De l’utilité de la Guerre froide

Publié: 18 avril 2014 par estellavaras dans A contre-courant
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Contribution externe Publié le vendredi 18 avril 2014 à 08h01 – Mis à jour le vendredi 18 avril 2014 à 08h01

 

Opinions 

Une opinion de Ian Buruma, professeur de démocratie, des droits humains et de journalisme au Bard College de New York et auteur de « L’an zéro: une histoire de 1945 ».

Les relations entre les pays occidentaux et la Russie ont rarement été aussi mauvaises qu’aujourd’hui, depuis l’intervention du président russe Vladimir Poutine en Ukraine et sa décision d’annexer la Crimée. Le président américain Barack Obama a toutefois tenu à assurer à la communauté internationale qu’il ne s’agissait pas du début d’une nouvelle guerre froide. Cela n’empêche pas certains Américains, qu’ils soient des libéraux bellicistes ou des conservateurs purs et durs, de comparer défavorablement la présidence d’Obama avec celles de présidents supposément plus coriaces, comme Dwight Eisenhower et Ronald Reagan.

Qu’importe qu’Eisenhower n’ait rien fait pour empêcher les tanks russes d’écraser l’insurrection hongroise de1956 ou que Reagan n’ait jamais eu l’intention de venir en aide aux militants de Solidarnosc lorsqu’ils défièrent le régime communiste au pouvoir en Pologne. Sous bien des aspects, la guerre froide facilita la tâche des présidents américains. Il n’existait alors que deux grandes puissances – l’émergence de la Chine n’est intervenue que récemment – et leurs sphères d’intérêt respectives étaient clairement définies.

Stalinisme, maoïsme et conservatisme

L’idéologie du pouvoir en Union soviétique était également claire : une version staliniste du communisme. Le stalinisme, comme le maoïsme en Chine, était en fait profondément conservateur. Son principal objectif était le renforcement du régime au plan intérieur et l’assujettissement des pays satellites à l’étranger. Si l’ennemi idéologique était le monde capitaliste, la menace immédiate était représentée par “les trotskistes”, “les révisionnistes” et autres “éléments réactionnaires” de la zone d’influence soviétique.

En période de crise, le nationalisme russe traditionnel était mobilisé pour servir les intérêts soviétiques. La Chine a suivi la même voie. Mao Zedong n’était pas un expansionniste impérialiste, au point de ne jamais demander aux Britanniques de restituer HongKong à la Chine. Le Grand Timonier a lui aussi inféodé le nationalisme chinois au meilleur des mondes communistes. Mais la situation a changé du tout au tout après la mort de Mao et l’effondrement de l’Union soviétique.

Le communisme, sous forme de l’idéologie dominante, a disparu en Russie et est devenu tellement dilué dans la Chine capitaliste qu’il n’en reste plus guère que les attributs symboliques – et un parti léniniste ayant le monopole du pouvoir. Cette évolution a créé un vide politique dans les deux pays. On a d’un côté un gouvernement russe qui tente de justifier une autocratie élue; et, de l’autre, la dictature du parti unique en Chine qui cherche à renouveler sa légitimité.

Le retour en grâce des philosophes oubliés

Des traditions anciennes, discréditées, ont subitement été remises au goût du jour. Poutine s’évertue à démontrer la supériorité de l’âme nationale russe en citant des philosophes à moitié oubliés, tandis que les autorités chinoises ont commencé à évoquer le confucianisme comme base de la nouvelle doctrine politique. Tous ces propos sont pour le moins boiteux. La grande majorité des Chinois, responsables du gouvernement y compris, n’ont qu’une vague connaissance des Classiques confucéens. Les autorités tendent à ne sélectionner que les citations qui confirment leur mainmise sur le pouvoir, soulignant des vertus “traditionnelles” telles que la soumission à l’autorité, mais négligeant le fait que la pensée de Confucius défend le droit à la rébellion contre des dirigeants injustes.

Les philosophes préférés de Poutine sont un pot-pourri de nationalistes mystiques qui voyaient la Russie comme une communauté spirituelle basée sur la foi orthodoxe, mais dont les idées sont par ailleurs trop diverses, et trop obscures, pour engendrer une doctrine cohérente. Leurs pensées ne correspondent même pas toujours à la ligne idéologique de Poutine. Pour le président russe, l’effondrement de l’Union soviétique a été une catastrophe majeure, ce qui ne l’empêche pas de citer abondamment Ivan Iline, un philosophe qui devint un opposant résolu du régime soviétique et qui fut banni et exilé en Europe occidentale par Lénine.

Il se peut que Poutine pense réellement que la Russie est un bastion spirituel face à la décadence d’un monde occidental corrompu par le matérialisme et l’homosexualité. Il se peut également que les dirigeants actuels de la Chine, dont les familles se sont enrichies par le biais de faveurs politiques, soient des étudiants convaincus de la pensée confucéenne. Mais les gouvernements russe et chinois encouragent une tendance difficile à gérer : le nationalisme basé sur le ressentiment.

« L’éducation patriotique » par le ressentiment

Le dogme maoïste a pour l’essentiel été remplacé en Chine par l’introduction de cours scolaires sur “l’éducation patriotique”, par ailleurs mise en exergue dans les musées d’Histoire et par toutes sortes de monuments. Les Chinois grandissent avec l’idée – pas entièrement fausse – que la Chine a été profondément humiliée par les puissances étrangères pendant plus d’un siècle, en particulier durant les guerres de l’opium du XIXe siècle et l’occupation brutale du pays par le Japon. Seule une Chine forte, sous la férule ferme du Parti communiste, est en mesure de protéger la population de nouvelles exactions.

En Russie également, Poutine manipule d’anciens griefs et l’idée reçue qu’un Occident pervers s’acharne à saper l’unité russe et à détruire son âme. Tout comme les dirigeants chinois, Poutine accuse les pays occidentaux de se liguer contre la Russie. Cette attitude, que l’on pourrait qualifier de paranoïaque, n’est pas complètement irrationnelle. Ces deux Etats, la Russie et la Chine, sont entourés de pays alliés des Etats-Unis. Et en portant l’Otan aux frontières de la Russie, l’Occident ne s’est pas vraiment montré sensible aux préoccupations de sécurité de ce pays.

Le problème que présente le nationalisme basé sur le ressentiment est qu’il entrave la diplomatie, basée elle sur des concessions de part et d’autre. Toute critique est rapidement perçue comme un signe d’hostilité ou de manque de respect. Des gestes malheureux de politiciens américains ou japonais sont aussitôt dénoncés comme “une insulte pour le peuple”. Une grande partie de cette rhétorique a bien sûr vocation à mobiliser l’opinion publique aux côtés de ses dirigeants autocratiques. Mais le nationalisme rancunier de ces régimes autoritaires a fait que les relations sont devenues plus difficiles à gérer qu’avec leurs prédécesseurs communistes, plus brutaux, mais moins imprévisibles. Compte tenu de l’extrême dangerosité d’une confrontation armée, la meilleure stratégie pourrait encore être celle préconisée par le diplomate américain George Kennan en1947, à savoir une politique de “l’endiguement” à l’égard de l’Union soviétique. Si la Chine et la Russie ne peuvent être traitées comme des pays amis, les situations conflictuelles peuvent être gérées en reconnaissant leurs intérêts et avec une vigilance constante.

Si, contrairement à l’opinion de M.Obama, nous sommes au seuil d’une nouvelle guerre froide, qu’il en soit ainsi. Le principe même de la guerre froide était d’empêcher une guerre “chaude”.

 

Copyright : Project Syndicate, 2014. http://www.project-syndicate.org

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