droit d’aimer le foooooooot», patati patata.

Mais ÇA VA, quoi! Je me sens suffisamment l’égale des hommes, j’ai assez confiance en moi pour pas avoir besoin de monter sur la table et d’enfoncer des portes ouvertes dès que quelqu’un fait une généralité un peu débile. Le mec a pas dit que les filles avaient pas le droit d’aimer le foot, il a juste fait une généralité un peu con, qui correspond quand même à un fait statistique….

Voilà. Ça, c’est le discours que j’ai tenu pendant longtemps.

Vraiment longtemps. Jusqu’à mes 20, 21 ans peut-être. Et j’étais super-fière de dire que les féministes me gonflaient.

Jusqu’à il y a encore quelques années, je divisais les filles en deux clans. Y avait les vraies filles, qui hochaient leur coupe au carré de gauche à droite en ricanant avec «Tu m’étonnes!» ou «C’est clair» pour 90% de vocabulaire, et qui avaient pour but ultime d’assortir leur vernis à ongles et leur sac à main, et qui m’ennuyaient profondément.

Et puis y avait les fausses filles, dont je faisais bien sûr partie, qui avaient de l’humour, du répondant, des choses à dire et des jeux vidéo, et qui s’en cognaient pas mal des sacs à main. On était tout un clan de fausses filles, avec mes copines, et on se moquait bien des vraies.

J’ai eu ça dans la tête pendant vraiment longtemps. En un poil moins caricatural avec les années, mais quand même. Au moins un schéma un peu comme ça jusqu’à mes 28-29 ans.

Et puis un soir, j’ai découvert que j’étais raciste.

Et puis un soir, il m’est arrivé un truc moche. Vraiment moche.

Que j’hésite presque à vous dire, mais qu’il va bien falloir que je raconte pour continuer à dire ce que je vais essayer de dire.

Je me lance…:

Un dimanche soir, à 21h52, j’ai découvert que j’étais raciste.

Moi.

MOI, BORDEL.

Moi qui ai été élevée par deux parents aimants et tendres et très ouverts et très de gauche, moi qui ai appris à 7 ans qu’on avait «jamais le droit d’être intolérant, sauf peut-être avec l’intolérance».

Moi qui ai manifesté une seule fois dans ma vie, par honte, par désespoir, en avril 2002, alors que jamais aucun autre combat n’avait réussi à me faire lever mes fesses de mon canapé un dimanche de grasse mat.

J’étais sur Twitter, et j’ai cliqué sur une vidéo. Ambiance «Caméra cachée dans la rue aux Etats-Unis, pour dénoncer les préjugés ambiants».

Le truc, c’était de montrer un môme de 19 ans qui découpe à la pince l’antivol d’un vélo, en pleine rue et en plein jour. L’idée c’était de montrer un gamin blanc, et puis un gamin noir, dans la même mise en scène, et de comparer la réaction des gens.

La vidéo commence, avec le blanc, et faut bien avouer que je me serais pas retournée plus que ça non plus. Il avait une bonne bouille, et surtout un côté tellement décomplexé et normal, à pas se cacher, en pleine rue, en plein jour, comme ça, que ça donnait vraiment l’impression qu’il avait paumé ses clés comme tout un chacun et qu’il essayait de se débrouiller comme il pouvait pour récupérer son vélo.

Et la voix off s’offusquait: regardez comme personne ne dit rien! Regardez comme tout le monde passe à côté comme si de rien n’était.

Et je me disais que bon, ouais, c’était quand même un peu gros.

Et puis ils ont montré la même scène, avec le gamin noir.

Et là, vraiment, SINCÈREMENT, je vous jure, ça rendait pas pareil. Là mon bide a crié: «Aaaah, oui, là ok, oui! Là on dirait un voleur!», avant que j’aie eu le temps de réagir.

Ma tête s’est cabrée un peu. Elle a cherché pourquoi ça avait l’air d’une scène de vol alors que celle d’avant avait l’air d’une scène d’étourderie touchante.

Ma tête a crié: «Ouais mais attends, c’est normal, t’as vu comment ils l’ont habillé en racaille, aussi…», parce que le gamin avait une casquette à l’envers et un T-Shirt large.

Et, je vous jure que c’est strictement vrai et pas une espèce de manœuvre de style, à la SECONDE où ma tête terminait sa phrase de justification, la voix off disait «Et nous les avons habillés exactement pareil», en remettant côte à côte les deux images. Les deux gamins, la même rue, le même vélo, la même casquette à l’envers.

Malaise, malaise, malaise.

J’ai continué à grommeler un peu. Ils avaient peut-être trié les gens, ils avaient peut-être fait un montage, forcément quand on veut prouver un truc on peut trouver des façons de présenter les choses qui…

Mais n’empêche qu’on pouvait dire tout ce qu’on voulait, retourner le truc dans tous les sens, il fallait bien affronter la réalité: mon ventre avait crié au vol devant le gamin noir et s’était attendri devant le gamin blanc.

MOI.

J’ai eu l’impression d’être Ellen Ripley.

J’ai eu le sentiment physique, palpable, que quelqu’un avait mis un truc dans mon ventre sans mon consentement et sans même que je m’en rende compte. Un fœtus gluant et sordide qui n’était pas moi, qui ne m’appartenait pas, et que pourtant je laissais grandir en moi, en le nourrissant sans même y penser.

Et j’ai cherché qui m’avait fait ça.

Et j’ai trouvé. C’était pas mes parents: ça ne pouvait pas être mon éducation primaire puisque c’en était l’opposé absolu. Ça ne pouvait pas non plus être un discours réel, posé, que j’aurais entendu avec mes oreilles et auquel j’aurais adhéré; je ne m’étais jamais jamais jamais laissée convaincre, même un tout petit peu, même d’un demi-degré par les quelques argumentaires racistes que j’avais pu entendre dans ma vie.

C’était forcément secondaire, et c’était forcément insidieux. Un truc rentré en moi, et, puisque je n’avais jamais laissé les mots entrer, forcément rentré en moi par syllabes, par lettres, par atomes. Un truc glissé en intraveineuse au goutte-à-goutte.

C’était la télé, c’était les films, les clichés un peu trop vus mais tellement faciles et presque rassurants

C’était la télé, c’était les films, les clichés un peu trop vus mais tellement faciles et presque rassurants, c’était le discours ambiant, c’était les préjugés idiots qu’on entend en n’étant pas d’accord au fond en théorie mais qu’on entend quand même huit fois, dix fois, quatre-vingt-seize fois par jour et qui filtrent, petit à petit, et qui laissent une humidité à peine visible mais qui se transforme quand même en moisissure.

J’avais écrit la même chose sans le savoir, pourtant, des années avant, en parlant d’autre chose, en parlant de perversion. J’avais écrit que c’était plus facile de lutter contre un mec qui hurle «Je vais te tuer salope» que contre un mec qui fait de tout petits pas insidieux. Et bin c’est vachement facile d’être pas d’accord avec un mec qui dit «Les arabes c’est rien que tous des voleurs», et vachement plus dur de se révolter contre des images subliminales dans un film ou des habitudes innocentes de langage.

Et j’ai réalisé d’un coup.

Moi qui passais mon temps à me face-palmer des médecins qui reçoivent les visiteurs médicaux en jurant que ça ne les influence pas, j’avais eu exactement le même aveuglement.

«Non mais j’entends mais j’écoute pas.»

Dans tes rêves.

Moi qui passais mon temps à brailler contre les biais dans les études et les stats à la con qui font dire aux journalistes que le chocolat ça rend heureux et que éjaculer une fois par semaine ça fait vivre plus longtemps, j’ai réalisé des années après que c’est pas PARCE QUE les garçons aiment le foot qu’on parle de foot aux garçons, mais peut-être bien l’inverse.

Ce sont les putains de petits cailloux qui font les putains de grandes rivières

J’ai touché du doigt à quel point ce sont les putains de petits cailloux qui font les putains de grandes rivières.

J’ai avalé la pilule rouge, sans préavis.

J’ai revu les livres pour enfants, les cartables roses, les stylos pour filles, les déguisements d’infirmières et les déguisements de médecins, les espionnes en talons aiguilles de mes séries, les profs qui demandent aux mecs ce qu’ils ont pensé du match, les cases mademoiselle et madame, et je les ai lus autrement.

J’ai compris, enfin, l’histoire de ma mère qui, quand je lui avais raconté mon exaspération du débat du mademoiselle, m’avait raconté sa concierge qui s’était mise à la regarder dans les yeux et à lui sourire quand ma mère avait enfin pu troquer son mademoiselle en madame, quand elle avait enfin cessé de vivre dans le péché.

Depuis j’essaie d’apprendre. C’est difficile, c’est beaucoup de choses très ancrées à aller chercher et détricoter, pas à pas.

J’essaie d’arrêter de dire «avoir des couilles» pour dire «être courageux»; j’essaie d’arrêter de dire «c’est pas un steak de PD»

J’essaie d’arrêter de dire «avoir des couilles» pour dire «être courageux». Parce que oui, c’est un pauvre putain de détail, mais c’est un détail essentiel.

J’essaie d’arrêter de dire aux petits garçons que je mesure contre le mur de se tenir «très droit, comme un petit soldat» et de dire aux filles «la tête bien droite, comme une danseuse étoile».

J’essaie d’arrêter de dire «c’est pas un steak de PD», ou «allez bien tous vous faire enculer».

C’est difficile pour moi, parce que j’aime bien dire des gros mots et j’aime bien dire des trucs avec couilles.

Comme vous pouvez le constater, j’ai pas encore tout à fait réussi à arrêter de dire putain.

Et des fois, quand j’essaie d’expliquer un peu tout ça à des gens, je les écoute me répondre ce que j’ai dit moi-même pendant tellement d’années que je ne peux pas vraiment leur en vouloir, même si j’ai envie de leur fracasser la boîte crânienne à grands coups de pilule rouge.

Voilà.

Du coup, j’en suis à penser que c’est peut-être au fond tout l’inverse de ce que je pensais.

Que peut-être, quand on dit que le vrai truc important c’est l’égalité des salaires, et qu’il faut commencer par ça, peut-être que justement il faut commencer par l’autre bout des choses.

Peut-être que le jour où on arrêtera d’apprendre à nos gosses qu’il y a des couleurs, des jeux, des métiers pour filles et des pour garçons, peut-être que quand on commencera à accepter les féminins de mots traditionnellement masculins, peut-être que quand on arrêtera de rire grassement à la blague d’un pote qui commente pas méchamment pour rire les cuisses d’une fille qui passe dans la rue, peut-être que quand on aura mené ces combats ô combien dérisoires, d’eux-mêmes, sans révolution, les gens se mettront à payer les femmes du même salaire que les hommes.

Sarout, icône de la révolution syrienne, rejoint l’EI

Publié: 30 décembre 2014 par gandibleux dans A contre-courant

LE MONDE | 30.12.2014 à 12h34 • Mis à jour le 30.12.2014 à 15h40 | Par Hélène Sallon

Dans le convoi qui l’emmenait hors de la vieille ville d’Homs, évacuée début mai au terme d’un accord passé entre les quelque 2 000 rebelles syriens assiégés depuis plus d’un an et les troupes du régime de Bachar Al-Assad, Abdel Basset Sarout, décharné et les traits tirés, jurait à la caméra de la chaîne d’opposition syrienne Orient News : « Nous allons nous organiser, changer nos armes, réunir les gens prêts à agir (…). Nous y retournerons. » Ecœuré d’avoir été « abandonné » par l’opposition – « lâche » et minée par les divisions – et « trahi » par la communauté internationale, l’ancien gardien de but de football propulsé icône de la révolte d’Homs ne s’avouait pas vaincu. Depuis Dar Al-Kabira, une enclave rebelle à vingt kilomètres au nord d’Homs, le rebelle de 23 ans préparait déjà la prochaine bataille avec les combattants de sa brigade.

Abdel Basset Sarout.

C’est au sein de l’Etat islamique (EI) que le jeune chef de guerre, accompagné d’une centaine d’insurgés, aurait désormais choisi de poursuivre son combat contre le régime syrien. La nouvelle de son allégeance au groupe djihadiste, que Sarout aurait confiée au militant Abou Bilal Al-Homsi dans un échange de messages le 23 décembre, a fait l’effet d’une bombe chez les militants révolutionnaires.

Incrédules, nombreux ne veulent pas croire que leur plus emblématique porte-drapeau est passé à l’ennemi. Pour les groupes liés à l’Armée syrienne libre, l’EI est un adversaire implacable, dont l’objectif n’est pas le renversement du régime mais l’établissement d’un califat islamique. Dès la fin 2013, de violents combats ont opposé ces deux tendances de la rébellion, mais l’EI a vite pris le dessus.

Le jeune gardien de but, promis à une carrière internationale, a évolué avec la révolution. Son cheminement a été immortalisé dans le documentaire Homs, chronique d’une révolte, du réalisateur damascène Talal Derki, qui a filmé le jeune homme dès les débuts du soulèvement contre le régime, en 2011, jusqu’en avril 2013. Boucles noires tombant sur la nuque et poing levé, à la fois photogénique et charismatique, l’étoile montante du club de football d’Al-Karama haranguait la foule d’Homs lors des manifestations pacifiques chaque vendredi. L’enfant du quartier sunnite de Bayada jouait alors de sa popularité et de son talent à improviser des chants pour braver, à visage découvert, la dictature.

Basculement progressif

Un an plus tard, foulard noué autour du front, petite barbe et kalachnikov à l’épaule, le chantre pacifique s’est fait guérillero. Face à la multiplication des massacres de civils, Sarout ne croit plus une victoire possible sans le recours aux armes. Il prend la tête d’un groupe de jeunes prêts à en découdre pour défendre leurs idéaux de liberté et de dignité. Ciblé par le régime qui veut la peau de cette « icône », pris dans l’étau qui se resserre autour des combattants rebelles d’Homs, le jeune homme cède au désabusement au fil des mois. « Je veux mourir en martyr », confie-t-il à la caméra de Talal Derki, les yeux dans le vague et un lance-roquettes coincé négligemment entre les cuisses. Lui qui a réchappé plusieurs fois de la mort se sent bien seul face à la disparition de ses proches.

Talal Derki a observé le basculement progressif du rebelle modéré d’Homs vers l’idéologie djihadiste. Quelques jours avant de capituler face aux troupes du ­régime en mai, Sarout s’en remet au Front Al-Nosra, la branche ­syrienne d’Al-Qaida, et à l’EI pour sauver les rebelles assiégés. Se sentant « trahi » par l’« abandon » d’Homs, puis « marginalisé » au sein de l’opposition, il avait confié à un ancien compagnon de dissidence, Thaer Al-Khalidiya, son désir de passer à l’EI. Dans une photo récente diffusée sur le site de Twitter, le jeune homme apparaît vêtu du qamis, le vêtement long et noir des djihadistes.

L’attirance de Sarout pour l’EI est symptomatique d’une « radicalisation d’une partie des révolutionnaires syriens, se sentant abandonnés à la fois par les démocraties occidentales, les monarchies du Golfe et les brigades rebelles modérées », analyse le chercheur Romain Caillet, dans un rapport sur la progression de l’EI dans la région d’Homs, publié en août par la fondation norvégienne Noref. De plus en plus de rebelles d’Homs, impressionnés par la richesse et la force de l’EI, se tournent vers cette organisation, qui a renforcé son implantation dans le centre de la Syrie après avoir conquis les provinces de Rakka et Deir ez-Zor.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/12/30/sarout-icone-de-la-revolution-syrienne-rejoint-l-ei_4547465_3218.html#qMJKqmPBI11iKzXP.99

La vidéo tourne depuis quelques jours sur les réseaux sociaux, américains en particulier. Et fait beaucoup parler. On y voit une personne – a priori un homme à en juger par son déhanché – se livrer manifestement à un acte sexuel avec un animal (cheval, jument, âne ? Impossible à dire). Si  elle  est  tant  partagée, ce n’est pas tant pour ce qu’elle montre que pour la présentation qui en est faite : un drone aurait capté un soldat de l’Etat islamique violant une chèvre. Sauf qu’en fait non, comme le prouve le journaliste de Gawker Adam Weinstein.

«C’est tentant de le croire, non ?, écrit-il. Nos ennemis mortels de l’Etat islamique sont si primitifs, si tordus, qu’ils se livrent à des relations sexuelles avec des animaux de basse-cour. C’est prouvé par cette vidéo prise par un drone ! Sauf que c’est bidon».

 

Non seulement, relève Adam Weinstein, la vidéo en elle-même ne permet à aucun moment d’identifier le protagoniste comme un membre de l’EI, mais ce n’est pas la première fois qu’une vidéo similaire est utilisée pour raconter une telle histoire. La même vidéo, tournée apparemment en 2010, a été postée en 2013 puis en 2014 sur Youtube, avec un récit différent. Dans la version 2013, le rôle principal de cette fable, à géométrie variable en fonction de l’ennemi visé, était tenu par un terroriste wahhabite, et, dans celle de 2014, par un moudjahid afghan.

D’autre part, le journaliste a inspecté les métadonnées de la vidéo : elle aurait été tournée le 7 juin 2011 – bien avant que l’Etat islamique n’apparaisse sur la scène médiatique – dans une zone temporelle estampillée «UTC + 4.5», soit la zone correspondant à Kaboul. Pas franchement à côté de l’Irak ou de la Syrie.

Il ne s’agirait, en outre, même pas d’une vidéo tournée par un drone mais par un missile de défense appelé Jlens, «étant donné [que la caméra ne bouge pas] et vu l’angle bas de prise de vue», selon un expert militaire cité par le journaliste. Et de préciser qu’il se rappelle avoir vu de telles vidéos mettant prétendument en scène Irakiens ou Afghans, selon l’ennemi du jour, «dès 2007».

LIBERATION

Petite Histoire de la Palestine pour les nuls
Par Camille Pollet
Doctorant en histoire
Publié le 29/07/2014 à 12h13
Jérusalem. A quelques mètres du mur des Lamentations se dresse le dôme du Rocher. Au second plan, l’église du Saint-Sépulcre (Berthold Werner/Wikimedia Commons/CC)

Non, le conflit israélo-palestinien n’est pas une guerre de religion à proprement parler, même si sa dimension religieuse est fondamentale. Non, le sionisme ne relevait pas du complot. Non, les Etats-Unis n’ont pas été systématiquement favorables aux initiatives d’Israël. Non, aujourd’hui comme hier, les Palestiniens et les Israéliens n’approuvent pas tous les actions de leurs dirigeants. Non, l’évacuation de la bande de Gaza par les Israéliens en 2005 ne reflétait pas une volonté de dialogue avec les Palestiniens.

Malgré l’importance du médiatique de ce conflit, j’entends très fréquemment des inexactitudes sur le sujet. Je crois qu’il faut embrasser les 2500 dernières années pour bien comprendre. Ce que je vous propose ici, à grands traits.

1. JÉRUSALEM, LA VILLE TROIS FOIS SAINTE

Première religion monothéiste apparue dans l’histoire, le judaïsme s’est développé en Palestine dès l’époque antique. D’après la Bible, c’est Moïse qui guide le peuple hébreu depuis l’Egypte vers la «  Terre promise  ». David et Salomon seraient parmi les premiers rois d’Israël.

En 70 après J.-C., des juifs de Palestine se révoltent contre la domination romaine. Le général Titus réprime le soulèvement, saccage Jérusalem et détruit le second Temple. De cet édifice, il reste aujourd’hui le mur des Lamentations. Cet événement marque le début de la diaspora  : les juifs se dispersent en une multitude de communautés à travers le monde mais entretiennent des liens religieux et, souvent, familiaux malgré les distances.

Dans la tradition chrétienne, c’est aussi à Jérusalem que se trouve le Saint-Sépulcre, le tombeau du Christ.

Avec la Mecque et Médine, Jérusalem est enfin la troisième ville sainte musulmane  : le prophète Mohammed y aurait effectué son «  voyage nocturne  ». Erigés aux VIIe et VIIIe siècles, le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa matérialisent cet épisode de la tradition islamique.

Située à quelques centaines de mètres de l’église du Saint-Sépulcre, l’esplanade des mosquées surplombe le mur des Lamentations. La juxtaposition des lieux saints des trois religions est un facteur majeur des conflits anciens et actuel.

2. DU 7e au 19e SIECLE : DOMINATION MUSULMANE ET CROISADES

De sa conquête par les Arabes en 637 à la fin de la Première Guerre mondiale en 1918, la Palestine est presque exclusivement dominée par des puissances musulmanes.

Seule une parenthèse chrétienne interrompt cette continuité au XIIesiècle  : la Première croisade permet en effet aux chrétiens de prendre la «  Terre sainte  » en 1099. Ils la dominent jusqu’à leur défaite face àSaladin en 1187. Du XVIe au début du XXe siècle, Jérusalem passe sous domination ottomane.

Durant cette longue période, d’importantes communautés juives et chrétiennes vivent en Palestine sous la protection de ces différentes puissances musulmanes.

Pour la suite de l’article, voir sur le site:

http://blogs.rue89.nouvelobs.com/echos-histoire/2014/07/29/petite-histoire-de-la-palestine-pour-les-nuls-233313

Couvrir l’ « Etat islamique »

Publié: 27 septembre 2014 par gandibleux dans A contre-courant, Actualités, EI, Monde
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Par Michèle LÉRIDON

Un drapeau de l'organisation Etat islamique (EI) flottant de l'autre côté de la ligne de front, photographié depuis une position des Peshmerga kurdes à Rashad, dans le nord de l'Irak, le 11 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

Un drapeau de l’organisation Etat islamique (EI) flottant de l’autre côté de la ligne de front photographié depuis une position des Peshmerga kurdes à Rashad, dans le nord de l’Irak, le 11 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

PARIS, 17 septembre 2014 – Les enlèvements et assassinats de journalistes en Syrie, en Irak ou en Afrique, le déferlement d’images de propagande effroyables déversées notamment par l’organisation « Etat islamique » nous conduisent à réaffirmer nos valeurs éthiques et nos règles éditoriales. Avec la difficulté permanente de garder l’équilibre entre le devoir d’informer et la nécessité d’assurer la sécurité de nos reporters, le souci de préserver la dignité des victimes exhibées par les extrémistes, et la nécessité de ne pas servir de relais à une propagande haineuse et ultraviolente.

Voici ce que les événements des derniers mois ont changé dans l’environnement de travail d’une agence de presse internationale comme l’AFP, et comment nous réagissons à ces changements.

Un conflit couvert à distance

Un fusil à lunette appartenant à un tireur d'élite Peshmerga kurde sur la ligne de front à Gwer, dans le nord de l'Irak, le 15 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

Le front à Gwer, dans le nord de l’Irak, vu à travers la lunette d’un tireur Peshmerga le 15 septembre 2014 (AFP / JM Lopez)

En Syrie, nous sommes la seule agence de presse internationale à garder un bureau à Damas, tenu par des journalistes syriens. Nous continuons d’envoyer régulièrement depuis Beyrouth des reporters dans les zones contrôlées par le régime de Bachar al-Assad. Et nous continuons à couvrir le conflit du côté de la rébellion grâce à des pigistes locaux, qui vivent là et qui nous communiquent des informations, des photos et des vidéos sur ce qui se passe près de chez eux.

Depuis août 2013, nous avons cessé d’envoyer des journalistes non-syriens dans les zones tenues par la rébellion. La situation y est incontrôlable, beaucoup trop dangereuse. Un journaliste étranger s’aventurant dans ces zones de non droit court un risque immense de se faire enlever ou tuer, comme James Foley, collaborateur occasionnel de l’AFP, assassiné par l’EI en août dernier. Dans ces endroits, un journaliste n’est plus accueilli comme un témoin indépendant qui va rendre compte d’un conflit, montrer au monde les souffrances des populations locales, mais comme une cible, ou comme une marchandise monnayable à prix d’or.

Un pays dangereux d’un bout à l’autre

Dans cette logique, nous refusons d’utiliser le travail des journalistes freelance qui se rendent dans des zones où l’AFP a décidé de ne pas se rendre. C’est une décision forte, et je ne sais pas si elle a été assez bien entendue, alors je la répète : si un journaliste free-lance se rend en Syrie et nous propose du matériel à son retour, nous ne l’utilisons pas. Les freelancers ont payé un lourd tribut au conflit syrien. Ils ne sont pas de la chair à canon. Nous ne voulons pas encourager des journalistes à prendre des risques inconsidérés.

Dans les zones de guerre, il existe en principe des poches de relative sécurité dans lesquelles un journaliste peut trouver refuge, transmettre, reprendre des forces. Mais en Syrie, il n’existe aucun havre de paix dans les zones contrôlées par la rébellion. Le pays est dangereux d’un bout à l’autre.

Des combattants de la faction rebelle syrienne modérée Nourredine al-Zinki, affiliée aux Frères musulmans et composée d'anciens de l'Armée syrienne libre, prend position près d'Alep le 11 septembre 2014 (AFP / Baraa al-Halabi)

Des combattants de la faction rebelle syrienne modérée Nourredine al-Zinki, affiliée aux Frères musulmans et composée d’anciens de l’Armée syrienne libre, prennent position près d’Alep le 11 septembre 2014 (AFP / Baraa al-Halabi)

Nous continuons, en revanche, à dépêcher de nombreux reporters et à employer des freelancers en Irak et dans d’autres zones de guerre comme l’Ukraine, Gaza ou la Centrafrique. Parce qu’ une agence de presse ne peut arrêter de couvrir les conflits. Mais nous mettons tout en œuvre pour assurer le maximum de sécurité. D’abord en envoyant des journalistes qui ont suivi au préalable des stages spécifiques, encadrés par des experts en la matière, ensuite en assurant un suivi rigoureux du matériel de protection (casques, gilets pare-balles etc.) Nous insistons également sur la nécessité d’un briefing détaillé avant la mission du reporter et d’un débriefing ensuite.

Un blog sur la sécurité des journalistes

Enfin, il est devenu indispensable de partager des informations avec les autres médias. La concurrence n’est pas de mise lorsqu’il s’agit de sécurité. L’AFP va lancer prochainement un blog sur la sécurité des journalistes dans les zones dangereuses, qui sera accessible à nos clients et confrères. Cette plateforme permettra d’indiquer les endroits où nous avons rencontré des problèmes, où quelqu’un de chez nous s’est fait arrêter, menacer, a essuyé des tirs, etc. Il s’agit de partager ce type de « tuyau » avec le plus de monde possible, d’analyser les éventuelles erreurs  et imprudences que nous avons pu commettre dans des situations de danger afin de ne plus les répéter.

Un déluge d’images d’horreur

Dans une vidéo publiée le 2 septembre 2014, un militant de l'organisation Etat islamique (EI) agite un couteau devant la caméra avant de décapiter le journaliste américain Steven Sotloff (AFP / Site Intelligence Group / HO)Dans une vidéo publiée le 2 septembre 2014, un militant de l’organisation Etat islamique (EI) agite un couteau devant la caméra avant de décapiter le journaliste américain Steven Sotloff (AFP / Site Intelligence Group / HO)
Avec l’organisation Etat islamique, nous sommes confrontés à une utilisation sans précédent de l’image à des fins de terreur. Comme nous l’avons vu, travailler dans les zones contrôlées par l’EI est pratiquement impossible pour les journalistes et autres observateurs indépendants. Les photos et vidéos de propagande diffusées par l’EI lui-même sont donc bien souvent les seules sources d’information disponibles pour avoir un aperçu de ce qui se passe dans le « califat ».

Ces photos et vidéos sont souvent effroyables, inhumaines : décapitations, crucifixions, tueries de masse… Il est très douloureux de les voir. A Nicosie, où est basé notre quartier général pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et à Beyrouth, d’où est pilotée notre couverture de la Syrie, les journalistes chargés d’examiner ce type de matériel sont très éprouvés.

Rendre aux victimes leur dignité

Mais les images de l’EI apportent des informations, surtout quand il est question d’otages. Il y a des vidéos qui sont des preuves de vie, d’autres qui sont des preuves de mort. Nous ne pouvons pas détourner le regard, ni nous abstenir d’en faire état. Cela soulève de nombreuses questions éditoriales et éthiques.

Notre premier réflexe, lorsque nous recevons par exemple une vidéo montrant la décapitation d’un otage, serait de ne rien diffuser afin de ne pas relayer la sanglante propagande de l’EI. Mais à partir du moment où ces images contiennent une information, nous sommes dans l’obligation, en tant qu’agence de presse, de les utiliser.
Le travailleur humanitaire britannique Alan Henning, actuellement détenu par l'organisation Etat islamique et menacé d'exécution, ici dans un camp de réfugiés à la frontière turco-syrienne (AFP / Foreign and Commonwealth Office)Le travailleur humanitaire britannique Alan Henning, actuellement détenu par l’organisation Etat islamique et menacé d’exécution, ici dans un camp de réfugiés à la frontière turco-syrienne à une date indéterminée (AFP / Foreign and Commonwealth Office)
Nous prenons pour cela un grand nombre de précautions. Un : toujours bien identifier la source des images, et expliquer qu’elles nous sont parvenues dans un contexte très particulier. Deux : ne pas entrer dans le jeu de la mise en scène. C’est la raison pour laquelle, contrairement à d’autres, l’AFP n’a diffusé aucune des vidéos des décapitations d’otages. Nous avons publié un très petit nombre d’images fixes extraites de ces vidéos en essayant de faire en sorte qu’elles soient le moins dégradantes possibles. Nous montrons le visage de la victime en plan serré, le visage du bourreau, et le visage de l’otage présenté comme la prochaine victime. Avec la dernière vidéo, qui montrait la décapitation du travailleur humanitaire britannique David Haines, rendre la photo la moins dégradante possible a été difficile, vu que l’assassin posait en permanence sa main sur le cou de l’otage.

Nous nous efforçons aussi de chercher et de publier des photos de la victime lorsqu’elle était libre, afin de lui rendre sa dignité.

« On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas »

Toutes les rédactions sont confrontées à ces difficiles questions. Nous avons invité nos confrères français à en débattre à l’AFP. Le 11 septembre dernier, des dirigeants et journalistes de RFI, France 24, Radio France, RTL, des groupes Canal+ et Nouvel Obs, du quotidien La Croix, ainsi que l’historien des médias Patrick Eveno ont confronté leurs points de vue avec ceux des principaux responsables éditoriaux de notre agence. Nous avons aussi interrogé nos confrères de Reuters, AP, la BBC. Certains médias ont fait le choix de ne rien diffuser, tout en reconnaissant que passer ces informations sous silence pose aussi un problème car dans ce cas, on occulte une violence, une réalité, une actualité. « On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas », est l’argument le plus souvent avancé pour justifier la diffusion des images de l’EI.
Une image publiée sur un site web djihadiste le 14 juin 2014 montre des militants de l'EI agitant un drapeau au dessus des têtes de prisonniers sur le point d'être exécutés dans la province de Salaheddin, en Irak (AFP / HO / Welayat Salahuddin)Une image publiée sur un site web djihadiste le 14 juin 2014 montre des militants de l’EI agitant un drapeau au dessus des têtes de prisonniers sur le point d’être exécutés dans la province de Salaheddin, en Irak (AFP / HO / Welayat Salahuddin)
D’autres médias ont au contraire fait le choix de passer l’intégralité des vidéos des décapitations, avec les otages qui s’en prennent au président américain Barack Obama pour sa politique au Moyen-Orient. A l’AFP, nous nous interdisons complètement de diffuser des propos tenus sous la contrainte, par une personne sur le point de mourir.

Il n’y a pas de réponse idéale. Alors, notre choix, c’est d’être le plus sobre possible, de prendre un maximum de distance, ainsi que toutes les précautions pour ne pas tomber dans le piège des images trafiquées. Chaque décision de publier ou de ne pas publier est prise au cas par cas, en fonction de l’intérêt informatif et du contexte.

Les images de l’EI sont partout sur internet. Un média peut utiliser cet argument aussi bien pour justifier la diffusion de ces images que pour ne pas les diffuser. A l’AFP, nous estimons que c’est notre rôle de faire un tri, une sélection dans les images. C’est ça, le journalisme. Si on diffuse une vidéo à nos clients uniquement parce qu’elle est disponible partout, nous perdons notre valeur.

D’un autre côté, le fait que les vidéos de l’EI soient largement disponibles évacue, pour nous, le problème de savoir s’il faut ou non les diffuser en tant que service à nos clients. Si un client veut absolument passer la vidéo dans son intégralité, il peut la trouver facilement, sans avoir besoin de l’AFP pour cela.

Comment appeler l’ « Etat islamique » ?

Une photo diffusée par l'organisation djihadiste Welayat Raqa le 30 juin 2014 montre des combattants de l'organisation Etat islamique paradent dans une rue de Raqa, en Syrie (AFP / HO / Welayat Raqa)Une photo diffusée par l’organisation djihadiste Welayat Raqa le 30 juin 2014 montre des combattants de l’organisation Etat islamique paradent dans une rue de Raqa, en Syrie (AFP / HO / Welayat Raqa)
Nous avons décidé de ne plus employer telle quelle l’expression « Etat islamique ». Désormais, l’AFP utilisera l’expression « l’organisation Etat islamique » ou « le groupe Etat islamique ». Dans les titres des dépêches ou dans les « alertes », nous utiliserons si possible l’expression « djihadistes de l’EI ».

Une agence de presse internationale ne peut céder au « politiquement correct », ni aux pressions des uns et des autres pour que nous employions des termes tendancieux comme « terroristes » ou « égorgeurs ». Bien sûr, nous ne pouvons pas changer le nom de cette organisation si elle a décidé de s’appeler comme ça, ni employer quelque chose comme « organisation qui se fait appeler Etat islamique ». De même, le mot « Daesh », l’acronyme de l’EI en arabe qui a été choisi notamment par le gouvernement français pour désigner l’organisation, est difficilement compréhensible pour le plus grand nombre.

Nous jugeons que l’expression « Etat islamique » est inappropriée pour deux raisons : un, il ne s’agit pas d’un véritable Etat, avec des frontières et une reconnaissance internationale. Et deux, pour de nombreux musulmans, les valeurs dont se réclame cette organisation ne sont en rien « islamiques ». Le nom « Etat islamique » est donc susceptible d’induire le public en erreur.
© AFP - 2014
Michèle Léridon est la directrice de l’information de l’AFP

Le Réseau syrien des Droits de l’Homme a mis en ligne, ce 22 septembre, un tableau comparatif du nombre des victimes civiles dans la population syrienne. Il permet de constater que l’Etat islamique, auquel les Etats-Unis et leurs alliés ont déclaré la guerre après l’exécution de quelques journalistes et humanitaires occidentaux, a provoqué infiniment moins de morts parmi les civils que le régime de Bachar al-Assad, avec lequel ces mêmes alliés refusent de traiter… mais qu’ils continuent de ménager en s’abstenant de fournir à l’Armée syrienne libre les armes et les matériels dont elle a besoin pour l’affaiblir et le contraindre à une solution négociée, ou pour le renverser.

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Le Réseau syrien des Droits de l’Homme est considéré comme une source sérieuse et crédible, qu’il s’agisse de la dénonciation des exactions commises par l’une ou l’autre des parties en présence en Syrie ou du décompte des victimes civiles et militaires de leurs confrontations. Il est mentionné comme l’une des sources du rapport publié le 22 août dernier par le  Haut-Commissariat de l’ONU aux Droits de l’Homme qui dénombrait plus de 190 000 victimes à cette date en Syrie. On pourra toujours discuter l’exactitude des chiffres qu’il avance, qui ont pour principal mérite de fournir un ordre de grandeur.

Encore une fois, dans leur immense majorité, les Syriens n’éprouvent aucune espèce de sympathie pour l’Etat islamique, qu’ils considèrent comme une organisation étrangère et que nombre d’entre eux sont disposés à combattre éventuellement, si on leur en fournit les moyens, les armes à la main. Mais ils estiment aussi – et ils n’hésitent pas à le déclarer à haute voix – qu’une véritable « lutte contre le terrorisme » doit d’abord inclure dans ses objectifs le régime de Bachar al-Assad, premier et principal responsable du terrorisme exercé contre la population. Et ils mettent en garde contre une focalisation sur l’organisation djihadiste en oubliant que les moukhabarat ont aussi tué ou éliminé sous la torture plus de journalistes et d’humanitaires étrangers que l’Etat islamique.

 

Le Monde.fr | 23.09.2014 à 15h32 • Mis à jour le 23.09.2014 à 16h58

Par Michaël Szadkowski et Grégor Brandy (Journaliste)

Connue mondialement pour son rôle d’Hermione dans Harry Potter, l’actrice Emma Watson s’est toujours décrite comme une féministe. Dimanche 21 septembre, elle prononçait un discours sur les droits des femmes à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU), à New York. Pendant une dizaine de minutes, la nouvelle ambassadrice de l’ONU pour les droits des femmes a promu la campagne He for She (« lui pour elle ») : un mouvement qui appelle les hommes à se mobiliser pour réduire les inégalités entre les sexes (regarder l’intégralité de son discours, en anglais).

« Aucun pays dans le monde ne peut encore direqu’il a atteint l’égalité hommes-femmes. Ces droits, je les considère comme faisant partie des droits de l’homme. Mais je fais partie des chanceuses. Ma vie est celle d’une privilégiée. Mes parents ne m’ont pas moins aimée parce que j’étais une fille. Mon école ne m’a pas imposé de limite parce que j’étais une fille. Mes mentors n’ont pas imaginé que j’irais moins loin parce que je pourrais donner naissance à un enfant, un jour. Ces influenceurs étaient les ambassadeurs de l’égalité qui ont fait de moi qui je suis aujourd’hui. Ils ne le savent peut-être pas, mais ils sont les féministes insouciants qui changent le monde. Nous avons besoin de plus de gens comme cela. »

Ce passage à l’ONU a connu un immense succès et a été repris par de nombreux médias américains. La vidéo originale a été vue près de 500 000 fois, et une version disponible en meilleure qualité a déjà atteint 150 000 vues. EnFrance, Madmoizelle, Slate, Elle, June, La Parisienne ou encoreLe Huffington Post ont salué l’initiative.

Un succès qui s’est prolongé mardi avec plusieurs messages diffusés par des célébrités masculines, dans la lignée de la campagne en ligne lancée par l’ONU, incitant à publier des photos et des messages avec le mot-dièse #HeForShe.

Mais le discours d’Emma Watson est aussi rattrapé par des messages antiféministes publiés sur d’importants sites communautaires américains. Peu après son passage à l’ONU, plusieurs messages sont apparus sur les forums de 4chan, attaquant violemment la célébrité et la teneur de ses propos — des messages aujourd’hui effacés mais retranscrits en partie sur le site Death and Taxes.

Nouvelles publications de photos privées

Ces discussions machistes auraient pu en rester là. Mais parmi elles se trouvent notamment des menaces explicites de publication de photos privées d’Emma Watson, dans un contexte où 4chan a déjà été au centre de la publication d’images de stars dans leur intimité, obtenues grâce à des piratages de comptes Apple.

Le 20 septembre, la veille du discours d’Emma Watson, une nouvelle vague de photos dérobées à des célébrités féminines américaines — dont Rihanna et Kim Kardashian — ont été rendues publiques. Les réactions sur 4chan au discours d’Emma Watson prennent appui sur les promesses, affichées par de nombreux anonymes faisant circuler les fichiers, que ces publications n’en sont qu’à leur début :

« C’est pour de vrai, et ça se passera ce week-end. Cette s*** féministe d’Emma va révéler au monde qu’elle est aussi p*** que n’importe quelle autre femme. »

En plus de ces menaces, un compte à rebours devant se terminer samedi, siglé du logo de 4chan, a également été mis en ligne peu de temps sur un site nommé « Emma, t’es la prochaine ». De fausses « unes » du quotidien USA Today annonçant la mort de l’actrice ont également été diffusées, par exemplesur Twitter.

Un porte-parole d’Emma Watson a réagi en disant ne pas vouloir « commenter des spéculations », d’autant plus que la capacité de nuisance d’anonymes sur 4chan est largement soumise à caution — plusieurs sites faisant remarquerqu’Emma Watson ne faisait pas partie de la liste originale des stars concernées par les piratages de comptes Apple.

Cependant, des utilisateurs de 4chan se sont attaqués à plusieurs reprises au féminisme. Récemment, la campagne la plus notable a concerné Zoe Quinn, créatrice de jeu vidéo, qui a été la cible de harcèlement et d’attaques violemment sexistes.

Dans ce contexte, les réactions au discours d’Emma Watson sont particulièrement symptomatiques de ce que l’actrice cherche à combattre avec le mouvement He for She. « Si quelqu’un doutait de la nécessité d’une telle campagne, rappelez-vous maintenant que l’appel de l’actrice pour l’égalité a conduit à ce qu’une communauté dise souhaiter sa mort et la violation [de sa vie privée]. (…) Les actions venant de 4chan montrent que le harcèlement en ligne doit être pris au sérieux », commente le site The Mary Sue.

Si Emma Watson n’a pas évoqué le harcèlement en ligne à l’ONU, elle écrivait,le 1er septembre, en réaction à la publication des photos volées de Jennifer Lawrence : « Encore pire que de voir la vie privée de femmes violée sur lesréseaux sociaux : lire les commentaires qui les accompagnent et qui montrent un manque terrible d’empathie. »

Le monde: , par Pierre Barthélémy

Même si elle fait bien moins souvent la « une » des gazettes que les retours programmés des uns ou des autres à la vie politique, il s’agit d’une des questions majeures pour le siècle en cours : combien la Terre comptera-t-elle d’habitants humains en 2100 ? L’incroyable explosion démographique que nous connaissons depuis quelques décennies – nous étions 2,5 milliards en 1950, nous sommes 7,2 milliards aujourd’hui – va-t-elle prendre fin bientôt ? Les scénarios retenus ces dernières années par l’ONU n’ont cessé de dériver. Dans les années 2000, on a d’abord évoqué une stabilisation autour de 9 milliards d’habitants en 2050, puis on a glissé vers une stabilisation plus tardive, vers 2100 aux alentours de 10 milliards d’habitants. Même cette hypothèse corrigée pourrait se révéler trop optimiste si l’on en croit une étude parue dans Science le 18 septembre et principalement conduite par des démographes des Nations unies, selon laquelle la stabilisation si attendue n’aura probablement pas lieu au cours de ce siècle.

Le mot le plus important de la phrase précédente est « probablement ». En effet, la nouveauté de cette étude est une approche probabilistique des projections, qui permet de quantifier le degré de confiance que l’on peut leur accorder. Surtout, elle se base sur une analyse statistique approfondie des données recueillies ces dernières années pour estimer, le plus objectivement possible, l’évolution prévisible des facteurs démographiques les plus importants, et notamment le taux de fécondité. Jusqu’à présent, ces estimations étaient réalisées par les experts… qui n’étaient pas toujours d’accord entre eux. L’article de Science se base quant à lui sur des équations décrivant le plus précisément possible l’évolution récente du taux de fécondité dans les grandes régions de ce monde.

Principal résultat de l’étude : il n’existe que 30 % de chances pour que la population de la planète atteigne un plateau au cours de ce siècle. Selon les chercheurs, il y a 8 chances sur 10 pour qu’elle soit comprise entre 9,6 et 12,3 milliards d’humains en 2100, le milieu de cette fourchette s’approchant des 11 milliards. Interrogé par Science sur ce qui pourrait infirmer ces projections, l’un des auteurs de ce travail, Adrian Raftery (université de l’Etat de Washington) a déclaré : « Il se pourrait que nous ayons des épidémies, des guerres ou des troubles qui engendrent une mortalité massive. Mais pour être honnête, il faudrait un événement d’une magnitude énorme pour faire dévier cette trajectoire. »

Comme on peut le voir sur la répartition par continent ci-dessous, l’Asie, à la fin du siècle, restera probablement le continent le plus peuplé, mais il existe de bonnes chances pour qu’elle soit alors déjà en train de redescendre la montagne démographique après en avoir atteint le sommet aux environs de 2050.

Ainsi que le montre clairement le graphique, c’est l’explosion programmée de la population africaine qui va alimenter la croissance démographique de l’humanité à la fin du siècle. Actuellement d’un milliard d’habitants, elle s’inscrira très probablement (taux de confiance de 95 %) en 2100 dans une fourchette comprise entre 3,1 et 5,7 milliards d’habitants. Si l’on s’en tient au chiffre médian de 4,2 milliards, cela représente un quadruplement de la population actuelle du continent !

Ce phénomène est dû à la persistance d’un taux de fécondité élevé chez la majorité des Africaines. Longtemps les démographes ont prévu qu’il baisserait au même rythme que celui constaté en Asie et en Amérique latine depuis les années 1950, mais ce n’est pas ce qui advient dans la réalité. Même si le taux de fécondité en Afrique baisse depuis un petit moment, les experts ont remarqué récemment que ce déclin ralentissait. Cela s’explique à la fois par un accès aux moyens de contraception compliqué pour un quart des femmes et par la persistance d’un modèle familial avec une norme de 4 à 5 enfants. L’étude donne pour exemple le cas du Nigeria, pays déjà le plus peuplé d’Afrique avec 160 millions d’habitants, qui a 9 chances sur 10 de passer la barre des 500 millions d’ici à la fin du siècle.

Dans la dernière partie de leur étude, les démographes insistent sur l’évolution d’un autre critère important à leurs yeux, celui du nombre d’actifs par retraité, qui s’obtient en divisant la population âgée de 20 à 64 ans par la population de 65 ans et plus. Actuellement, le taux le plus bas du monde est détenu par le Japon, pays vieillissant qui ne fait plus guère d’enfants : 1,9, soit moins de deux actifs pour une personne âgée. Ce nombre, exceptionnel aujourd’hui, devrait être des plus banals pour les pays développés dans un proche avenir. L’étude ne donne pas les chiffres de la France mais ceux de notre voisin allemand. Aujourd’hui, le nombre d’actifs par retraité est de 2,9 outre-Rhin mais il devrait connaître un déclin très rapide, passant à 1,7 en 2035 et à 1,4 en 2100. Le phénomène ne touchera pas que les pays les plus développés : des géants démographiques que sont la Chine, l’Inde et, dans une moindre mesure, le Brésil devraient aussi connaître ce vieillissement rapide d’ici à la fin du siècle. Comme le dit l’étude, il est déjà temps pour eux d’investir une partie des bénéfices qu’ils tirent d’une population abondante et jeune dans des systèmes de protection sociale pour les personnes âgées de demain