« Plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans »

Publié: 30 décembre 2014 par gandibleux dans Actualités, EI

LE MONDE | 11.12.2014 à 12h34 • Mis à jour le 11.12.2014 à 12h39 |

Le Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR) créé en 2008 analyse la montée de l’islamisme sous toutes ses formes. Son directeur, le politologue Peter Neumann, publie jeudi 11 décembre, en collaboration avec BBC World, la première étude consacrée au coût humain du djihadisme mondial. Le document recense 5 042 morts au cours du mois de novembre dans 664 agressions. Il explique au Monde les mécanismes de l’engagement de ressortissants des pays occidentaux dans le djihadisme.

Capture d’écran d’une vidéo de propagande de l’Etat islamique du 20 novembre 2014, montrant des Français, partis combattre au sein de l'organisation, qui brûlent leurs passeports.
Djihadiste à Gaza, le 4 octobre 2014.

Qu’avez-vous voulu démontrer en dressant ce bilan de conflits qui se poursuivent dans quatorze pays différents ?

L’immense coût humain de ce conflit est mal connu alors que les exécutions d’Occidentaux ont été très médiatisées. Nous insistons sur le fait que plus de 80 % des victimes du djihadisme sont des musulmans. Cela constitue une faiblesse potentielle pour ces mouvements qui prétendent combattre au nom de l’islam.

Ce bilan constitue-t-il un tournant ?

Le paysage a complètement changé en trois ans. En 2011, on pensait que les « printemps arabes » allaient permettre de tourner la page Al-Qaida. En fait, les révolutions ont créé une instabilité qui a fait ressortir les fractures identitaires enfouies du temps des dictatures et ont permis aux groupes djihadistes de rentrer au pays et d’y combattre. Notre étude illustre avec des donnés et des faits la force de cette mutation.

Sur quelle base compilez-vous ces chiffres ? S’agit-il vraiment d’une guerre unique ?

Certes, les groupes locaux sont différents, mais ils ont en commun une conception du djihad que nous avons identifié par deux critères : l’obligation individuelle faite aux jeunes gens de combattre et le projet d’une société sans élection ni droits démocratiques.

En quoi le phénomène est-il nouveau ?

Non seulement par l’intensité de la violence, mais aussi par le fait que, pour la première fois, l’Etat islamique (EI) propose un projet qui paraît tellement enthousiasmant que 16 000 jeunes, venus du monde entier dont plusieurs milliers d’Europe, se sont déplacés pour y participer. Nous les suivons, nous parlons directement à certains et je peux vous dire que certains croient réellement qu’un nouveau califat est en train d’émerger. Je n’ai jamais vu un pareil engouement, ni une pareille participation des femmes. On a désormais toute une nouvelle génération attirée vers l’orbite djihadiste, des jeunes de 15-17 ans qui considèrent Ben Laden comme leur grand-père. La vieille génération est en train de leur passer le relais, ce qui est rare dans l’histoire des mouvements terroristes.

Pourquoi la Syrie attire-t-elle de façon spécifique ?

Le conflit syrien donne une nouvelle vie au mouvement djihadiste, car la Syrie est au centre du monde musulman, non loin de Jérusalem. Personne n’imagine un califat ayant pour capitale Mogadiscio ou Bamako. Alors que des prophéties du Coran désignent Damas comme lieu d’un retour du Prophète.

Les politiques ont-ils des leçons à tirer de votre travail ?

Oui : ils doivent comprendre que nous faisons fasse à une idéologie ancrée mondialement et cesser de faire croire qu’on en viendra à bout uniquement militairement. Des moyens politiques, économiques et sociaux sont nécessaires pour la combattre. Ce sera très compliqué et long.

Les menaces terroristes dans les pays occidentaux sont-elles réelles ?

Je ne sais pas si nous aurons une attaque demain ou le mois prochain. Mais, ce dont je suis sûr, c’est qu’au moment où nous parlons des gens se réunissent en Syrie et en Irak et tissent des liens. Cela provoquera un jour des attaques terroristes. N’oublions pas qu’il s’est écoulé quatorze ans entre la fin de la guerre d’Afghanistan contre l’URSS et le 11-Septembre. Si des attaques terroristes se produisaient, le groupe qui paierait le prix le plus élevé serait les musulmans.

Comment des jeunes Européens deviennent-ils des djihadistes ?

Les éléments de départ sont connus : des enfants d’immigrés en quête identitaire qui nourrissent des griefs à l’égard des sociétés occidentales où, souvent rejetés, ils ne se sentent pas à l’aise. La rencontre avec des militants salafistes dont les réponses tranchées résolvent le dilemme identitaire, désignent des ennemis et confèrent une impression de supériorité. Chaque geste de la vie est codifié. On leur garantit le paradis s’ils suivent ces règles. C’est attirant pour certains jeunes.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux ?

On dit souvent que l’EI dispose d’une stratégie sophistiquée de recrutement via les réseaux sociaux. C’est vrai, mais l’idée qu’en regardant des vidéos on décide soudain de partir pour la Syrie ne correspond pas à la réalité. C’est un processus de sociabilisation par les pairs : des groupes de jeunes se rencontrent dans une mosquée ou dans un kebab et se radicalisent ensemble. Quand l’un d’eux part, la pression amicale du groupe opère, et d’autres le suivent. Cela explique que certaines petites villes européennes produisent un groupe important de djihadistes. Si Internet suffisait, le processus serait plus diffus.

Les djihadistes avec qui vous dialoguez vous parlent-ils avec confiance ?

Nous suivons sur internet 550 combattants via leurs comptes Twitter et Facebook. Nous sommes une université, pas un service de renseignement ou un groupe de hackers. Nous n’ouvrons pas de faux compte et ne falsifions pas nos identités. Nos interlocuteurs nous googlisent et ils voient que nous parlons aux politiques, que nous sommes cités dans les médias. En nous parlant, ils veulent nous utiliser comme des porte-parole.

Certains pays d’Europe « fabriquent »-ils davantage de djihadistes que d’autres ?

Aucun « modèle » d’intégration ne protège contre l’engagement djihadiste. Paradoxalement, les pays réputés les plus tolérants – Danemark, Norvège, Suède, Pays-Bas – sont ceux qui produisent le plus de combattants islamistes proportionnellement à leur population. C’est la Belgique avec 300 combattants, et non la France, qui est le pays le plus touché.

Que pensez-vous des mesures destinées à prévenir les départs ou à empêcher les retours de djihadistes ?

Il est très important d’empêcher les jeunes de partir en Syrie. Parmi ceux que nous surnommons les « fan boys », ces garçons qui soutiennent passionnément l’EI derrière leur écran d’ordinateur, personne ne peut distinguer l’imbécile qui bluffe du dangereux qui risque de passer à l’acte. Dans cette université, nous avons en mémoire l’itinéraire de Roshonara Choudhry, une brillante étudiante en lettres qui s’est radicalisée en regardant des prêches en ligne et, en 2010, a tenté de poignarder son député parce qu’il avait voté en faveur de la guerre en Irak.

En revanche, c’est une très mauvaise idée d’empêcher les retours en retirant le passeport, voire la nationalité. Certains des djihadistes rentrent et environ 20 % vivent une totale désillusion et pourraient être des voix puissantes pour dissuader d’autres départs. Pour protéger les sociétés, il faut réserver la prison aux djihadistes jugés dangereux, la psychiatrie à ceux qui rentrent traumatisés et, aux déçus, les programmes de déradicalisation et de réinsertion, qui ne sont pas une amnistie et peuvent s’accompagner d’une solide surveillance.

Entraver les retours, ce serait rejeter sur d’autres pays nos responsabilités. Mais ce serait surtout reproduire l’erreur des années 1990 : les pays arabes ont alors empêché le retour des djihadistes d’Afghanistan. Ils ont constitué une sorte de brigade internationale djihadiste, essaimé sur tous les fronts du terrorisme (en Bosnie, en Tchétchénie) et frappé le 11 septembre 2001, aux Etats-Unis.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/12/11/plus-de-80-des-victimes-du-djihadisme-sont-des-musulmans_4538880_3218.html#z7cCO48mkVP83Yey.99

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