Pourquoi appelle-t-on la première guerre mondiale la « Grande Guerre » ?

Publié: 5 décembre 2013 par gandibleux dans A contre-courant, Belgique, Monde
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La guerre de 1914-1918 fut mondiale, totale et industrielle. Ses contemporains l’ont appelée La « Grande Guerre » avec deux « g » majuscules. Une évidence. Un siècle après, l’hebdomadaire britannique The Economist la remet en cause.

« Seule une guerre dans l’histoire britannique est appelée « grande ». Pourquoi les Britanniques ont-ils donné ce nom à ce conflit, cela reste une sorte de mystère. »

La nécrologue, Ann Wroe, oublie que les Britanniques ne sont pas les seuls à avoir baptisé la première guerre mondiale « Grande Guerre ». « Great War », « Große Krieg », « Grande Guerra »… Toutes les nations belligérantes ont employé cette expression. Une question se pose pourtant : quand et dans quel pays l’expression « Grande Guerre » est-elle apparue pour la première fois ? L’historien Nicolas Offenstadt, spécialiste de la première guerre mondiale, répond :

« A ma connaissance, on manque d’une étude fine sur la question. Dès 1914-1915, l’expression est largement employée dans l’espace public en France ou en Allemagne. Plusieurs séries de publications portent ce titre. Mais elle n’est pas la seule pour désigner le conflit : on parle de « la guerre », de « guerre mondiale » (« Weltkrieg«  est aussi courant en Allemagne), ou encore de « la guerre de 1914 », qui devient après « la guerre de 1914-1915 » »…

L’ouvrage de Jean-Yves Le Naour, intitulé La Grande Guerre à travers la carte postale ancienne (2013), montre également que le terme « Grande Guerre » apparaît dès 1914.

Pour la journaliste britannique, la première guerre mondiale s’inscrit dans un continuum.  Sa durée, son étendue, sa dimension industrielle, son bilan humain ne se distinguent pas des autres conflits qui ont ponctué l’histoire de l’humanité.

« Comparée à la guerre de cent ans qui s’est étendue sur le XIVe et le XVe siècles, la première guerre mondiale a duré à peine quatre ans (…) Peut-être 8,5 millions de personnes sont mortes, contre 60 millions entre 1939 et 1945, mais plus d’un million d’entre eux étaient de l’Empire britannique, soit presque le double du total enregistré pendant la seconde guerre mondiale. Plus de 5 % des forces furent perdues en un seul jour, le 1er juillet 1916, lors de l’ouverture de la bataille de la Somme. Le titre de « Grande Guerre » provient sans doute de ce désastre stratégique unique, mais rien de plus. »

Les chiffres avancés par la journaliste sont inexacts. L’historien américain Jay Winter estime à 15 millions le nombre total de morts pendant la première guerre mondiale, tandis que les pertes humaines enregistrées côté britannique lors du premier jour de la bataille de la Somme se sont élevés à 20 000 hommes, soit 2 % des forces de l’empire. Un siècle après, la journaliste britannique formule un jugement de valeur à l’aune de la seconde guerre mondiale. Ce faisant, elle fait fi du contexte dans lequel est apparue l’expression. Une question mérite néanmoins d’être posée : pourquoi a-t-on appelé la première guerre mondiale la « Grande Guerre » ?  Réponse de Nicolas Offenstadt :

« Au début de la guerre, le terme n’est sans doute pas fixé seulement sur le conflit en cours, ni écrasant. Par exemple, un almanach allemand pour l’année 1915 (Kürschners Jahrbuch) définit encore la « Grande Guerre », sur un mode stratégique, par opposition à la « petite guerre » faite de combats limités, sur les arrières ou sur les liaisons. Mais il devient vite évident que par l’extension du théâtre des opérations, par les millions de soldats impliqués, puis sa durée, le confit prend des dimensions inédites et sans comparaison. A cela s’ajoute la mobilisation très importante des sociétés et les dégâts colossaux de la guerre industrielle. De même dans les correspondances des soldats se répandent des termes désignant une « boucherie » à grande échelle, par exemple celui d' »extermination ». »

Le ton employé par la journaliste est d’autant plus provocateur, qu’elle joue sur une nuance sémantique anglaise. En effet, l’expression « Great War »  peut signifier deux choses différentes : que la guerre fut « grande », mais qu’elle fut également « formidable ».

« Il n’y eut rien de grand dans cette guerre, et pas grand-chose de neuf. Pour conduire la guerre, des milliers de soldats furent appelés sous les drapeaux et envoyés à la mort par des généraux décorés bien loin de leurs lignes ; mais ceci fut le lot des soldats depuis que les armées ont commencé à exister. »

La nécrologue ne s’arrête pas là. Pour elle, rien ne justifiait la première guerre mondiale sur le plan moral. « Elle fut seulement le résultat inévitable des rivalités entre les puissances de cette époque, comme le furent la plupart des guerres », ajoute-t-elle. L’administrateur de la page Facebook du fort de Mutzig – ou « Feste Kaiser Wilhem II » en allemand –, plus grande et puissante fortification avant la première guerre mondiale, note sur un fil de discussion lancée par Le Monde.fr, que cet article révèle « la difficulté à comprendre des mentalités éloignées d’à peine cent ans ».

« L’analyse concernant la justification morale de la guerre et de ses pertes ne tient pas compte du climat dans lequel s’est jouée la guerre. La propagande, qui atteint durant ce conflit un niveau de diffusion jamais atteint jusqu’alors, insiste chez tous les belligérants sur la férocité de l’ennemi, le transformant en barbare ou en animal monstrueux. Chacun croit alors défendre la liberté en général et l’humanité en particulier, contre un adversaire démoniaque, capable de déclencher l’Apocalypse sur le monde. Le traité de Versailles, traité de vengeance plutôt que traité de paix, le montre bien : il s’agit de faire porter le poids de la responsabilité des destructions et du massacre sans précédent à l’Allemagne, qui devient alors le bouc émissaire d’une guerre à laquelle chacun des grands pays européens avait pourtant participé activement dès le départ. »

A travers cette remise en cause à caractère révisionniste, la journaliste britannique en profite pour proposer une nécrologie  de la Grande Guerre avant l’heure. Celle-ci conclut en espérant que le centenaire marquera pour les Européens la fin du deuil de cette guerre. Elle touche ici un point sensible. D’aucuns redoutent que l’orgie mémorielle autour du centenaire épuise l’intérêt pour le sujet. Stéphane Audoin-Rouzeau, historien spécialiste de la première guerre mondiale, se pose cette question :

« Est-ce que le centenaire fermera la Grande Guerre pour solde de tout compte et il n’y aura pas de transmission à la quatrième et à la cinquième génération, ou bien est-ce que ce centenaire permettra une sorte de stabilisation de l’événement, qui pourrait être projetée dans les générations suivantes ? »

Joseph Zimet, directeur général de la Mission du centenaire, lui répond :

« Effectivement, c’est une question que nous nous posons tous. Le centenaire va-t-il prolonger les tendances actuelles ou restera-t-il une loupe grossissante sur cet extraordinaire engouement des Français pour 14-18 ? Nous le saurons en 2018. Pour ma part, je pense qu’il ne s’arrêtera pas. C’est un centenaire de la transmission. Les témoins ne sont plus là, mais les vecteurs de transmission se renouvellent avec tous ces nouveaux musées et ces lieux de mémoires. »

Selon Stéphane Audoin-Rouzeau, un événement planétaire pourrait stopper cet élan. Ce fut le cas en 1989, lorsque les manifestations de la place Tienanmen et la chute du mur de Berlin éclipsèrent le bicentenaire de la Révolution française. Le terme de Grande Guerre, si évident à l’époque où les témoins étaient encore vivants, a-t-il besoin d’être justifié ? Ce mouvement a déjà été anticipé. Michel Bernard, sous-préfet de Reims, auteur de La Grande Guerre vue du ciel (2013) se pose en gardien de l’expression :

« Nous l’appelons la Grande Guerre. Nous en avons le droit. Elle a fait de nous ce que nous sommes : les enfants d’un grand pays diminué du meilleur d’une génération, aux villes anciennes ruinées, aux villages rasés, aux usines détruites, aux forêts brûlées, aux terres pourries. Tout y fut démesuré : la durée, la brutalité, les ravages, la souffrance, l’hécatombe et aussi le courage. Et le chagrin. Tellement, que toutes les larmes ne purent être versées. »

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