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LE MONDE | 19.08.2016 à 06h45 • Mis à jour le 19.08.2016 à 09h32 | Par Joan Tilouine
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Lorsque le Probo-Koala, un vieux tanker battant pavillon panaméen, accoste au port d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, samedi 19 août 2006 une odeur méphitique se répand dans la ville. Nul n’y prête vraiment attention. Les effluves s’échappent du vraquier bleu affrété par le géant suisse de négoce de matières premières, Trafigura, alors dirigé par son fondateur, le Français Claude Dauphin. En fait, les cuves du Probo-Koala sont remplies de déchets liquides toxiques qui seront déversés à la nuit tombée dans la décharge publique de la ville et sur une dizaine d’autres sites.

Avec la complicité de ministres et de fonctionnaires corrompus, une société ivoirienne a été chargée par des intermédiaires de Trafigura d’effectuer cette sale besogne. Traiter ces déchets d’hydrocarbures a un coût élevé que la société de négoce est soupçonnée d’avoir voulu éviter, quitte à contourner les lois internationales, à semer la mort à Abidjan et à provoquer une catastrophe écologique.

Trois jours après son accostage, le Probo-Koala quitte la capitale économique ivoirienne. Il laisse à quai une ville angoissée par la crise politico-militaire en cours depuis la tentative de coup d’Etat de 2002, et des dizaines de milliers d’Abidjanais subitement frappés de maux de tête, de diarrhées, de vomissements.

Selon les autorités ivoiriennes, les 528 mètres cubes de déchets toxiques du Probo-Koala ont causé la mort de 17 personnes et 43 000 intoxications. Près de 100 000 victimes ont assigné en justice Trafigura aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Mais le groupe suisse – chapeauté par une holding néerlandaise –, qui n’a cessé de nier toute responsabilité, n’a jamais été condamné et a négocié l’abandon des poursuites par l’Etat ivoirien contre 152 millions d’euros.

Quant aux 33 millions d’euros d’indemnisation versés à près de 30 000 victimes sur décision de la justice britannique, en 2009, une partie a été détournée par des responsables de Côte d’Ivoire. Des dizaines de milliers d’Ivoiriens se battent toujours pour percevoir leurs 1 150 euros de dédommagement.

Dix ans plus tard, malgré la catastrophe du Probo-Koala, Trafigura n’a jamais quitté la Côte d’Ivoire et a habilement navigué dans les cercles de pouvoir sous la présidence de Laurent Gbagbo puis de son successeur, Alassane Ouattara. C’est d’ailleurs un neveu de ce dernier, Ahmadou Touré, qui dirige la filiale ivoirienne de la société Puma Energy, chargée des activités « aval » (raffinage, distribution, commerce) de Trafigura. Dès 2007, Puma Energy avait mis la main sur les infrastructures de stockage de carburants dans le port d’Abidjan.

« Cela peut sembler fou mais Trafigura est aujourd’hui en position de force en Côte d’Ivoire et dispose de passe-droits au sein du pouvoir, confie un acteur du secteur pétrolier ivoirien sous couvert d’anonymat. L’impunité règne et ils continuent à faire du business avec les responsables politiques pour qui le dossier Probo-Koala appartient au passé. »

Image sévèrement ébranlée

Puma Energy négocie actuellement le rachat du réseau de distribution de la société nationale d’opérations pétrolières de Côte d’Ivoire (Petroci). Les liens familiaux de M. Touré avec le chef de l’Etat ivoirien ont-ils aidé ? « Nous travaillons avec de nombreux partenaires locaux et nous favorisons les talentueux entrepreneurs des pays dans lesquels nous travaillons », se défend une porte-parole de Puma Energy. L’entreprise compte parmi ses principaux actionnaires, outre Trafigura, la société pétrolière publique angolaise, Sonangol, régulièrement pointée du doigt pour des importants détournements au profit du clan du président José Eduardo Dos Santos – la firme est dirigée par sa fille depuis juin.

« Comme en Angola, où Trafigura a le monopole sur l’approvisionnement du pays en carburant grâce à ses liens avec des proches conseillers du président, Puma Energy s’appuie en Côte d’Ivoire sur la famille au pouvoir », constate Marc Guéniat, spécialiste des questions pétrolières pour l’ONG suisse La Déclaration de Berne.

Mais Trafigura, dont l’image a sévèrement été ébranlée, a désormais recours à de discrètes sociétés offshore, indépendantes mais alliées pour continuer à faire du négoce en Côte d’Ivoire. Il en va ainsi de Delaney Petroleum. Par l’intermédiaire de Mossack Fonseca, le cabinet d’avocats panaméen au cœur du scandale des « Panama papers », cette société a été enregistrée en 2008 aux îles Vierges britanniques mais établie à Dubaï où réside son directeur, l’Allemand Roald Goethe, 60 ans. Ce dernier a été porte-parole de Trafigura au lendemain de « l’incident » du Probo-Koala et chargé du Nigeria où Delaney Petroleum a affrété de nombreux tankers.

Selon les « Panama papers », cette société a disposé d’un compte en banque au département Energie de la BNP Paribas à Paris et a lorgné sur le pétrole irakien en nommant un représentant à Bagdad. De quoi attirer l’attention de Mossack Fonseca qui, dans un mail interne daté du 1er août 2014, s’inquiète des liens entre Delaney Petroleum et la Iraqi Oil Tanker Company « liée au financement du terrorisme », selon l’ONU et l’Union européenne.

Le patron de Delaney Petroleum, par ailleurs petit actionnaire de Puma Energy, est revenu cette année chez Trafigura. Il a pris en février la tête du département pétrolier Afrique, en remplacement de son ami Jean-Pierre Valentini qui avait été brièvement incarcéré à Abidjan au lendemain du scandale du Probo-Koala, avec le fondateur de Trafigura, M. Dauphin.

« Société mystérieuse »

L’univers du trading pétrolier en Afrique est un petit monde. A tel point qu’une autre société, sur laquelle Trafigura se serait appuyée pour se développer en Côte d’Ivoire, est domiciliée à la même adresse que Delaney Petroleum, à Dubaï. Il s’agit de Worldwide Energy, dirigée depuis sa création en 2007 par Frédéric Fatien. Cet homme d’affaires franco-ivoirien est également consul de Côte d’Ivoire aux Emirats arabes unis, ancien partenaire de M. Goethe au sein d’une société de bâtiment avec qui il a fondé une écurie de course automobile qui compte parmi les pilotes M. Valentini.

Drôle de société que cette Worldwide Energy, fondée en 2007, un an après le scandale du Probo-Koala, et qui décroche d’emblée d’importants quotas d’exportations pétrolières au Nigeria et en Côte d’Ivoire auprès de la Petroci. Ce qui lui a valu d’être classée parmi les « sociétés mystérieuses ne pouvant être correctement identifiées », par Energy Compass, cabinet d’analyse risque du secteur pétrolier.

Un contrat avec la Société ivoirienne de raffinage (SIR), initialement attribué à Trafigura, est confié à Worldwide Energy en 2014 pour un montant de 200 millions de dollars (environ 170 millions d’euros). Il s’agit d’exporter 25 000 tonnes de produits pétroliers par mois en échange de la livraison de deux tankers chargés de brut chaque année. Y a-t-il eu un accord entre Trafigura et Worldwide Energy ? Contacté, M. Fatien était injoignable et « inatteignable » selon son service de communication.

Les liens entre Worldwide Energy et Trafigura semblent néanmoins étroits. La première a ainsi pris en charge pour le compte de la seconde 30 000 tonnes de pétrole transformé en « carburant aviation » par la SIR afin de le livrer au Nigeria en décembre 2014. Quelques mois plus tard, Worldwide Energy a livré 650 000 tonnes de brut nigérian en échange de livraisons de produits raffinés par la SIR au Nigeria. « Worldwide Energy ne jouit pas d’un contrat SWAP [brut contre produits pétroliers] avec le Nigeria, on peut donc fortement se demander si cette société n’exécute pas un contrat obtenu par Trafigura », note un analyste pétrolier.

La petite société de trading pétrolier est même devenue un important créancier de Petroci, à qui elle concède des prêts de dizaines de millions de dollars. En échange, elle se voit attribuer d’importants contrats d’exportation du brut, au grand dam de Glencore, concurrent anglo-suisse de Trafigura.

 

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Par Vincent Jauvert Publié le 30-09-2015 à 16h28

Deux évènements se sont produits, l’un à Moscou, l’autre dans le Golfe, qui pourraient être les déclics d’un affrontement généralisé.

La Russie a conduit ses premières frappes en Syrie le mercredi 30 septembre 2015. (Capture d'écran/RTBF)La Russie a conduit ses premières frappes en Syrie le mercredi 30 septembre 2015. (Capture d’écran/RTBF)

En 1914, tout a commencé un 28 juin par l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc d’Autriche. A l’époque, évidemment, personne n’avait imaginé que cet attentat, perpétré loin des grandes capitales, allait conduire à la boucherie de la Grande Guerre. C’est le jeu des alliances et l’irresponsabilité des « somnambules » qui gouvernaient alors les grandes puissances qui ont entraîné le monde vers l’abîme.

Pourquoi une comparaison avec aujourd’hui ? On a appris, ce 30 septembre, deux nouvelles apparemment peu graves mais qui, combinées, pourraient être la double étincelle d’une déflagration que beaucoup redoutent depuis quelque temps. De quoi s’agit-il ?

1. Iran-Arabie, le ton monte très vite

D’abord, l’Arabie saoudite aurait arraisonné aujourd’hui deux navires battant pavillon de son ennemi intime, l’Iran. Les bateaux étaient, semble-t-il, remplis d’armes à destination des rebelles outhistes du Yémen que Riyad combat militairement. Cet arraisonnement est à l’évidence un acte hostile, si ce n’est de guerre.

Il se produit dans une atmosphère particulièrement tendue entre les deux pôles de l’Islam. Téhéran a violemment reproché aux Saoud, gardiens autoproclamés des Lieux Saints, de ne pas assurer la sécurité de base des pèlerins à la Mecque. Une accusation gravissime en ces périodes d’affrontements entre Chiites et Sunnites.

2. Poutine est entré en guerre en Syrie

Ce n’est pas tout. Ce mercredi 30 septembre, Vladimir Poutine a fait voter par son parlement fantoche une loi l’autorisant à mener une opération armée en Syrie. Son aviation a déjà commencé à bombarder à Homs. Or, on sait que, sur le terrain, les Russes seront alliés au régime de Bachar et, surtout, aux Iraniens. Tandis qu’en face, Occidentaux et pays sunnites du Golfe mènent leurs propres opérations.

Les deux coalitions, qui ont, sur plusieurs points, des objectifs totalement opposés, risquent de se retrouver face à face. Il semble, d’ailleurs, que les bombardements russes de ce jour aient déjà touché une position de rebelles soutenus par les Etats-Unis – une information qui n’est pas encore confirmée.

Hubris et bras de fer

Quoi qu’il en soit, la crainte est donc de voir le Kremlin, tout à son affirmation extérieure pour faire oublier la déroute économique interne, et Téhéran, pris par l’hubris qui a suivi l’accord nucléaire de juillet, de tester au maximum la volonté de l’autre camp. Et de voir les Saoudiens, effrayés par la montée de l’ennemi mortel chiite, entraîner ses alliés, dont la France, dans un bras de fer sans fin, qui pourrait gravement dégénérer.

Évidemment, ce scénario catastrophe n’est pas sûr. Il n’est pas écrit que les gouvernants actuels soient des « somnambules », qu’ils n’empêcheront pas le conflit militaire de s’étendre au delà de la Syrie et de l’Irak. Mais certains acteurs de cette partie sont tellement à cran qu’on ne peut l’exclure tout à fait.

Vincent Jauvert

En Syrie, une semaine de frappes aériennes russes.

Publié: 7 octobre 2015 par gandibleux dans Actualités, Monde, Syrie
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Le Monde.fr | 06.10.2015 à 11h41 • Mis à jour le 07.10.2015 à 17h58 | Par Pierre Breteau et Madjid Zerrouky

Bombardements russes sur la ville de Kafar Zita, le 7 octobre.

Au huitième jour de son intervention en Syrie, mercredi 7 octobre, l’aviation russe a mené d’intenses bombardements aériens contre les forces rebelles (l’Armée syrienne libre et le groupe dijadiste Al-Nosra) dans le nord de la province de Hama, où pour la première fois, des hélicoptères Mi-24 du contingent envoyé par Moscou semblent être intervenus en soutien aux forces syriennes sur le terrain attaquant l’ASL près de la ville de Morek.

La ville d’Al-Tabaqa, dans la province de Raqqa, aux mains de l’Etat islamique, a également été touchée par des missiles russes tirés depuis la mer Caspienne. Une frappe confirmée par l’EI qui a publié des images de restes de l’un de ces missiles.

Depuis le 30 septembre, on peut établir que les frappes russes répondent à deux règles : soutenir les forces syriennes dans les zones où elles sont malmenées, voire réellement en danger ; et affaiblir l’opposition armée pour aider les troupes gouvernementales à regagner du terrain dans d’autres régions.

De ce fait, l’aviation russe a beaucoup plus tendance à frapper l’opposition et les groupes armés hors Etat islamique (EI) que les troupes du « califat islamique » proprement dit. Les premiers représentent une menace réelle pour un régime aux abois quand le second reste un danger plus lointain. Les troupes de l’Etat islamique restent globalement tenues à l’écart de la « Syrie utile » encore aux mains de Bachar Al-Assad : l’axe et les villes de Damas et Homs, et la région côtière alaouite, fief du régime.

  • Dans le Nord-Ouest, l’activité aérienne russe se concentre sur les provinces de Hama et d’Idlib : la ville éponyme, celle de Jisr Al-Choghour, de Maarat al-Nouman, d’Al-Latamina, et leurs environs. La province d’Idlib a en effet été le théâtre au printemps d’une offensive rebelle qui a mis en déroute les troupes gouvernementales.

    Formée principalement par les troupes du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida et du groupe islamiste Ahrar Al-Sham – qui ne sont pas affiliés à l’Etat islamique, l’« armée de la conquête » a été particulièrement visée par les raids russes dans cette région. Ses premières lignes sont à moins de 30 km de la ville côtière de Lattaquié, fief du régime, qu’elle menace directement. Centres d’entraînement, dépôts d’armes, postes de commandement et même véhicules ont été visés.

  • Au nord de la grande ville de Homs, c’est l’enclave rebelle autour de la ville d’Al-Rastan, défendue par des groupes affiliés à l’Armée syrienne libre (ASL) qui est dans la ligne de mire. Les frappes russes pourraient être le prélude à une offensive terrestre de l’armée syrienne qui, en se débarrassant de cette épine dans le pied, pourrait libérer des troupes pour d’autres fronts.

Moscou dit bombarder l’EI mais frappe l’ASL

Les Russes ont déclaré, vidéo à l’appui, avoir frappé la ville de Raqqa, capitale de l’Etat islamique (EI) dès le 1er septembre, mais il s’agissait en fait de frappes autour de la ville de Jisr Al-Choghour.

Ils ne semblent en réalité s’être préoccupés qu’à partir de dimanche soir de l’EI. Dans deux régions : à l’est d’Alep, en soutien à des troupes syriennes encerclées sur la base aérienne de Kuweiris depuis décembre 2012 par des forces rebelles puis par l’EI ; puis contre la ville d’Al-Bab, nœud routier stratégique entre Raqqa et Alep, la ville d’Al-Thaqba et, enfin, dans le Sud-Est, sur des positions de l’EI autour de Palmyre.

Occupée depuis le mois de mai par l’EI, la ville antique n’en reste pas moins à portée de tir des forces de Bachar Al-Assad, qui campent à 15 km du centre-ville pour ce qui est de leurs lignes les plus avancées.

Si l’effort se confirme dans cette région, une reprise de la ville par des forces gouvernementales bénéficiant d’un coup de pouce de l’aviation russe pourrait offrir à Vladimir Poutine une première victoire de prestige.

Reste une incertitude, la capacité de l’armée et des milices gouvernementales, usées par quatre ans de guerre et sur la défensive sur quasiment tous les fronts, à profiter de l’arrivée miraculeuse des Russes dans le ciel syrien.

Le Monde.fr | 07.10.2015 à 17h03 • Mis à jour le 07.10.2015 à 18h00 | Par Cécile Hennion

L'hôpital de Kunduz, le 3 octobre.

L’organisation humanitaire Médecins sans frontières (MSF) a, mercredi 7 octobre, à Genève, de nouveau qualifié de « crime de guerre » le bombardement dans la nuit du 3 au 4 octobre de son hôpital de Kunduz (Afghanistan), qui a fait 22 morts parmi les patients et le personnel soignant. Que recouvre cette accusation, et quelles peuvent être ses conséquences ?

  • Qu’est-ce qu’un crime de guerre ?

Le Statut de la Cour pénale internationale (CPI) définit les crimes de guerre comme des « violations graves des lois et coutumes applicables aux conflits armés internationaux ». Notion a priori subjective, la « gravité » des violations est reconnue, dans la pratique, lorsque ces violations impliquent des morts, des blessés, des destructions ou des prises illégales de biens.

Un autre élément entre en compte pour évaluer la « gravité » : si la violation contrevient aux « valeurs importantes ». Les exemples donnés dans cette catégorie par le droit international humanitaire (DIH) coutumier sont, entre autres, la mutilation de cadavres, le fait de faire subir des traitements humiliants à des personnes ou encore l’enrôlement dans les forces armées d’enfants âgés de moins de 15 ans.

Les crimes de guerre peuvent consister en des actes ou en des omissions (comme le fait de ne pas fournir de nourriture ou des soins médicaux nécessaires aux personnes qui se trouvent aux mains de l’adversaire). Si ces actes ou omissions sont « généralisés » et « systématiques », on peut alors parler alors de « crimes contre l’humanité ».

  • Cette définition peut-elle s’appliquer à la destruction de l’hôpital de Kunduz ?

Les autorités américaines risquent de contester une telle accusation, même si celle-ci paraît assez bien établie dans le cas de l’hôpital de MSF. Parmi la longue liste des crimes de guerre recensés par le DIH figurent en effet « le fait d’attaquer le personnel sanitaire ou religieux, les unités sanitaires ou les moyens de transports sanitaires » ; « le fait de soumettre à une attaque la population civile ou des personnes civiles ne participant pas directement aux hostilités ». Le cas du bâtiment de l’hôpital de Kunduz, bombardé pendant près d’une heure, en partie détruit et incendié, avec un bilan de 22 morts et 37 blessés parmi les médecins et les patients de l’établissement, pourrait donc entrer dans la catégorie des crimes de guerre.

A l'hôpital de Kunduz, le 7 octobre.

Même à considérer une situation hypothétique (et démentie par Médecins sans frontières) selon laquelle des combattants auraient utilisé l’hôpital pour se réfugier, voire comme base de lancement d’attaques, le DIH considère clairement comme un crime de guerre « le fait de lancer une attaque en sachant qu’elle causera incidemment des pertes en vies humaines ou des blessures parmi la population civile ou des dommages aux biens de caractère civil qui seraient manifestement excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu ».

Les attaques dirigées contre le personnel humanitaire, qui se sont multipliées de façon inquiétante lors des derniers conflits, sont également considérées comme un crime de guerre par le DIH.

  • Qui sont les responsables ?

Différentes enquêtes ont été annoncées par les autorités américaines, afghanes, et par l’OTAN. Le général John Campbell, chef des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan, a d’ores et déjà affirmé au Sénat, mardi 6 octobre, que « la chaîne de commandement américain » avait failli en ordonnant le bombardement de l’hôpital à la demande des Afghans. Il a même parlé d’« erreur ».

Mais MSF réclame – en vain à ce stade – une véritable enquête internationale, indépendante, puisque les responsabilités de nombreux acteurs – OTAN, armée américaine, autorités et armée afghanes – peuvent s’entremêler dans ce genre de cas. La présidente de l’ONG, Joanne Liu, a exigé, mercredi, la création d’une « commission internationale humanitaire pour établir les faits », indiquant « ne pas faire confiance à une enquête militaire interne ».

La présidente de MSF, Joanne Liu, et son directeur pour la Suisse, Bruno Jochum, le 7 octobre à Genève.
La présidente de MSF, Joanne Liu, et son directeur pour la Suisse, Bruno Jochum, le 7 octobre à Genève. FABRICE COFFRINI / AFP

Par ailleurs – et dans la tragédie de Kunduz il pourrait s’agir d’un point essentiel –, le droit international a introduit dans sa définition de crime de guerre l’« élément psychologique ». La jurisprudence internationale a en effet indiqué que les crimes de guerre sont des violations qui sont commises « avec intention », c’est-à-dire avec « l’intention de provoquer le résultat criminel » ou avec « négligence coupable ou imprudence ». C’est pourquoi le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a estimé que si cette frappe était reconnue comme délibérée, elle pourrait « constituer un crime de guerre ».

Yémen: le pari guerrier de l’Arabie saoudite

Publié: 31 mars 2015 par gandibleux dans A contre-courant

Le ministre yéménite des Affaires étrangères, Riad Yassin (à gauche) et son homologue saoudien, Saoud ben Fayçal, à  Charm el-Cheikh le 26 mars 2015. REUTERS/Amr Abdallah DalshLe ministre yéménite des Affaires étrangères, Riad Yassin (à gauche) et son homologue saoudien, Saoud ben Fayçal, à Charm el-Cheikh le 26 mars 2015. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Riyad s’engage dans la guerre au Yémen avec un roi tout neuf et un ministre de la Défense inexpérimenté. Les enjeux pour le royaume saoudien: rien moins que la position de leader du monde arabe.

Alerte! «Guerre au Moyen-Orient!» OK, d’accord, on vous l’a déjà faite celle-là.

Pourtant les frappes aériennes, les mouvements de troupe et les attentats-suicides qui s’affichent en une n’ont rien à voir avec les vieux conflits qui ravagent Israël, la Palestine et la Syrie ou autour du programme nucléaire iranien.

Un accès direct au roi

Ne croyez pas pour autant que les événements au Yémen soient secondaires. Ils jouent un rôle central dans l’équilibre des pouvoirs du monde arabe, dans les tensions à l’intérieur de l’islam et sont au cœur des craintes qui règnent sur le marché pétrolier mondial.

Les nouveaux dirigeants d’Arabie saoudite, dont l’armée a lancé des frappes aériennes sur les rebelles houthis soutenus par l’Iran le 26 mars et qui ne cessent de raffermir leur mainmise sur le pouvoir, joueront un rôle décisif dans la forme que prendra cette nouvelle guerre instable au Moyen-Orient.

Ce n’est pas plus clair?

Il convient de souligner qu’au cœur des décisions prises par l’Arabie saoudite se trouve son nouveau ministre de la Défense, le prince Mohammed ben Salmane, fils préféré du roi et titulaire du poste depuis deux mois seulement. Le magazine Arab News du 29 mars publie une photo de lui présidant une réunion de hauts commandants saoudiens. La barbe qui lui mange une bonne partie du visage peine à masquer sa jeunesse –d’une fois sur l’autre, on lui attribue à peine 27 ans ou déjà 35 ans. Quoi qu’il en soit, il n’a aucune expérience militaire.

Deux jours plus tôt, le prince Mohammed avait assisté à la réunion hebdomadaire du Conseil des affaires politiques et de sécurité, haut organe exécutif mis en place par le nouveau roi Salmane ben Abdelaziz al-Saoud. Il était assis face au ministre des Affaires étrangères Saoud ben Fayçal, déjà chargé des affaires internationales saoudienne avant sa naissance, et à gauche du président du Conseil, ministre de l’Intérieur et prince héritier en second, le prince Mohammed ben Nayef, autre vieux cousin que les observateurs saoudiens voient comme son rival dans le contrôle du portefeuille yéménite.

Mohammed ben Salmane via Wikipedia

C’est Mohammed ben Salmane, et non ses cousins plus âgés, qui s’est déplacé à l’aéroport de Riyad le 26 mars pour accueillir le président du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, à son arrivée dans la capitale saoudienne.

Le prince Mohammed ben Salmane est peut-être jeune et sans expérience, mais ces défauts sont contrebalancés par son accès direct à son père, le roi Salmane, 79 ans, à qui, dit-on, il sert de mémoire ambulante.

Le rôle du roi dans le développement de la politique autour de la crise au Yémen, à l’évolution rapide, n’est pas très clair. Il semble qu’une réunion cruciale se soit tenue le 21 mars, lorsque les princes héritiers du Bahreïn et des Emirats arabes unis, ainsi que le Premier ministre du Qatar et le vice-Premier ministre du Koweït se sont rendus à Riyad. Cette réunion était présidée par le ministre de l’Intérieur Mohammed ben Nayef, mais Mohammed ben Salmane y assistait également. Le véritable leadership du roi devait émerger lors du sommet de la Ligue arabe organisé le week-end dernier dans la ville balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh, au bord de la mer Rouge.

Le principal point au programme de Charm el-Cheikh devait être le rétablissement de Hadi au pouvoir à Sanaa. Cependant, à ce stade, cela ne paraît être guère plus qu’un vœu pieu. Les frappes aériennes de la semaine dernière semblent avoir eu pour objectif d’émousser les capacités des houthis à menacer les villes saoudiennes, et non de leur arracher le contrôle de la capitale yéménite. La paranoïa saoudienne à l’endroit des rebelles soutenus par l’Iran, qui sont des chiites zaydites –et par conséquent, du point de vue de beaucoup dans le royaume saoudiens, pas de vrais musulmans– s’étend au point de craindre que ces derniers ne lancent des missiles sur la Mecque.

Le roi Salmane est-il dans la même ligne que son prédécesseur?

Cependant, les frappes aériennes risquent d’attiser plutôt que de décourager l’antagonisme houthiste. Le leader houthi Abdul-Malik al-Houthi a condamné l’Arabie saoudite le 26 mars en la traitant de pantin d’Israël et des Etats-Unis, ajoutant que son groupe allait «affronter les forces criminelles et leurs instruments dans le pays».

La crise yéménite va également révéler dans quelle mesure l’équipe du roi Salmane poursuit ou dévie de la politique étrangère de feu le roi Abdallah. L’ancien roi était obsédé par l’idée de se débarrasser du président syrien Bachar al-Assad et de contenir le rôle du Hezbollah au Liban. Dans un câble du département d’Etat particulièrement pittoresque publié par WikiLeaks, il clame son désir de «décapiter le serpent» –comprendre l’Iran.

Pour l’instant, la principale différence dans le nouveau leadership d’Arabie saoudite est que la relation entre Salmane et le nouvel émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, semble être bien meilleure que ne l’était celle d’Abdallah avec les dirigeants précédents de son riche voisin du Golfe. Le temps nous dira si ce changement n’est qu’apparences ou s’il est réel. Malgré le retour au bercail du Qatar après une récente prise de bec diplomatique avec Riyad, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) –constitué de l’Arabie saoudite, du Koweït, du Bahreïn, du Qatar, des EAU et d’Oman– semble ne compter encore que six membres, et ce à cause du comportement fantasque d’Oman.

Le sultan Qabus, dirigeant reclus d’Oman, revenu ce mois-ci de huit mois de traitements médicaux en Allemagne, semble apprécier sa position d’outsider. Lorsque les houthis se sont emparés de Sanaa le mois dernier, ils ont immédiatement annoncé la mise en place de 28 vols hebdomadaires entre le Yémen et l’Iran (il n’y en avait aucun précédemment). Ces avions, qui pourraient transporter des armes iraniennes et peut-être même des conseillers, survolent le sultanat d’Oman. Au temps pour la solidarité du CCG.

Quel rôle jour l’Iran?

La grande question est de savoir dans quelle mesure les houthis sont soutenus par l’Iran –et si Téhéran considère la prise du pouvoir par les houthis comme un objectif stratégique ou un concours de circonstances fortuit. Il ne fait aucun doute que l’Iran sait parfaitement jouer avec les phobies arabes: le commentaire, l’année dernière, d’un député de Téhéran affirmant que trois capitales arabes (Bagdad, Damas et Beyrouth) étaient déjà sous contrôle iranien a largement laissé penser que Sanaa était devenue la quatrième.

Le sommet de la Ligue arabe peut également signifier que l’Egypte est en train de reprendre sa place de leader régional au Moyen-Orient.

A mesure qu’Hosni Moubarak prenait de l’âge et que son économie se fissurait, l’Arabie saoudite ajoutait efficacement le leadership du monde arabe à son statut de leader autoproclamé du monde musulman. Cette prise de position s’est accélérée pendant l’année chaotique où Mohammed Morsi s’est retrouvé au pouvoir. Mais depuis l’émergence du président Abdel Fattah al-Sissi –et la transition gériatrique en Arabie saoudite, sans oublier l’effondrement des prix du pétrole– l’Egypte revendique plus fermement sa position de gros bonnet. Et le Caire semble désormais à deux doigts d’entrer en guerre au Yémen, lui aussi.

Cela n’indique pas forcément qu’une rivalité diplomatique pour le leadership régional soit en train de se préparer, mais il est de l’intérêt géographique de chacun des deux pays de s’assurer que la crise au Yémen se calme.

L’Arabie saoudite considère le Yémen comme son arrière-cour et affronte une potentielle menace terroriste de la part de djihadistes qui se sont établis dans l’arrière-pays. L’Egypte est bien plus loin –mais le Yémen contrôle le détroit de Bab el-Mandeb, à l’embouchure sud de la mer Rouge. Moins de pétrole passe par ces voies de navigation maritimes que par le détroit d’Ormuz, à l’entrée du golfe Persique, mais la moindre interférence a un impact sur le canal de Suez au nord, qui est le plus grand atout stratégique de l’Égypte.

L’une des caractéristiques surprenantes de «l’opération tempête décisive», nom de l’opération dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen, est le nombre et la taille des pays engagés dans la coalition.

Les Saoudiens contribuent à hauteur de 100 avions de chasse, 150.000 soldats et quelques unités navales, le Bahreïn déploie 15 avions de chasse, imité par le Koweït. Le Qatar engage quant à lui 10 avions de chasse et la Jordanie 6. Même le Soudan a promis d’envoyer trois avions. L’Egypte déploie un nombre non défini d’unités navales et aériennes, et annonce que des forces seront envoyées sur le terrain «si nécessaire». En comparaison, les contributions aux actions engagées contre l’Etat islamique en Syrie sont dérisoires.

Pour l’instant, aucun de ces Etats ne semble avoir de plan B au cas où Hadi ne pourrait être réinstallé dans son palais présidentiel. Un tel échec sera dans le meilleur des cas franchement embarrassant pour l’Arabie saoudite –et surtout pour son tout nouveau, et peut-être très éphémère ministre de la Défense. En revanche, cela pourrait offrir à Sissi une opportunité de réaffirmer le leadership de l’Egypte dans tout le Moyen-Orient.

Peut-être que ce qui compte, pour parvenir à l’égalité hommes-femmes, ce n’est pas l’égalité des salaires. Peut-être que ce qui compte, c’est la déconstruction des clichés, des préjugés, du langage.

Jaddo, médecin, tient le blog très suivi Juste après dresseuse d’ours, sur lequel elle raconte ses «histoires d’une jeune généraliste, brutes et non romancées». Elle y a publié le 28 mars ce texte sous le titre «La faute à Eve» que nous republions ici.

Qu’il faut que les femmes aient le même salaire que les hommes pour le même travail, ça me paraît évident.

Qu’elles puissent avoir le droit de vote, le droit d’avorter, qu’elles soient traitées en égales, c’est la putain de moindre des choses. Evidemment, il faut se bagarrer pour.

Nos ancêtres (merci à elles) se sont déjà bien bagarrées, et elles ont fait un énorme boulot. On est quand même pas si mal loties que ça en France au vingt et unième siècle grâce à elles, même s’il y a encore des combats à mener.

J’ai un respect infini pour les féministes des dernières décennies. (J’ai même été élevée par une, c’est vous dire…)

Mais quand même, pardon de le dire, à l’heure actuelle, aujourd’hui, je crois que s’il y a un truc qui me gonfle encore plus que les machos, c’est bien les féministes.

Y a des trucs essentiels, le salaire, le travail, tout ça. Mais le coup des jouets un peu trop roses, ou de la petite case sur un formulaire, un «madame» ou un «mademoiselle», mais SÉRIEUSEMENT, y en a qui ont de l’énergie et du temps à dépenser là-dessus? On en a quoi à carrer, au juste, de cocher madame ou mademoiselle? C’est insultant? C’est une offense? Sérieux?

Qui est assez con pour penser que puisque les jouets sont roses ça veut dire qu’on est obligées de se mettre à l’aimer ?

Vous êtes pas assez tranquilles dans votre tête pour ne pas passer au-dessus de ça?

Attends, l’autre jour, en cours d’histoire, le prof arrive, il nous dit «Alors les garçons, vous avez pensé quoi du match de foot ce week-end?», et là y a Mélanie Lemercier qui se met debout, limite elle monte sur la table, pour dire «Ouiiiiii, c’est dégueulaaaaassse, les filles aussi ont le droit d’aimer le foooooooot», patati patata.

Mais ÇA VA, quoi! Je me sens suffisamment l’égale des hommes, j’ai assez confiance en moi pour pas avoir besoin de monter sur la table et d’enfoncer des portes ouvertes dès que quelqu’un fait une généralité un peu débile. Le mec a pas dit que les filles avaient pas le droit d’aimer le foot, il a juste fait une généralité un peu con, qui correspond quand même à un fait statistique….

Voilà. Ça, c’est le discours que j’ai tenu pendant longtemps.

Vraiment longtemps. Jusqu’à mes 20, 21 ans peut-être. Et j’étais super-fière de dire que les féministes me gonflaient.

Jusqu’à il y a encore quelques années, je divisais les filles en deux clans. Y avait les vraies filles, qui hochaient leur coupe au carré de gauche à droite en ricanant avec «Tu m’étonnes!» ou «C’est clair» pour 90% de vocabulaire, et qui avaient pour but ultime d’assortir leur vernis à ongles et leur sac à main, et qui m’ennuyaient profondément.

Et puis y avait les fausses filles, dont je faisais bien sûr partie, qui avaient de l’humour, du répondant, des choses à dire et des jeux vidéo, et qui s’en cognaient pas mal des sacs à main. On était tout un clan de fausses filles, avec mes copines, et on se moquait bien des vraies.

J’ai eu ça dans la tête pendant vraiment longtemps. En un poil moins caricatural avec les années, mais quand même. Au moins un schéma un peu comme ça jusqu’à mes 28-29 ans.

Et puis un soir, j’ai découvert que j’étais raciste.

Et puis un soir, il m’est arrivé un truc moche. Vraiment moche.

Que j’hésite presque à vous dire, mais qu’il va bien falloir que je raconte pour continuer à dire ce que je vais essayer de dire.

Je me lance…:

Un dimanche soir, à 21h52, j’ai découvert que j’étais raciste.

Moi.

MOI, BORDEL.

Moi qui ai été élevée par deux parents aimants et tendres et très ouverts et très de gauche, moi qui ai appris à 7 ans qu’on avait «jamais le droit d’être intolérant, sauf peut-être avec l’intolérance».

Moi qui ai manifesté une seule fois dans ma vie, par honte, par désespoir, en avril 2002, alors que jamais aucun autre combat n’avait réussi à me faire lever mes fesses de mon canapé un dimanche de grasse mat.

J’étais sur Twitter, et j’ai cliqué sur une vidéo. Ambiance «Caméra cachée dans la rue aux Etats-Unis, pour dénoncer les préjugés ambiants».

Le truc, c’était de montrer un môme de 19 ans qui découpe à la pince l’antivol d’un vélo, en pleine rue et en plein jour. L’idée c’était de montrer un gamin blanc, et puis un gamin noir, dans la même mise en scène, et de comparer la réaction des gens.

La vidéo commence, avec le blanc, et faut bien avouer que je me serais pas retournée plus que ça non plus. Il avait une bonne bouille, et surtout un côté tellement décomplexé et normal, à pas se cacher, en pleine rue, en plein jour, comme ça, que ça donnait vraiment l’impression qu’il avait paumé ses clés comme tout un chacun et qu’il essayait de se débrouiller comme il pouvait pour récupérer son vélo.

Et la voix off s’offusquait: regardez comme personne ne dit rien! Regardez comme tout le monde passe à côté comme si de rien n’était.

Et je me disais que bon, ouais, c’était quand même un peu gros.

Et puis ils ont montré la même scène, avec le gamin noir.

Et là, vraiment, SINCÈREMENT, je vous jure, ça rendait pas pareil. Là mon bide a crié: «Aaaah, oui, là ok, oui! Là on dirait un voleur!», avant que j’aie eu le temps de réagir.

Ma tête s’est cabrée un peu. Elle a cherché pourquoi ça avait l’air d’une scène de vol alors que celle d’avant avait l’air d’une scène d’étourderie touchante.

Ma tête a crié: «Ouais mais attends, c’est normal, t’as vu comment ils l’ont habillé en racaille, aussi…», parce que le gamin avait une casquette à l’envers et un T-Shirt large.

Et, je vous jure que c’est strictement vrai et pas une espèce de manœuvre de style, à la SECONDE où ma tête terminait sa phrase de justification, la voix off disait «Et nous les avons habillés exactement pareil», en remettant côte à côte les deux images. Les deux gamins, la même rue, le même vélo, la même casquette à l’envers.

Malaise, malaise, malaise.

J’ai continué à grommeler un peu. Ils avaient peut-être trié les gens, ils avaient peut-être fait un montage, forcément quand on veut prouver un truc on peut trouver des façons de présenter les choses qui…

Mais n’empêche qu’on pouvait dire tout ce qu’on voulait, retourner le truc dans tous les sens, il fallait bien affronter la réalité: mon ventre avait crié au vol devant le gamin noir et s’était attendri devant le gamin blanc.

MOI.

J’ai eu l’impression d’être Ellen Ripley.

J’ai eu le sentiment physique, palpable, que quelqu’un avait mis un truc dans mon ventre sans mon consentement et sans même que je m’en rende compte. Un fœtus gluant et sordide qui n’était pas moi, qui ne m’appartenait pas, et que pourtant je laissais grandir en moi, en le nourrissant sans même y penser.

Et j’ai cherché qui m’avait fait ça.

Et j’ai trouvé. C’était pas mes parents: ça ne pouvait pas être mon éducation primaire puisque c’en était l’opposé absolu. Ça ne pouvait pas non plus être un discours réel, posé, que j’aurais entendu avec mes oreilles et auquel j’aurais adhéré; je ne m’étais jamais jamais jamais laissée convaincre, même un tout petit peu, même d’un demi-degré par les quelques argumentaires racistes que j’avais pu entendre dans ma vie.

C’était forcément secondaire, et c’était forcément insidieux. Un truc rentré en moi, et, puisque je n’avais jamais laissé les mots entrer, forcément rentré en moi par syllabes, par lettres, par atomes. Un truc glissé en intraveineuse au goutte-à-goutte.

C’était la télé, c’était les films, les clichés un peu trop vus mais tellement faciles et presque rassurants

C’était la télé, c’était les films, les clichés un peu trop vus mais tellement faciles et presque rassurants, c’était le discours ambiant, c’était les préjugés idiots qu’on entend en n’étant pas d’accord au fond en théorie mais qu’on entend quand même huit fois, dix fois, quatre-vingt-seize fois par jour et qui filtrent, petit à petit, et qui laissent une humidité à peine visible mais qui se transforme quand même en moisissure.

J’avais écrit la même chose sans le savoir, pourtant, des années avant, en parlant d’autre chose, en parlant de perversion. J’avais écrit que c’était plus facile de lutter contre un mec qui hurle «Je vais te tuer salope» que contre un mec qui fait de tout petits pas insidieux. Et bin c’est vachement facile d’être pas d’accord avec un mec qui dit «Les arabes c’est rien que tous des voleurs», et vachement plus dur de se révolter contre des images subliminales dans un film ou des habitudes innocentes de langage.

Et j’ai réalisé d’un coup.

Moi qui passais mon temps à me face-palmer des médecins qui reçoivent les visiteurs médicaux en jurant que ça ne les influence pas, j’avais eu exactement le même aveuglement.

«Non mais j’entends mais j’écoute pas.»

Dans tes rêves.

Moi qui passais mon temps à brailler contre les biais dans les études et les stats à la con qui font dire aux journalistes que le chocolat ça rend heureux et que éjaculer une fois par semaine ça fait vivre plus longtemps, j’ai réalisé des années après que c’est pas PARCE QUE les garçons aiment le foot qu’on parle de foot aux garçons, mais peut-être bien l’inverse.

Ce sont les putains de petits cailloux qui font les putains de grandes rivières

J’ai touché du doigt à quel point ce sont les putains de petits cailloux qui font les putains de grandes rivières.

J’ai avalé la pilule rouge, sans préavis.

J’ai revu les livres pour enfants, les cartables roses, les stylos pour filles, les déguisements d’infirmières et les déguisements de médecins, les espionnes en talons aiguilles de mes séries, les profs qui demandent aux mecs ce qu’ils ont pensé du match, les cases mademoiselle et madame, et je les ai lus autrement.

J’ai compris, enfin, l’histoire de ma mère qui, quand je lui avais raconté mon exaspération du débat du mademoiselle, m’avait raconté sa concierge qui s’était mise à la regarder dans les yeux et à lui sourire quand ma mère avait enfin pu troquer son mademoiselle en madame, quand elle avait enfin cessé de vivre dans le péché.

Depuis j’essaie d’apprendre. C’est difficile, c’est beaucoup de choses très ancrées à aller chercher et détricoter, pas à pas.

J’essaie d’arrêter de dire «avoir des couilles» pour dire «être courageux»; j’essaie d’arrêter de dire «c’est pas un steak de PD»

J’essaie d’arrêter de dire «avoir des couilles» pour dire «être courageux». Parce que oui, c’est un pauvre putain de détail, mais c’est un détail essentiel.

J’essaie d’arrêter de dire aux petits garçons que je mesure contre le mur de se tenir «très droit, comme un petit soldat» et de dire aux filles «la tête bien droite, comme une danseuse étoile».

J’essaie d’arrêter de dire «c’est pas un steak de PD», ou «allez bien tous vous faire enculer».

C’est difficile pour moi, parce que j’aime bien dire des gros mots et j’aime bien dire des trucs avec couilles.

Comme vous pouvez le constater, j’ai pas encore tout à fait réussi à arrêter de dire putain.

Et des fois, quand j’essaie d’expliquer un peu tout ça à des gens, je les écoute me répondre ce que j’ai dit moi-même pendant tellement d’années que je ne peux pas vraiment leur en vouloir, même si j’ai envie de leur fracasser la boîte crânienne à grands coups de pilule rouge.

Voilà.

Du coup, j’en suis à penser que c’est peut-être au fond tout l’inverse de ce que je pensais.

Que peut-être, quand on dit que le vrai truc important c’est l’égalité des salaires, et qu’il faut commencer par ça, peut-être que justement il faut commencer par l’autre bout des choses.

Peut-être que le jour où on arrêtera d’apprendre à nos gosses qu’il y a des couleurs, des jeux, des métiers pour filles et des pour garçons, peut-être que quand on commencera à accepter les féminins de mots traditionnellement masculins, peut-être que quand on arrêtera de rire grassement à la blague d’un pote qui commente pas méchamment pour rire les cuisses d’une fille qui passe dans la rue, peut-être que quand on aura mené ces combats ô combien dérisoires, d’eux-mêmes, sans révolution, les gens se mettront à payer les femmes du même salaire que les hommes.

Elise Lambert, publié le 29/03/2015 à 21:06

Téhéran et les six grandes puissances sont en passe de conclure un accord sur le dossier du nucléaire iranien. La nouvelle a déclenché la colère d’Israël.

Les délégations américaine (g) avec John Kerry et iranienne (d) se font face lors des négociations sur le programme nucléaire iranien à l'hôtel Beau Rivage à Lausanne le 27 mars 2015
Les délégations américaine (g) avec John Kerry et iranienne (d) se font face lors des négociations sur le programme nucléaire iranien à l’hôtel Beau Rivage à Lausanne, le 27 mars.

afp.com/Brendan Smialowski

A deux jours de la date limite pour un accord, des diplomates occidentaux ont indiqué qu’un compromis sur le nucléaire iranien entre l’Iran et les six grandes puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie, Chine et Allemagne) était sur le point d’être conclu, ce dimanche.

L’un des points clés concerne le nombre de centrifugeuses (machines permettant d’enrichir l’uranium) que l’Iran aurait accepté de réduire à 6000, voire moins. L’Iran dispose actuellement de 19 000 centrifugeuses, dont la moitié en activité.

Des questions en suspens

Téhéran aurait également accepté d’exporter tout ou partie de son stock d’uranium faiblement enrichi, qui se monte à environ 8000 tonnes.

Selon ces mêmes diplomates, ces compromis sont loin d’être actés et les choses peuvent encore changer. « Le détail des négociations est à l’intérieur de la chambre des négociations et personne n’est autorisé à les donner à l’extérieur, a déclaré un négociateur iranien. Mais le fait que nous conserverons notre enrichissement, qu’aucun site ne sera fermé, ce sont les bases des négociations ».

La question de l’enrichissement d’uranium est au coeur du dossier du nucléaire iranien. Les grandes puissances veulent s’assurer que l’Iran ne se dotera pas de la bombe atomique, en contrôlant étroitement ses activités nucléaires. En cas d’accord, les sanctions internationales qui asphyxient l’économie iranienne depuis des années seraient progressivement levées.

La colère d’Israël

La nouvelle a donné lieu à une violente charge du Premier ministre israélien. Selon Benjamin Netanyahou, « le dangereux accord qui est négocié à Lausanne confirme toutes nos inquiétudes, voire même au-delà. Cet accord permettrait à l’Iran de conquérir le Moyen-Orient ».

Le chef du gouvernement israélien se bat depuis des années pour mobiliser la communauté internationale contre le programme nucléaire iranien. Israël a notamment été accusé par le Wall Street Journal d’avoir espionné les négociations en cours et d’avoir partagé des informations confidentielles avec des élus américains.

La date limite pour un accord est fixée au 30 juin. Mais la fin mars est une « étape très importante » pour permettre aux négociations de se poursuivre.

 

Faut-il armer l’Ukraine ?

Publié: 6 février 2015 par gandibleux dans Actualités, Europe, Monde
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LE MONDE | 03.02.2015 à 11h46 • Mis à jour le 03.02.2015 à 16h48

A l'Est de l'Ukraine (près de Debaltsevo), du côté de l'armée ukrainienne.

Editorial du « Monde ».

Chaque jour qui passe, les milices ukrainiennes prorusses, encadrées sur le terrain par l’armée russe, dépècent un peu plus ce malheureux pays qu’est l’Ukraine. Elles accroissent le pseudo-Etat qu’elles se sont taillé dans l’est du pays. Sauf à se payer de mots, il faut décrire cette réalité pour ce qu’elle est : un pays, la Russie, en agresse un autre, l’Ukraine – par la guerre. Ce n’est pas une guerre froide, c’est une guerre chaude, et qui fait essentiellement des morts parmi les civils.

Les Européens sont sollicités au premier chef, au moins autant que les Etats-Unis. Car, in fine, le cœur du débat, la cause profonde du drame en cours, c’est bien le refus du Kremlin de laisser l’Ukraine libre de conclure un accord commercial avec l’Union européenne. C’est le « niet » de M. Poutine au choix de Kiev de sortir de la zone d’influence russe et de privilégier ses relations avec l’UE. C’est la volonté de Moscou de maintenir l’Ukraine dans une vassalité héritée de l’Histoire et de la géographie.

La cause profonde du drame en cours, c’est le refus du Kremlin de laisser l’Ukraine libre de conclure un accord commercial avec l’UE

Le Kremlin connaît les positions de départ des Occidentaux. D’une part, ils ont dit qu’ils ne feraient pas la guerre pour l’Ukraine. D’autre part, mais c’est lié, ils refusent d’ouvrir les portes de l’OTAN à ce pays. Ils ont répliqué par des sanctions à l’agression de Moscou. Celles-ci ont eu un impact certain sur l’économie russe, mais pas au point de dissuader M. Poutine d’amputer l’Ukraine de sa partie orientale après avoir annexé, en 2014, l’ensemble de la Crimée.

Le Kremlin viole un cessez-le-feu conclu en septembre 2014. Il se refuse à toute négociation sérieuse. Ces dernières semaines, des centaines de chars, pièces d’artillerie autotractées, blindés divers, porte-missiles, stations radars ont été livrés aux milices. Inévitablement, le ton monte aux Etats-Unis. Des voix de plus en plus nombreuses, y compris dans les milieux officiels, se prononcent en faveur d’une livraison massive d’armes défensives à Kiev.

« Il n’y a pas de solution militaire »

Le président Barack Obama hésite, avec raison. Il sait le chemin qui court de l’assistance militaire à l’affrontement direct. Les Européens sont divisés – les ex-membres du bloc soviétique étant les plus en pointe pour aider Kiev. Allemands, Britanniques, Français sont réservés. Ils s’en tiennent aux sanctions, qui peuvent être alourdies. Ils relèvent que le président ukrainien est lui aussi prudent. Dans un entretien au Monde (21 janvier), Petro Porochenko constate que l’Ukraine fait face « à la plus grosse armée du continent » et qu’« il n’y a pas de solution militaire » au conflit.

Kiev réclame des drones de surveillance, des systèmes de commandement et de communication, mais pas d’armes létales, et M. Porochenko croit dans l’efficacité des sanctions. Au bord du défaut de paiement, l’Ukraine a besoin d’une aide financière massive pour réussir ses ambitieuses réformes. Commençons par accéder à cet ensemble de demandes : sanctions, assistance technologique et aide financière. M. Poutine doit savoir que la guerre qu’il mène aura un coût de plus en plus élevé.

« Plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans »

Publié: 30 décembre 2014 par gandibleux dans Actualités, EI

LE MONDE | 11.12.2014 à 12h34 • Mis à jour le 11.12.2014 à 12h39 |

Le Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR) créé en 2008 analyse la montée de l’islamisme sous toutes ses formes. Son directeur, le politologue Peter Neumann, publie jeudi 11 décembre, en collaboration avec BBC World, la première étude consacrée au coût humain du djihadisme mondial. Le document recense 5 042 morts au cours du mois de novembre dans 664 agressions. Il explique au Monde les mécanismes de l’engagement de ressortissants des pays occidentaux dans le djihadisme.

Capture d’écran d’une vidéo de propagande de l’Etat islamique du 20 novembre 2014, montrant des Français, partis combattre au sein de l'organisation, qui brûlent leurs passeports.
Djihadiste à Gaza, le 4 octobre 2014.

Qu’avez-vous voulu démontrer en dressant ce bilan de conflits qui se poursuivent dans quatorze pays différents ?

L’immense coût humain de ce conflit est mal connu alors que les exécutions d’Occidentaux ont été très médiatisées. Nous insistons sur le fait que plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans. Cela constitue une faiblesse potentielle pour ces mouvements qui prétendent combattre au nom de l’islam.

Ce bilan constitue-t-il un tournant ?

Le paysage a complètement changé en trois ans. En 2011, on pensait que les « printemps arabes » allaient permettre de tourner la page Al-Qaida. En fait, les révolutions ont créé une instabilité qui a fait ressortir les fractures identitaires enfouies du temps des dictatures et ont permis aux groupes djihadistes de rentrer au pays et d’y combattre. Notre étude illustre avec des donnés et des faits la force de cette mutation.

Sur quelle base compilez-vous ces chiffres ? S’agit-il vraiment d’une guerre unique ?

Certes, les groupes locaux sont différents, mais ils ont en commun une conception du djihad que nous avons identifié par deux critères : l’obligation individuelle faite aux jeunes gens de combattre et le projet d’une société sans élection ni droits démocratiques.

En quoi le phénomène est-il nouveau ?

Non seulement par l’intensité de la violence, mais aussi par le fait que, pour la première fois, l’Etat islamique (EI) propose un projet qui paraît tellement enthousiasmant que 16 000 jeunes, venus du monde entier dont plusieurs milliers d’Europe, se sont déplacés pour y participer. Nous les suivons, nous parlons directement à certains et je peux vous dire que certains croient réellement qu’un nouveau califat est en train d’émerger. Je n’ai jamais vu un pareil engouement, ni une pareille participation des femmes. On a désormais toute une nouvelle génération attirée vers l’orbite djihadiste, des jeunes de 15-17 ans qui considèrent Ben Laden comme leur grand-père. La vieille génération est en train de leur passer le relais, ce qui est rare dans l’histoire des mouvements terroristes.

Pourquoi la Syrie attire-t-elle de façon spécifique ?

Le conflit syrien donne une nouvelle vie au mouvement djihadiste, car la Syrie est au centre du monde musulman, non loin de Jérusalem. Personne n’imagine un califat ayant pour capitale Mogadiscio ou Bamako. Alors que des prophéties du Coran désignent Damas comme lieu d’un retour du Prophète.

Les politiques ont-ils des leçons à tirer de votre travail ?

Oui : ils doivent comprendre que nous faisons fasse à une idéologie ancrée mondialement et cesser de faire croire qu’on en viendra à bout uniquement militairement. Des moyens politiques, économiques et sociaux sont nécessaires pour la combattre. Ce sera très compliqué et long.

Les menaces terroristes dans les pays occidentaux sont-elles réelles ?

Je ne sais pas si nous aurons une attaque demain ou le mois prochain. Mais, ce dont je suis sûr, c’est qu’au moment où nous parlons des gens se réunissent en Syrie et en Irak et tissent des liens. Cela provoquera un jour des attaques terroristes. N’oublions pas qu’il s’est écoulé quatorze ans entre la fin de la guerre d’Afghanistan contre l’URSS et le 11-Septembre. Si des attaques terroristes se produisaient, le groupe qui paierait le prix le plus élevé serait les musulmans.

Comment des jeunes Européens deviennent-ils des djihadistes ?

Les éléments de départ sont connus : des enfants d’immigrés en quête identitaire qui nourrissent des griefs à l’égard des sociétés occidentales où, souvent rejetés, ils ne se sentent pas à l’aise. La rencontre avec des militants salafistes dont les réponses tranchées résolvent le dilemme identitaire, désignent des ennemis et confèrent une impression de supériorité. Chaque geste de la vie est codifié. On leur garantit le paradis s’ils suivent ces règles. C’est attirant pour certains jeunes.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux ?

On dit souvent que l’EI dispose d’une stratégie sophistiquée de recrutement via les réseaux sociaux. C’est vrai, mais l’idée qu’en regardant des vidéos on décide soudain de partir pour la Syrie ne correspond pas à la réalité. C’est un processus de sociabilisation par les pairs : des groupes de jeunes se rencontrent dans une mosquée ou dans un kebab et se radicalisent ensemble. Quand l’un d’eux part, la pression amicale du groupe opère, et d’autres le suivent. Cela explique que certaines petites villes européennes produisent un groupe important de djihadistes. Si Internet suffisait, le processus serait plus diffus.

Les djihadistes avec qui vous dialoguez vous parlent-ils avec confiance ?

Nous suivons sur internet 550 combattants via leurs comptes Twitter et Facebook. Nous sommes une université, pas un service de renseignement ou un groupe de hackers. Nous n’ouvrons pas de faux compte et ne falsifions pas nos identités. Nos interlocuteurs nous googlisent et ils voient que nous parlons aux politiques, que nous sommes cités dans les médias. En nous parlant, ils veulent nous utiliser comme des porte-parole.

Certains pays d’Europe « fabriquent »-ils davantage de djihadistes que d’autres ?

Aucun « modèle » d’intégration ne protège contre l’engagement djihadiste. Paradoxalement, les pays réputés les plus tolérants – Danemark, Norvège, Suède, Pays-Bas – sont ceux qui produisent le plus de combattants islamistes proportionnellement à leur population. C’est la Belgique avec 300 combattants, et non la France, qui est le pays le plus touché.

Que pensez-vous des mesures destinées à prévenir les départs ou à empêcher les retours de djihadistes ?

Il est très important d’empêcher les jeunes de partir en Syrie. Parmi ceux que nous surnommons les « fan boys », ces garçons qui soutiennent passionnément l’EI derrière leur écran d’ordinateur, personne ne peut distinguer l’imbécile qui bluffe du dangereux qui risque de passer à l’acte. Dans cette université, nous avons en mémoire l’itinéraire de Roshonara Choudhry, une brillante étudiante en lettres qui s’est radicalisée en regardant des prêches en ligne et, en 2010, a tenté de poignarder son député parce qu’il avait voté en faveur de la guerre en Irak.

En revanche, c’est une très mauvaise idée d’empêcher les retours en retirant le passeport, voire la nationalité. Certains des djihadistes rentrent et environ 20 % vivent une totale désillusion et pourraient être des voix puissantes pour dissuader d’autres départs. Pour protéger les sociétés, il faut réserver la prison aux djihadistes jugés dangereux, la psychiatrie à ceux qui rentrent traumatisés et, aux déçus, les programmes de déradicalisation et de réinsertion, qui ne sont pas une amnistie et peuvent s’accompagner d’une solide surveillance.

Entraver les retours, ce serait rejeter sur d’autres pays nos responsabilités. Mais ce serait surtout reproduire l’erreur des années 1990 : les pays arabes ont alors empêché le retour des djihadistes d’Afghanistan. Ils ont constitué une sorte de brigade internationale djihadiste, essaimé sur tous les fronts du terrorisme (en Bosnie, en Tchétchénie) et frappé le 11 septembre 2001, aux Etats-Unis.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/12/11/plus-de-80-des-victimes-du-djihadisme-sont-des-musulmans_4538880_3218.html#z7cCO48mkVP83Yey.99

Sarout, icône de la révolution syrienne, rejoint l’EI

Publié: 30 décembre 2014 par gandibleux dans A contre-courant

LE MONDE | 30.12.2014 à 12h34 • Mis à jour le 30.12.2014 à 15h40 | Par Hélène Sallon

Dans le convoi qui l’emmenait hors de la vieille ville d’Homs, évacuée début mai au terme d’un accord passé entre les quelque 2 000 rebelles syriens assiégés depuis plus d’un an et les troupes du régime de Bachar Al-Assad, Abdel Basset Sarout, décharné et les traits tirés, jurait à la caméra de la chaîne d’opposition syrienne Orient News : « Nous allons nous organiser, changer nos armes, réunir les gens prêts à agir (…). Nous y retournerons. » Ecœuré d’avoir été « abandonné » par l’opposition – « lâche » et minée par les divisions – et « trahi » par la communauté internationale, l’ancien gardien de but de football propulsé icône de la révolte d’Homs ne s’avouait pas vaincu. Depuis Dar Al-Kabira, une enclave rebelle à vingt kilomètres au nord d’Homs, le rebelle de 23 ans préparait déjà la prochaine bataille avec les combattants de sa brigade.

Abdel Basset Sarout.

C’est au sein de l’Etat islamique (EI) que le jeune chef de guerre, accompagné d’une centaine d’insurgés, aurait désormais choisi de poursuivre son combat contre le régime syrien. La nouvelle de son allégeance au groupe djihadiste, que Sarout aurait confiée au militant Abou Bilal Al-Homsi dans un échange de messages le 23 décembre, a fait l’effet d’une bombe chez les militants révolutionnaires.

Incrédules, nombreux ne veulent pas croire que leur plus emblématique porte-drapeau est passé à l’ennemi. Pour les groupes liés à l’Armée syrienne libre, l’EI est un adversaire implacable, dont l’objectif n’est pas le renversement du régime mais l’établissement d’un califat islamique. Dès la fin 2013, de violents combats ont opposé ces deux tendances de la rébellion, mais l’EI a vite pris le dessus.

Le jeune gardien de but, promis à une carrière internationale, a évolué avec la révolution. Son cheminement a été immortalisé dans le documentaire Homs, chronique d’une révolte, du réalisateur damascène Talal Derki, qui a filmé le jeune homme dès les débuts du soulèvement contre le régime, en 2011, jusqu’en avril 2013. Boucles noires tombant sur la nuque et poing levé, à la fois photogénique et charismatique, l’étoile montante du club de football d’Al-Karama haranguait la foule d’Homs lors des manifestations pacifiques chaque vendredi. L’enfant du quartier sunnite de Bayada jouait alors de sa popularité et de son talent à improviser des chants pour braver, à visage découvert, la dictature.

Basculement progressif

Un an plus tard, foulard noué autour du front, petite barbe et kalachnikov à l’épaule, le chantre pacifique s’est fait guérillero. Face à la multiplication des massacres de civils, Sarout ne croit plus une victoire possible sans le recours aux armes. Il prend la tête d’un groupe de jeunes prêts à en découdre pour défendre leurs idéaux de liberté et de dignité. Ciblé par le régime qui veut la peau de cette « icône », pris dans l’étau qui se resserre autour des combattants rebelles d’Homs, le jeune homme cède au désabusement au fil des mois. « Je veux mourir en martyr », confie-t-il à la caméra de Talal Derki, les yeux dans le vague et un lance-roquettes coincé négligemment entre les cuisses. Lui qui a réchappé plusieurs fois de la mort se sent bien seul face à la disparition de ses proches.

Talal Derki a observé le basculement progressif du rebelle modéré d’Homs vers l’idéologie djihadiste. Quelques jours avant de capituler face aux troupes du ­régime en mai, Sarout s’en remet au Front Al-Nosra, la branche ­syrienne d’Al-Qaida, et à l’EI pour sauver les rebelles assiégés. Se sentant « trahi » par l’« abandon » d’Homs, puis « marginalisé » au sein de l’opposition, il avait confié à un ancien compagnon de dissidence, Thaer Al-Khalidiya, son désir de passer à l’EI. Dans une photo récente diffusée sur le site de Twitter, le jeune homme apparaît vêtu du qamis, le vêtement long et noir des djihadistes.

L’attirance de Sarout pour l’EI est symptomatique d’une « radicalisation d’une partie des révolutionnaires syriens, se sentant abandonnés à la fois par les démocraties occidentales, les monarchies du Golfe et les brigades rebelles modérées », analyse le chercheur Romain Caillet, dans un rapport sur la progression de l’EI dans la région d’Homs, publié en août par la fondation norvégienne Noref. De plus en plus de rebelles d’Homs, impressionnés par la richesse et la force de l’EI, se tournent vers cette organisation, qui a renforcé son implantation dans le centre de la Syrie après avoir conquis les provinces de Rakka et Deir ez-Zor.

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