La « porte des pauvres », la nouvelle ségrégation sociale qui émeut New York

Publié: 26 août 2014 par gandibleux dans A contre-courant, Actualités, USA

Maxime Lelong: 8 etage.com

ANew York et à Londres, des promoteurs immobiliers construisent des immeubles de haut standing dont certains appartements sont des logements sociaux. Mais pour ne pas « mélanger » les populations, les riches propriétaires empruntent l’entrée principale tandis que les locataires aux revenus modestes doivent passer par une porte à l’arrière de l’immeuble, la « poor door ».

L'Upper West-Side, quartier le plus chic de New York, en bordure de Central Park. (photo flickr/boscdanjou)

Comme toute politique sociale, l’idée de base était louable. Jusqu’à ce qu’elle soit détournée pour coller à la réalité du marché. En promettant des subventions et des exonérations aux promoteurs qui prévoient un pourcentage de logements sociaux dans leurs projets de luxueux immeubles en centre ville de New York, l’objectif de la ville était d’encourager la mixité sociale. Eviter que, comme dans la majorité des métropoles, le centre ville devienne un ghetto à riches où les loyers explosent, obligeant les revenus modestes à migrer vers la banlieue.

Mais un riche homme d’affaire prêt à payer plus d’un million de dollars pour un penthouse en plein Upper West-Side – le quartier le plus chic de New York – ne veut pas partager son ascenseur avec une famille au revenu modeste. C’est en tout cas ce que le groupe de promotion immobilière new yorkais Extell a pensé quand il a imaginé les plans du 40 Riverside Boulevard, un immeuble de 33 étages composé de 219 appartements de luxe et 55 logements sociaux, dont la fin des travaux est prévue pour 2015. Alors pour éviter de mélanger les torchons et les serviettes, le promoteur a prévu deux entrées au gratte-ciel.

Une porte qui donne sur ruelle

La première donnera sur le boulevard qui sépare l’immeuble du parc Riverside et du fleuve Hudson. L’imposante porte tambour, surmontée d’un auvent en verre sur lequel sera inscrit en lettres brossées « One Riverside Park », correspondra aux standards d’entrée d’immeuble résidentiel luxueux situé sur les rives. A l’intérieur, un vaste hall, des canapés et surement un accueil avec concierge(s) permettra aux propriétaires de se renseigner sur les horaires de la prochaine séance de fitness organisée par le coach de la salle de sport de l’immeuble. Ou sur la température de l’eau de la piscine intérieure située au sous-sol.

Le 60 boulevard Riverside, futur voisin du nouvel immeuble d'Extell. (capture Google Street View)

La seconde entrée se trouvera derrière l’immeuble. Beaucoup plus simple que la première, elle permettra aux allocataires de rejoindre leur appartement dans la plus grande discrétion. Sans doute pour ne pas donner une mauvaise image à la résidence. Et pour être certain que les deux populations ne se croisent sous aucun prétexte, le promoteur a tout prévu. En plus de rentrer chez eux par la « poor door » ou « porte des pauvres », les locataires aux revenus modestes devront aussi mettre leurs poubelles dans des locaux à ordures différents de ceux des riches propriétaires. Les boites aux lettres aussi seront distinctes pour les deux types d’habitants. Et évidemment, peu de chances que les allocataires aient accès à la salle de sport et à la piscine, comme c’est déjà le cas dans beaucoup d’immeubles chics de la grosse pomme.

Une politique d’apartheid

A New York, le phénomène de la « poor door » défraie la chronique et déchaîne les éditorialistes des grands quotidiens. Pour eux, la validation de ce type d’entrées par la mairie de la ville signe l’instauration d’une nouvelle ségrégation sociale. Les mots sont forts et font directement référence à l’époque où les Noirs étaient obligés de boire à des fontaines différentes ou d’entrer dans des lieux publics par des portes réservées « aux gens de couleur ». La comparaison avec la série télévisée Downton Abbey, où Lord Grantham et sa famille vivent à l’étage dans un somptueux appartement tandis que ses domestiques vivent au rez-de-chaussée, a aussi fait son apparition dans les articles de journaux.

Le principal reproche est fait à la direction de l’habitat et du logement de New York qui a validé le projet déposé par le groupe Extell. Surtout, Bill de Blasio, maire démocrate de la ville qui se revendique progressiste, récolte l’opprobre de cette décision. A l’époque conseiller municipal, il a fait partie de la majorité qui a voté « Oui » à une modification de la loi permettant ce genre de projets. Wiley Norvell, porte-parole de New York, a déclaré la semaine dernière, suite au tollé médiatique : « Nous sommes en profond désaccord avec cette approche et nous ferons les changements nécessaires pour qu’elle reflète nos valeurs et nos priorités ». Une belle reculade.

Bill de Blasio, maire de New York. (photo flickr/kevdia)

Mais New York n’est pas la seule ville où les promoteurs estiment qu’il est important que les familles modestes, bénéficiaires de logements sociaux, n’aient pas le droit à la même vie que les gens riches. A Londres aussi le phénomène prend de l’ampleur, explique la journaliste Hilary Osborne dans un article publié sur le Guardian. Cependant, à la différence de New York, les promoteurs londoniens n’incluent pas des logements abordables dans leurs immeubles luxueux pour décrocher des subventions ou prétendre à des exonérations. A Londres, il est obligatoire pour un constructeur de prévoir un pourcentage minimum de logements sociaux dans un immeuble. Dans le cas contraire, le permis de construire est refusé.

Après Londres et New York, Paris ?

La politique londonienne est proche de celle menée par la Ville de Paris qui cherche à atteindre 30% de logements sociaux d’ici 2030. Par conséquent, il est imposé aux promoteurs de prévoir des appartements abordables dans beaucoup de zones de l’agglomération, surtout dans les zones en déficit de logements sociaux. Parmi elles, par exemple, les quartiers de la Tour Eiffel, des Champs-Elysées ou du Musée du Louvre où les logements HLM se font rares. Là-bas, toute opération de construction ou de rénovation supérieure à 800m2 de surface nette induit l’obligation de 25% de logements sociaux.

Emerge alors une question. Qu’est-ce qui empêche les promoteurs français d’importer la « poor door » dans les quartiers chics de Paris ? Interrogé par 8e étage, Hervé Leroy, directeur adjoint de la Direction Régionale et Interdépartementale de l’Hébergement et du Logement (DRIHL) d’Ile-de-France a expliqué que, même si aucune loi n’existe pour empêcher le développement de ce phénomène, « ce n’est pas dans la tradition française de fonctionner comme ça » et que « un promoteur qui agirait de la sorte serait très mal vu ». Des arguments qui misent principalement sur la bonté et l’humanité des magnats du bâtiment.

Immeuble parisien. (photo d'illustration flickr/liquidskyarts)

La mairie de Paris, de son côté, maintient que la capitale « n’a aucunement l’intention de laisser ce type de ségrégations spatiales traverser l’Atlantique ». « La Ville de Paris souhaite promouvoir la mixité sociale partout. Certains programmes privilégient d’ores et déjà une dissémination des logements locatifs sociaux dans les immeubles, et non plus leur concentration dans une même aile ou cage d’escalier », nous ont précisé les services d’Anne Hidalgo, maire de Paris.

La « poor door », symptôme d’une crise profonde

Mais pour les éditorialistes anglosaxons, s’attaquer à la « poor door » c’est s’attaquer au mauvais ennemi, à la conséquence plutôt qu’à la cause qui n’est autre que la crise immobilière qui frappe les grandes métropoles. Ceux qui se font les avocats du diable avancent que, derrière la symbolique écœurante, la porte des pauvres permet malgré tout à des familles d’habiter en plein centre ville, dans un immeuble de haut standing, sans avoir besoin d’être millionnaire. Dave Hill, éditorialiste au Guardian a même écrit, non sans une pointe de cynisme : « Rentrer dans leur tour résidentielle flamboyante par la même porte que leurs riches voisins ne rendra pas les gens fauchés plus fortunés, ou leur appartement plus luxueux ».

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