Enceintes malgré elles, mères malgré tout

Publié: 10 février 2014 par estellavaras dans Afrique, Analyse, Société
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Cros Marie-France/S.Vt./JdT Publié le dimanche 09 février 2014 à 17h56 – Mis à jour le lundi 10 février 2014 à 14h11

International Une « épidémie » de viols qui a gagné tout le pays…

L’épidémie de viols au Kivu, à l’est du Congo, est dénoncée depuis les années 1990. Longtemps, cependant, elle a été tue par les victimes, la culture locale poussant les maris à répudier leur épouse violée. En 2007, la rapporteure spéciale du Conseil des droits de l’homme de l’Onu chargée de la violence envers les femmes stigmatisait pourtant « la pire des crises que j’ai jamais rencontrées ». Par le nombre de viols (plus de 10000 avoués par an dans chacune des deux provinces du Kivu, sans compter ceux qui restent tus) et par la cruauté qui les accompagne.

Beaucoup de Congolais affirment que cette pratique a été amenée dans leur pays par les génocidaires rwandais qui se sont réfugiés au Kivu. Depuis leur arrivée (1994), cependant, le nombre de viol a explosé au Congo, y compris dans les régions où n’a pas sévi la guerre. Au Kivu, depuis 2009, on signale aussi un nombre croissant d’hommes violés.

De plus en plus de civils

Si la grande majorité des viols sont commis par l’armée congolaise et par les groupes armés formés par les anciens génocidaires rwandais, une proportion grandissante de violeurs civils est dénoncée dans tout le pays. Cette progression est attribuée à la fois à une plus grande audace des femmes – qui ne reçoivent souvent aucune aide pour élever l’enfant né du viol – à dénoncer les faits et, surtout, à l’impunité dont jouissent les violeurs. Celle-ci est liée à la désintégration croissante des structures traditionnelles, alors que le système de justice moderne néglige totalement les victimes de viols, même si quelques jugements condamnant des violeurs ont eu lieu ces dernières années.

Dans l’opinion publique congolaise, les victimes de viol se voient généralement attribuer la responsabilité des sévices qu’elles ont subis : elles sont globalement accusées, en dépit des évidences contraires, d’avoir porté un « accoutrement indécent ».

Pourtant, les « points sexuellement transmissibles » sont un phénomène bien connu des universités et écoles (obligation de coucher avec un enseignant pour passer de classe). L’Enquête démographique et de santé 2007 indiquait que 64 % des Congolaises déclaraient avoir subi des violences physiques depuis l’âge de 15 ans et 49 % au cours des deux dernières années. Et, en 2012, le Congo était en tête des maternités précoces dans le monde, avec 201 pour 1000.

 

“Elles sont rejetées par leur famille”

Les femmes du village de Burhinyi, dans le Sud-Kivu, ont subi l’arrivée de différentes vagues de bandes armées avec leur lot de pillages, viols et enlèvements. Nombre d’entre elles ont été emmenées dans la forêt pour devenir femmes de combattants et esclaves sexuelles. De ces relations, des enfants sont nés.

Stigmates de viols ou bébés aimés malgré tout ? Quel espoir pour ces filles-mères de s’en sortir ? Nous avons rencontré des mamans malgré elles qui avaient réussi à s’enfuir. Certaines se sont enfuies enceintes. D’autres sont parties avec leur petit dernier, né dans la forêt, contraintes d’abandonner les aînés au campement des bandes armées. “Quand elles parviennent à fuir, le retour au village est une souffrance supplémentaire : elles sont rejetées par leur famille et leurs enfants ne sont pas les bienvenus. Elles ont vécu l’enfer et n’ont plus rien”, nous explique Odette Byumanine, de l’association congolaise Diobass.

À Burhinyi, l’accalmie dans les violences favorise un retour au travail des champs. “Nous essayons de les aider en les regroupant, en les formant à des méthodes de culture plus performantes et en leur donnant de quoi démarrer un petit commerce”, poursuit Mme Byumanine, responsable d’un de ces groupements de femmes soutenu par le partenaire local de l’ONG belge Solidarité socialiste. Nous avons rencontré des mamans, qui ont témoigné pudiquement, avec leurs mots, de ce qu’elles ressentaient envers leur enfant non désiré.

 

 

 

“Cela finira par des révoltes”

Le Dr Denis Mukwege soigne les femmes violées, torturées et mutilées sexuellement dans l’est du Congo. Elles sont plus de 40 000 à avoir bénéficié, le plus souvent gratuitement, de son aide médicale et psychologique mais aussi sociale, économique et juridique. C’est dire si l’homme, nommé docteur honoris causa de l’UCL lundi dernier, sait ce qu’elles ont vécu. Le gynécologue obstétricien de Bukavu a rencontré nombre de femmes devenues mères des suites d’une agression. “J’ai vu beaucoup de cas où les mamans s’attachent, acceptent que leur enfant est la moitié de leur corps.”

Mais – il le constate aussi – les enfants issus de ces violences “sont souvent rejetés par leur communauté”. “Malheureusement, lorsqu’une de ces filles trouve un homme qui accepte de vivre avec elle, il ne veut pas prendre un “enfant du serpent”. Il craint que cela apporte des problèmes aux enfants du couple. J’ai vu des mères arriver à l’hôpital avec leur petit, nous dire qu’elles n’en voulaient plus et nous demander de le prendre. Ou alors elles l’abandonnent, tout simplement.” Ces enfants doivent aussi gérer psychologiquement les conséquences de leur origine. “Un jour, un enfant de dix ans m’a posé la question : pourquoi m’appelle-t-on “Interahamwe” ? Comment lui expliquer qu’il est issu d’un viol” perpétré par des membres de cette milice extrémiste hutue du Rwanda ?

Le Dr Mukwege raconte aussi l’histoire de ce village ayant “ annoncé qu’il acceptait de reprendre ses femmes, mais demandait que tous les enfants “retournent” au Rwanda. Il y en avait 3 000, vous imaginez le drame ? On n’allait quand même pas les déposer à la frontière, en disant : voilà !” L’exclusion sociale guette la plupart de ces enfants. “Beaucoup ne sont même pas enregistrés à l’état civil.” Et “cela finira par des révoltes”. Mais “la communauté internationale ne prend pas cette question avec sérieux. Et l’Etat encore moins.” Or, “si l’on ne prend pas le temps d’y réfléchir pour y apporter des réponses, le problème des enfants issus du viol est une vraie bombe à retardement”.

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