Le vote pour les petits partis est-il un vote perdu?

Publié: 24 avril 2014 par estellavaras dans A contre-courant
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Entretiens>Jean-Paul Duchâteau Publié le jeudi 24 avril 2014 à 15h23 – Mis à jour le jeudi 24 avril 2014 à 15h25

 

Plusieurs partis traditionnels s’inquiètent de voir des petites formations les affaiblir au profit de leurs adversaires. Il faut voter « utile » pour favoriser la formation d’une majorité, disent les uns. La démocratie a besoin d’opposition répondent les autres. Entretiens croisés .

OUI – Pierre Vercauteren, politologue (UC-Mons)

 

Plus ces mouvements davantage radicaux parviennent à drainer un nombre important d’électeurs, plus la constitution ultérieure de majorités sera compliquée. Cela pourrait en effet entraîner un affaiblissement plus ou moins fort des partis traditionnels, et la nécessité de composer une majorité ouverte à un plus grand nombre de partis, ce qui nuirait à sa cohésion et à son efficacité.  

Voter pour l’un ou l’autre parti – démocratique – permettrait-il de forcer un changement politique plus efficacement que le ferait un vote pour les partis dits traditionnels ?

Non, car le vote pour les petits partis constitue d’abord un vote de sanction et la manifestation d’un désarroi de l’électeur. Donc, le vote pour les petits partis ressort davantage de la critique que de l’adhésion à leurs programmes.

Ce n’est donc pas pour vous un vote « utile » ?

Je veux d’abord préciser que le vote pour un petit parti n’est en rien antidémocratique, à condition bien sûr que ce petit parti se situe dans le jeu démocratique. Cela étant, ils permettent d’exprimer une critique ou un rejet de ce que font, ou ne font pas, les partis traditionnels. Cela étant, plus ces mouvements davantage radicaux parviennent à drainer un nombre important d’électeurs, plus la constitution ultérieure de majorités sera compliquée, en cela qu’une telle situation provoquerait une plus grande dispersion sur la carte électorale et politique. Cela pourrait entraîner un affaiblissement plus ou moins fort des partis traditionnels, et la nécessité de composer une majorité ouverte à un plus grand nombre de partis, ce qui nuirait à sa cohésion et à son efficacité.

Le système électoral proportionnel qui est le nôtre n’implique-t-il pas par définition une telle dispersion et donc une plus grande vitalité démocratique que le système majoritaire – un camp contre l’autre – que l’on connaît par exemple en France ?

C’est un débat qui revient à chaque campagne électorale, qu’elle soit fédérale ou régionale. Le fait de voter sur une palette plus large de partis dans le système proportionnel induit qu’on soit obligé de recourir à la formation de coalitions et cela donne à l’électeur l’impression que, quel que soit son vote, on retrouve toujours les mêmes au pouvoir. Cela étant, on observe qu’il n’y a jamais eu de majorité claire pour changer le système, dans la mesure où certains reprochent au scrutin majoritaire de provoquer des alternances brutales qui empêchent toute continuité dans l’action publique.

Vous disiez auparavant que le vote pour les petits partis est essentiellement un vote de rejet. Vous ne croyez donc pas que ces partis puissent apporter une vitalité retrouvée au débat politique ?

Pas nécessairement, dans la mesure où ils situent eux-mêmes leur argumentation dans la critique de ce qui se fait autre part, plus que dans la proposition concrète et réalisable de projets alternatifs. Des études fondées sur les résultats électoraux des dix dernières années montrent que la volatilité de cet électorat est très grande. Ils peinent donc à consolider leurs forces, si ce n’est dans le rejet des partis classiques.

A ce propos, la démarche active ou passive de l’abstention n’est-elle pas plus significative que le vote pour les petits partis ?

Je pense qu’une part significative de l’abstention est davantage à chercher dans une exaspération à l’égard du nombre de scrutins enregistré depuis 1999.

Pour que les électeurs puissent bien connaître le projet politique des petits partis, ne faudrait-il pas que ces derniers disposent du même temps d’antenne dans les médias que les formations traditionnelles ?

Il faut bien instaurer une règle la moins ambiguë possible. Dans certaines circonscriptions, on note la présence d’une vingtaine de listes. Comment, alors, décider qui aura accès ou non à la radio-télévision, si ce n’est par le système qui consiste à distinguer les partis qui disposent déjà d’une représentation dans les différents parlements et les autres ? Il faut aussi veiller aux effets pervers que provoquerait une égalité de traitement. Le temps d’antenne qui serait accordé aux émissions et débats électoraux serait tel qu’il provoquerait très vite une désaffection large des téléspectateurs à l’égard de ces programmes.

 


 

 

NON – Pierre Verjans, politologue (Université de Liège)

 

Affaiblit-on son groupe d’idées en votant pour des gens qui risquent de ne pas avoir d’élus ? Beaucoup d’électeurs potentiels des petits partis pensent au contraire rendre service à leur camp en souhaitant qu’ils fassent pression indirectement sur un grand parti pour que celui-ci radicalise son programme.

 

Voter pour un petit parti, est-ce adhérer à son projet politique, ou vouloir sanctionner les partis traditionnels ?

C’est d’abord un vote-sanction. Si les partis sont petits, c’est que lors des élections précédentes, il n’y a pas beaucoup de gens qui ont voté pour eux. On peut donc supposer que le vote pour un petit parti est la marque d’une défiance par rapport à un grand parti pour lequel une partie de la population avait voté auparavant. Mais, comme pour les grands partis, il est très difficile de connaître la motivation d’un électeur. Il y a toute une série de gens votant pour les grands partis par tradition familiale, locale, professionnelle ou encore par reconnaissance pour un service clientéliste reçu. Donc, tant pour les grands que les petits partis, il y a toute une série de raisons de voter ici ou là, sans pour autant adhérer à un programme.

Certains affirment qu’en votant pour un petit parti, on affaiblit automatiquement son camp au profit de l’autre en face. Votre avis ?

Ne confondons pas tout. Lors d’un scrutin fédéral ou régional, on vote d’abord pour désigner des représentants dans une assemblée. Les parlements représentent donc la diversité de l’opinion, et c’est bien ainsi. C’est une autre étape qui consiste à former des gouvernements. Affaiblit-on son groupe d’idées en votant pour des gens qui risquent de ne pas avoir d’élus ? Beaucoup d’électeurs potentiels des petits partis pensent au contraire rendre service à leur camp en souhaitant que ces derniers fassent pression indirectement sur un grand parti pour que celui-ci radicalise son programme.

Le PS n’arrête pas de dire depuis le début de la campagne que voter pour le PTB, c’est automatiquement renforcer le MR et la droite. Vous êtes d’accord ?

On pourrait faire cette analyse si effectivement le PS risquait de perdre des voix à cause de l’extrême gauche. Mais un examen très fin des résultats des élections communales de 2012 montre, paradoxalement peut-être, que cela n’a pas été le cas. En fait, quand le PTB monte, ce sont les absents au vote qui diminuent. Et on a d’ailleurs pu constater qu’à plusieurs endroits, il y avait une augmentation parallèle des voix en faveur du PS d’une part, du PTB de l’autre. Cela dit, une percée des petits partis, tant à droite qu’à gauche, aurait comme effet de forcer les grands partis de chaque camp à armer leur discours et à ne plus seulement compter sur des rentes de situation. Cela freinerait sans doute la tactique des différents partis de se situer davantage au centre pour ratisser large, un phénomène qui a pour conséquences de désorienter complètement l’électorat.

Donc, vous ne partagez pas l’argument des grands partis pour qui voter pour une formation plus radicale est un vote inutile et perdu ?

Non. On peut au contraire considérer qu’il est utile d’avoir un ou des parlementaires dans une assemblée, qui ne chercheraient pas à participer au pouvoir, et dont la mission serait majoritairement de poser des questions, dérangeantes le cas échéant, puisque c’est bien la fonction d’un parlement que de contrôler un gouvernement. Ce serait très enrichissant pour notre démocratie.

Justement, pour que les électeurs puissent apprécier sur pièces la pertinence des différents programmes, ne devrait-on pas permettre aux petits partis de disposer du même temps d’antenne que les grands, en tout cas sur les chaînes de service public dont c’est davantage la mission ?

D’abord, n’imposons pas de règles plus contraignantes aux médias publics, au risque de leur faire perdre leur audience. Sur le fond de la question, il n’y a pas de règles légales, démocratiques ni même déontologiques qui obligeraient à traiter tout le monde sur le même pied. Je pense que les règles généralement adoptées par les différentes chaînes sont les moins mauvaises, à défaut de pouvoir être complètement satisfaisantes. Il s’agit de donner un large écho aux partis qui ont déjà fait la preuve, par leurs résultats précédents, de leur représentativité, et, dans le même temps, d’offrir la possibilité, mais dans une moindre mesure, aux plus grandes des petites listes de faire connaître leurs arguments.

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