Stop à l’école de la médiocrité

Publié: 15 avril 2014 par estellavaras dans A contre-courant
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Barbara Dufour, enseignante Publié le dimanche 13 avril 2014 à 19h21 – Mis à jour le lundi 14 avril 2014 à 11h35

 

Opinions La mixité sociale seule n’est pas la solution pour lutter contre les inégalités sociales à l’école. Cela passe aussi par un enseignement de qualité et des enseignants motivés et reconnus. Une opinion de Barbara Dufour, enseignante. Ces derniers temps, l’enseignement est associé, quasi systématiquement, aux inégalités sociales qu’il génère et à la mixité sociale qui serait « la » solution. Et personne n’évoque, même en filigrane, la qualité de l’enseignement. Pourtant, quand l’école n’offre pas une formation de qualité, qu’elle soit mixte socialement ou non, ce sont les moins privilégiés qui trinquent puisque, pour les plus favorisés socio-culturellement parlant, les familles compensent les manquements de l’école.

Or, pour le moment, on observe un manque de qualité dans l’enseignement. Les discours optimistes de nos dirigeants sur les résultats apparemment encourageants de nos jeunes n’y changent rien, les conséquences d’une école de la médiocrité sont bien là. Le taux de réussite en première année du supérieur est à la baisse(1) et la difficulté qu’ont les chefs d’entreprise de trouver de la main-d’œuvre adéquate est bien réelle.

Et qu’en est-il de la motivation des enseignants, indispensable à la qualité de l’enseignement ? Qui s’en soucie encore ? Certains voudraient nous faire croire que, pour être (un bon) enseignant, il suffit d’accumuler des jours d’ancienneté (c’est le nombre de jours prestés qui donne priorité pour une éventuelle nomination), de remplir des formulaires d’objectifs et de compétences acquises ou non acquises, de suivre 3 jours de formation par an. Comment peut-on assommer les enseignants de procédures et de contrôles et croire qu’ils vont continuer à être motivés ? Comment peut-on penser qu’on peut former des jeunes en appliquant des techniques pédagogiques sans avoir la flamme pour leur donner l’envie d’apprendre ? Comment peut-on penser qu’on est heureux d’enseigner en se faisant critiquer de toute part ? Le métier d’enseignant a perdu ses lettres de noblesse. Les enseignants ont perdu la reconnaissance indispensable à l’exercice de leur profession et de leur autorité.

Les conséquences sont palpables : nivellement par le bas, découragement des acteurs de l’enseignement, violence, difficultés de mettre en place des règles de vie commune, décrochage scolaire… Pendant ce temps, les cours privés, payants bien entendu, se multiplient.

Un défavorisé + un favorisé dans un enseignement sans qualité = un non qualifié et un qui s’en sort quand même grâce à la famille.

La mixité sociale seule, sans la qualité de l’enseignement, n’est pas une solution pour lutter contre les inégalités sociales.

La difficulté réside dans le fait qu’un enseignement de qualité est en général associé à de l’élitisme puisque ce sont souvent les plus favorisés qui, en comprenant les règles du jeu de l’école, s’en sortent le mieux, les autres restant sur le carreau. Le risque existe donc qu’une école exigeante fasse de la reproduction sociale, les enseignants sélectionnant ceux qui sont déjà bons et excluant les moins bons, passant alors à côté de leur mission de base : assurer la formation de (presque) tous les jeunes.

Mais alors, que faire ?

Faisons l’hypothèse que l’école a une mission d’ordre politique (non pas au sens de l’exercice du pouvoir mais au sens de l’organisation de la vie en communauté) : faire en sorte que chaque jeune trouve la place qui lui convient le mieux, selon son propre choix, posé en toute liberté et indépendamment de son origine socio-culturelle. Et disons-le haut et fort aux enseignants. Il ne s’agit pas seulement de former mais aussi de rendre les jeunes libres et responsables !

1. Stop aux programmes écrits dans un jargon incompréhensible pour le commun des mortels et aux programmes qui changent tout le temps… Cela nuit à la qualité de l’enseignement. L’approche par compétences a noyé l’essentiel de ce qu’il faut savoir à l’école. Finalement, que faut-il retenir ? Qu’est-ce qui est important pour la suite ? Mystère et boule de gomme… Nous voulons des programmes clairs et stables, avec une redéfinition des savoirs de base indispensables à notre société moderne, en particulier dans l’enseignement primaire.

2. Stop au bricolage didactique. Nous exigeons qu’on mette à notre disposition une très grande quantité d’outils d’enseignement et d’outils d’évaluation.

3. Stop au blabla stérile sur le sexisme à l’école, faisons revenir les hommes dans l’enseignement et les discriminations liées au genre diminueront certainement. Mais pour cela, il faudrait revaloriser la profession, et pas seulement en termes de salaire mais aussi en termes de reconnaissance du véritable métier d’enseignant.

4. Stop à une exigence excessive vis-à-vis de l’école. L’école ne peut pas tout faire toute seule, elle s’inscrit dans une société qui encourage les inégalités. Nous exigeons que ce qui est demandé à l’école en termes de justice sociale soit aussi exigé de la société : un accès à un logement décent, une politique volontariste en termes d’emploi, une justice fiscale, une régulation de notre hyperconsommation et de l’hypersexualisation présente partout…

5. Stop aux diktats des spécialistes en éducation. Nous exigeons de l’autonomie didactique et de la liberté d’action pour retrouver du souffle, de la motivation, de l’autorité, du désir d’élever des jeunes dans le respect de soi et des autres. Donnez-nous des objectifs clairs et faites-nous confiance pour les atteindre.

6. Mais en échange, que donnons-nous, nous, les enseignants ? La plupart donnent déjà beaucoup d’énergie, de temps, d’inventivité, d’ingéniosité… Mais probablement que cela ne suffit pas puisque, manifestement, notre enseignement ne va pas si bien que cela. Ne serait-ce pas le moment de repenser notre temps de présence à l’école ? Ne serait-ce pas le moment d’admettre que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et que leurs besoins sont différents ? Ne serait-ce pas le moment d’accepter que notre mission de formation dépasse l’instruction pure et dure ? Ne serait-ce pas le moment de s’ouvrir à plus de diversité, autant culturelle qu’intellectuelle ?

En conclusion, oui à plus de mixité sociale, à plus de justice, à moins de sexisme, mais pas sans un projet fort visant la qualité de l’enseignement et le respect des acteurs de terrain, et pas sans que la société entière se mobilise autour de ce projet. Ce sont les conditions essentielles pour que l’école retrouve son rôle d’ascenseur social et vive sereinement une indispensable mixité sociale, moteur de notre avenir.

 

 

(1) Fédération Wallonie-Bruxelles/ETNIC – 2012, Indicateurs 2012 – 29 – Taux de réussite en 1re année des étudiants de 1re génération dans l’enseignement supérieur en haute école et à l’université, (ressource 9631).

 

 

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