Les zones d’ombre autour de la mort de Yasser Arafat

Publié: 7 novembre 2013 par gandibleux dans Actualités, Monde
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Le président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, et son épouse Souha, le 29 octobre 2004, lorsqu'il quitte, malade, son QG de Ramallah.

Le Monde.fr | 27.11.2012 à 16h35 • Mis à jour le 07.11.2013 à 11h36 | Par Hélène Sallon

 

 

 

 

C’est un nouvel épisode dans le feuilleton qui se joue depuis près de neuf ans autour de la mort de Yasser Arafat, l’ancien président de l’Autorité palestinienne, à l’hôpital militaire de Percy, à Clamart (Hauts-de-Seine) le 11 novembre 2004. Les analyses médico-légales conduites par une équipe d’experts suisses sur des restes prélevés sur la dépouille du défunt, et rendues publique mercredi 6 novembre par la chaîne arabe Al-Jazira, concluent à un possible empoisonnement de Yasser Arafat au polonium 210, une substance radioactive hautement létale.

 

 

 

« Il s’agit d’un vrai crime, d’un assassinat politique », a commenté Souha Arafat, la veuve du dirigeant historique palestinien, instigatrice de l’enquête ouverte au parquet de Nanterre le 31 juillet 2012 pour déterminer si l’ancien leader de l’OLP avait été assassiné. Plus prudent dans ses conclusions, le rapport d’expertise suisse devrait être corroboré ou non par deux autres rapports d’experts : les rapports des équipes française et russe qui ont également recueilli des restes prélevés lors de l’exhumation de Yasser Arafat, le 27 novembre 2012, sont toujours attendus. Retour sur « l’affaire Arafat ».

  • LE SIÈGE DE LA MOUQATAA

Le 3 décembre 2001, confronté à une vague d’attentats-suicides palestiniens, Israël lance un raid majeur sur Gaza, en riposte à deux ultimes attaques revendiquées par le Hamas. Des blindés israéliens pénètrent à Ramallah, s’arrêtant à 500 mètres des bureaux d’Arafat. Le 13, au lendemain d’un nouvel attentat, Israël rompt tout contact avec Arafat, le déclare « hors jeu » politiquement et lui interdit de quitter son QG. Le 29 mars 2002, l’armée israélienne pénètre en force dans des bâtiments du QG d’Arafat, la Mouqataa. Tous les bâtiments, excepté ses bureaux, sont détruits. Arafat se retrouve confiné dans deux pièces, privé d’eau et d’électricité, dormant avec ses proches sur des matelas par terre, tandis que des soldats israéliens sont embusqués de l’autre côté du mur. L’image du visage d’Arafat, coiffé du traditionnel keffieh et éclairé à la bougie, fait le tour du monde.

Pendant plus de deux ans, le « Vieux » vit confiné à la Mouqataa, assiégée. Le président américain George W. Bush appelle les Palestiniens à changer de dirigeants. Le gouvernement israélien répète ses appels à une expulsion d’Arafat par la force. Son premier ministre, Ariel Sharon, ira jusqu’à déclarer le 2 avril 2004 : « Je ne proposerais à aucune compagnie d’assurance de l’assurer » sur la vie. « Quiconque tue un juif ou frappe un citoyen israélien ou envoie quelqu’un tuer des juifs est un homme dont le sang retombera sur sa tête », déclare-t-il au quotidien Haaretz. Selon Uri Dan, un biographe de Sharon, ce dernier aurait alors informé le président Bush qu’il ne se sentait plus tenu par la promesse qu’il lui avait faite en mars 2001 de ne pas toucher à la vie d’Arafat.

  • LA MORT D’ARAFAT

Le 11 novembre 2004, Yasser Arafat meurt à 75 ans, à l’hôpital militaire de Percy, à Clamart (Hauts-de-Seine), dans des circonstances non élucidées à ce jour. Le dirigeant palestinien avait été transporté d’urgence au service d’hématologie de Percy, avec l’accord d’Israël, le 29 octobre, à la suite de douleurs abdominales sans fièvre apparues quinze jours auparavant. Après une brusque dégradation de son état de santé, Yasser Arafat sombre dans un coma de plus en plus profond et meurt quelques jours après. Le président Jacques Chirac lui rend un dernier hommage à l’hôpital avant que sa dépouille ne soit rapatriée à la Mouqataa, pour son inhumation le 12 novembre, entouré d’une foule énorme de Palestiniens.

  • LA THÈSE DE L’ASSASSINAT

La disparition de Yasser Arafat a immédiatement alimenté des soupçons d’assassinat. Les médecins français qui l’ont soigné à l’hôpital de Percy, peu avant sa mort, ont dit qu’ils ne pouvaient établir la cause de son décès. Aucune autopsie n’a été réalisée à la mort de Yasser Arafat, conformément au souhait originel de sa veuve, Souha Arafat, et aucune information médicale claire sur les causes de sa mort n’a jamais été publiée.

Nombre de Palestiniens accusent Israël de l’avoir empoisonné, ce que l’Etat hébreu a toujours nié. Cette thèse a été démentie dès le 14 novembre 2004 par le ministre de la santé français, Philippe Douste-Blazy. Le 22 novembre, Nasser Al-Qidwa, le neveu de Yasser Arafat, a obtenu, contre l’avis de la veuve du défunt, une copie de son dossier médical, qui ne révèlait aucune trace d’empoisonnement. Mais il a refusé d’écarter cette hypothèse et accusé Israël d’avoir empoisonné son oncle. Une commission d’enquête sur la mort du leader est créée en mars 2009 par les Palestiniens.

La thèse de l’empoisonnement est relancée par la diffusion en juillet 2012 d’un documentaire d’Al-Jazira révélant la découverte par l’Institut de radiophysique de Lausanne de quantités anormales de polonium 210 sur des effets personnels confiés à la chaîne qatarie par sa veuve. Souha Arafat demande alors l’exhumation du corps de son mari afin que des prélèvements puissent y être effectués pour retrouver d’éventuelles traces de polonium.

Sur le site d’Al-Jazira, les photos des effets personnels de Yasser Arafat envoyés à l’Institut de radiophysique de Lausanne.

Dans la foulée est publié le rapport d’hospitalisation de Yasser Arafat datant du 14 novembre 2004, qui fait état d’une inflammation intestinale d’« allure infectieuse » et de troubles de coagulation « sévères », sans toutefois élucider les causes de la mort.

 

  • OUVERTURE D’UNE ENQUÊTE
Mahmoud Abbas devant le portrait de l'ancien président Yasser Arafat, en août 2009.

Le 31 juillet 2012, Souha Arafat dépose plainte contre X pour assassinat au parquet de Nanterre, en France, qui ouvre une information judiciaire pour assassinat. Trois juges d’instruction vont enquêter sur les causes de la mort. Ils entendent Souha Arafat puis effectuent une perquisition à l’hôpital Percy à l’automne. Le 11 novembre, lors du huitième anniversaire de la mort de Yasser Arafat, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, se dit favorable à l’ouverture de sa tombe pour élucider sa mort. Il révèle que la Russie va participer aux opérations, tout comme des experts du laboratoire suisse, aux côtés des juges français. La veuve du chef palestinien qualifie l’exhumation d’« épreuve douloureuse mais nécessaire ». Son neveu, Nasser Al-Qidwa déplore une « profanation ».

  • L’EXHUMATION

La dépouille mortelle d’« Abou Ammar » a été extraite de son mausolée hors la présence du public et des médias, le 27 novembre, pour effectuer des prélèvements. Ces prélèvements ont été confiés aux magistrats français, ainsi qu’aux équipes d’experts suisse et russe. La qualité des prélèvements sera déterminante pour la suite de l’enquête : le polonium 210 a une période radioactive de 138,4 jours ; autrement dit, la moitié de ses atomes se désintègre tous les 138,4 jours. « On a une chance de détecter » un tel empoisonnement chez Yasser Arafat, « sous réserve qu’il ait reçu une dose correspondant à la dose mortelle, c’est-à-dire quelques microgrammes », peu avant son décès en novembre 2004, a déclaré Jean-René Jourdain, adjoint à la directrice de la protection de l’homme de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) français.

Des tentures sont dressées devant l'entrée du mausolée d'Arafat en vue de le mettre à l'abri des regards pendant l'exhumation le 27 novembre 2012.

« Le polonium s’accumule dans le foie, dans la rate, les reins et les os, notamment la moelle osseuse. Mais après huit ans, il est très peu probable qu’il subsiste autre chose que des os », estime Jean-René Jourdain. Une forte présence de plomb peut être un indice, car la désintégration du polonium 210 peut générer du plomb. « Mais si on retrouve des traces de polonium, ça ne veut pas dire qu’il s’agit de polonium artificiel » et donc d’un empoisonnement. « Il faudra faire des analyses, qui prennent quelques semaines, pour faire la différence entre le polonium d’origine artificielle et le polonium d’origine naturelle », ajoute cet expert.

  • PREMIERS RÉSULTATS

Les premières conclusions relatives aux analyses effectuées sur les restes prélevés sur la dépouille d’Arafat ont été rendues publiques sur le site d’Al-Jazira le 6 novembre. L’équipe de médecins légistes du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), de Lausanne, en Suisse, écrit que les résultats de leurs tests « soutiennent modérément » l’hypothèse d’une mort par empoisonnement.

Dans les tissus osseux provenant des côtes et du bassin de Yasser Arafat, ainsi que dans la terre de sa sépulture, imprégnée de ses fluides corporels, ceux-ci ont mesuré des activités de polonium 210 « jusqu’à vingt fois supérieures aux références de la littérature » médicale. « Le fait qu’elles ne soient pas homogènes est compatible avec une absorption de polonium 210 survenue lors de l’apparition des premiers symptômes (octobre 2004) », remarquent les chercheurs suisses.

Pour justifier leur relative prudence, les scientifiques suisses mentionnent deux raisons principales : les huit années écoulées entre le décès de Yasser Arafat et l’exhumation de sa dépouille, en novembre 2012, qui correspondent au laps de temps limite pour déceler des traces de polonium et la faible qualité des échantillons prélevés, notamment leur petite taille, qui a rendu l’interprétation des résultats particulièrement ardue.

Les conclusions des expertises russe et française, qui devraient être prochainement rendues publiques, pourraient être déterminantes pour corroborer ou non ces premiers résultats. 

LE POLONIUM

Elément chimique naturel présent dans la pechblende (minerai d’uranium), le polonium, découvert en 1898 par Marie Curie, est utilisé comme source de rayonnement alpha dans la recherche et en médecine, mais aussi comme source de chauffage dans les engins spatiaux. Il reste toutefois très rare, avec un milliardième de gramme de polonium au maximum dans 10 grammes d’uranium. Sa production nécessite un réacteur nucléaire et est estimée à moins de 100 grammes par an à l’échelle mondiale, en grande majorité d’origine russe. Soluble, très toxique à des doses infimes par inhalation ou ingestion, le polonium est un élément particulièrement dangereux.

Le polonium avait été utilisé pour empoisonner, en novembre 2006, à Londres, Alexandre Litvinenko, un ex-espion russe devenu opposant au président Vladimir Poutine. Agé de 43 ans, Litvinenko est la première et seule victime connue à ce jour d’un « assassinat radiologique », selon des experts. M. Litvinenko était décédé trois semaines après avoir bu le thé avec un autre ex-agent russe. Son foie et sa moelle osseuse avaient été atteints par de fortes doses de radiations et il avait perdu ses cheveux en quelques jours.

Hélène Sallon

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