Nelson Mandela, un héros moral et politique

Publié: 8 décembre 2013 par t66000 dans Actualités, Afrique, Monde
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Nelson Mandela, un héros moral et politique

Le Monde.fr

 

A la veille des premières élections libres de 1994 en Afrique du Sud, bien peu d’observateurs imaginaient qu’elles pussent se tenir sans effusion de sang.  Une transition douce vers la démocratie semblait bien improbable : le pays, sous état d’urgence de 1985 à 1990, avait subi des années de quasi guerre civile ; au début des années 1990, des tueries étaient commises par la police du régime d’apartheid, par des suprématistes blancs et par des sécessionnistes zoulous à l’encontre de membres de l’ANC (African National Congress) ; le charismatique secrétaire général du Parti communiste Chris Hani venait d’être victime d’un assassinat commandité par un député du Parti conservateur ; et,  dans les meetings de l’ANC, la foule exaltée entonnait le chant belliqueux « Kill the Boer », « tuez les Boers ». Une transition improbable donc, d’autant que le président afrikaner Frederik de Klerk était accusé de soutenir l’Inkatha Freedom Party de Mangosuthu Buthelezi directement impliqué dans les violences inter-ethniques.

Les élections se déroulèrent dans la ferveur d’un droit de vote pour la première fois accordé à tous et aucun incident majeur n’en émailla le cours. L’ANC triompha avec 62% des voix, l’emportant dans sept des neuf provinces, et Nelson Mandela, libéré quatre ans plus tôt après vingt-sept années d’emprisonnement, devint président de l’Afrique du Sud, tandis que ses ennemis d’hier, Frederik de Klerk et Mangosuthu Buthelezi, étaient nommés respectivement premier vice-président et ministre de l’intérieur.

UN PUISSANT SYMBOLE DE LA RÉCONCILIATION NATIONALE

Cette union nationale était le fruit d’âpres négociations conduites par le président de l’ANC tant avec le pouvoir blanc, désireux de maintenir ses privilèges et redoutant l’esprit de revanche de la majorité noire, qu’avec son propre parti, peu enclin à faire des concessions à ceux qui avaient conduit pendant des décennies la politique raciste de ségrégation et d’oppression.

Militant intraitable de la lutte contre l’apartheid (il refusa une libération sous conditions) aussi bien que stratège pragmatique du processus de démocratisation (il accepta de maintenir en place les fonctionnaires blancs), il pensait également qu’il ne faut pas « craindre de pardonner dans l’intérêt de la paix » : ainsi, après la finale de la Coupe du monde de rugby, en 1995, il portait le maillot de l’équipe des Springboks, symbole honni du racisme blanc, quand il remit le trophée à son capitaine, un geste qui parut à beaucoup un puissant symbole de la réconciliation nationale.

C’est bien cette double image de combattant politique et de héros moral que les Sud-Africains conserveront de l’homme qui a fait passer leur pays du ban des nations au statut de modèle. C’est elle aussi qui en fait une figure si consensuelle dans le monde entier, puisqu’elle restitue la voix et le droit des dominés, auxquels elle rend la dignité, sans perpétuer la rancœur et inciter à la vengeance.

INLASSABLEMENT ENGAGÉ DANS LE PRÉSENT

L’institution de la Commission Vérité et Réconciliation, qui de 1996 à 1998 permit d’accorder l’amnistie aux individus coupables de graves violations des droits de l’homme s’ils confessaient leurs actes, est ainsi devenu une référence obligée pour les pays qui sortent de périodes de dictatures ou de conflits, même si beaucoup ont pu regretter une justice trop clémente pour les criminels doublée d’une réparation trop modeste pour les victimes.

A la différence de son successeur, Thabo Mbeki, politicien vindicatif, Nelson Mandela n’était donc pas un homme du ressentiment. Inlassablement engagé dans le présent et résolument tourné vers l’avenir, il ne ressassait pas le passé. Pour autant, il ne cherchait pas à en effacer les traces, comme beaucoup ont cherché à le faire depuis la fin de l’apartheid, afin d’exonérer de leur responsabilité ceux qui ont suscité ou simplement toléré ce régime. Pour lui, pardonner n’est pasoublier.

Et il ne manquait pas de sévérité à l’encontre des blancs qui, après avoir exploité les richesses et les populations du pays, le quittaient au prétexte de peurs qu’ils contribuaient à produire alors même que le gouvernement se montrait bienveillant à leur égard.

Pendant ses cinq années à la tête de l’Etat, Nelson Mandela s’est en effet employé à rassurer le monde blanc de façon non seulement à éviter la légitimation des fractions les plus radicales qui risquaient de recourir à la violence, mais aussi àprévenir la fuite des entreprises et des capitaux nationaux et surtout internationaux.

AU SEIN DE L’ANC, LES CRITIQUES N’ONT PAS MANQUÉ

Malgré la loi de restitution des terres votée pour réparer les préjudices entraînés par la loi sur les terres indigènes de 1913 qui avait permis la dépossession de la majorité des populations noires, la réforme agraire est restée très modeste. Malgré la mise en place d’un dispositif ambitieux de discrimination positive dans le monde économique, moins de 10% des compagnies cotées en bourse étaient possédées ou dirigées par des noirs à la fin du premier mandat présidentiel.

Quant aux nationalisations des grandes entreprises et au plan de création d’emplois prévus dans le Programme de reconstruction et de développement, ils furent abandonnés au profit d’une politique libérale conforme aux injonctions de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

Au sein de l’ANC, les critiques n’ont d’ailleurs pas manqué contre ce qui apparaissait comme un renoncement aux principes de justice sociale promus par le parti. Il ne faudrait toutefois pas sous-estimer les acquis considérables obtenus dans un contexte économique et politique difficile.

Pendant les cinq années de pouvoir de Nelson Mandela, les services publics, jusqu’alors divisés, du niveau national à l’échelon local, en fonction des quatre groupes raciaux de l’apartheid a été unifié, permettant les mêmes prestations pour tous ; les diverses aides pour les retraites, les handicaps et les enfants pauvres ou orphelins ont été allouées à toutes les catégories sociales de façon équitable ; les soins médicaux sont devenus gratuits pour les femmes enceintes et les enfants de moins de six ans ; les zones rurales et suburbaines particulièrement délaissées ont été dotées de réseaux routiers et équipées ; de nombreux logements sociaux ont été construits.

S’il n’a donc pas permis de réduire les inégalités socioéconomiques et s’il a tardé à prendre la mesure de l’épidémie de sida, l’ancien président sud-africain n’en a pas moins accompli une tâche impressionnante en vue d’édifier cette « nation arc-en-ciel » que l’archevêque Desmond Tutu appelait de ses vœux.

La leçon de vie politique et morale de Nelson Mandela, c’est ainsi sa détermination à lutter contre l’oppression et l’injustice, c’est le refus de renier des principes et des valeurs, c’est le courage des décisions difficiles et des paroles de vérité. Une leçon éminemment contemporaine.

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