En Amérique latine, les murs parlent d’amour

Publié: 7 novembre 2013 par gandibleux dans Actualités, Amérique latine, Monde

Des murs peints en blanc et quelques mots en noir, dont la poésie surprend au milieu du paysage urbain d’une vingtaine de pays latino-américains. Une seule signature : Accion poetica

"Le ciel à tes pieds", une des nombreuses fresques d' Accion poetica de Tucuman, en Argentine

« Le ciel à tes pieds », une des nombreuses fresques d’ Accion poetica de Tucuman, en Argentine

Lorsqu’il a lancé Accion poetica, à Monterrey (nord-est du Mexique), l’écrivain Armando Alanis Pulido ne se doutait pas que ce mouvement essaimerait, en dix-sept ans, dans toute l’Amérique latine et en Europe. A l’origine de son initiative, un constat – « le déclin de la littérature et de la poésie » – et une statistique  : en  1996, les Mexicains ne lisaient plus qu’un livre par année en moyenne.

Mais comment réhabiliter l’écrit et la poésie locale ? Mario Murgia Elizalde, professeur à l’Université nationale autonome de Mexico (UNAM), avance que le principal obstacle entre le peuple et la poésie est l’idée préconçue que cette dernière est opaque, difficile à lire et à comprendre. En réaction, l’idée d’Armando Alanis avec Accion poetica était de « fondre la poésie dans le paysage urbain de manière à ce qu’elle interpelle les passants et provoque la réflexion ». « Nous cherchons à peindre des phrases courtes- si possible pas plus de dix mots- qui puissent parler à tous en transmettant des messages positifs. Pas de politique. Pas de religion », précise-t-il. D’où le choix tacite du thème amoureux au départ.

« No esperes que te olvide, no olvides que te espero » (N’espère pas que je t’oublie, n’oublie pas que je t’attends ), extrait d’une chanson du rappeur « Shé », par la plus ancienne des Acciones poeticas, l’Accion poetica de Monterrey, au Mexique.

Le mouvement s’est répandu grâce au bouche à oreille. Au Mexique tout d’abord,  où il est présent dans de plus de vingt villes. « A partir de 2002, les réseaux sociaux ont pris le relais, transformant ce projet local en un mouvement international  », constate Antonella Moyano, un des piliers du mouvement au Pérou, pays où Accion poetica « sévit » dans dix-huit villes. Aujourd’hui, cette poésie silencieuse a « colonisé » les murs de plus de vingt-cinq pays.  La majorité d’entre eux – Argentine, Pérou, Equateur, Chili etc. – se trouvent en Amérique du Sud. Mais le concept a franchi l’Atlantique, de l’Espagne en passant par l’Italie, jusqu’en Angola.

« Amor, amor, encontrame ! » (Amour, amour, rencontre moi ! ») Accion poetica de Cordoba, en Espagne.

Accion poetica est à l’image d’une nouvelle génération de poètes qui cherchent et trouvent des moyens originaux pour défendre leur art, de manière indépendante. « Nous sommes tolérés par les pouvoirs publics. Nous ne leur demandons rien : ni subventions, ni reconnaissance. La plupart des murs peints le sont avec l’autorisation de leurs propriétaires et notre propre argent », explique un membre d’Accion poetica de Quito, en Equateur. Les fresques sont créées en plein jour et le mouvement s’identifie en opposition aux actes de vandalisme.

« Te amo desde el principio de tu verso hasta el final de tu historia» (Je t’aime de tes premiers vers jusqu’à la fin de ton histoire. )

Peint par Accion poetica de Quito (Equateur) sur un mur de l’avenue Simon Bolivar

L’irruption de ces « artivistes » déclenche chez les riverains beaucoup de curiosité et des réactions positives, affirme Antonella Moyano. « Les voisins viennent souvent nous voir pendant que l’on peint. Notre démarche les intrigue, ils nous questionnent.  La plupart du temps, ils nous remercient. Ces phrases apportent un peu de beauté dans des quartiers où il ne fait pas vraiment bon vivre et permet aux gens de se distancer de leur quotidien. »

Ayudame a no pedir ayuda

« Ayudame a no pedir ayuda » (Aide moi à ne pas demander de l’aide)

Acción poetica de la ville de Tucuman, au nord de l’Argentine.

Accion poetica ne se limite plus au registre amoureux. Les participants, qui ne signent jamais de leur nom mais de celui de leur mouvement, s’adaptent aux contextes sociaux des lieux où ils se trouvent. Ils écrivent leurs rêves (« Quiero ser libre, pero a tu lado », J’aimerais être libre, mais à tes côtés), ironisent (« Tambien los sueños viajan en camión », Les rêves aussi voyagent en camion), donnent des conseils (« Sonrie, es gratis », Souris, c’est gratuit ). Tous défendent une vision de l’humain qu’une fresque chilienne résume : « Naciste para ser real, no perfecta » (Tu est née pour être vraie, pas pour être parfaite). Accion poetica estime que, entouré des actes illogiques et absurdes qui construisent son quotidien, l’homme doit trouver un moyen de les transformer en jeu, de déformer et reformer consciemment sa réalité par une action consciente. Cette action est la poésie réinventée par ce mouvement.

Tambien de este lado hay sueños

« Tambien de este lado hay sueños » (De ce côté-là aussi, il y a des rêves),

écrit à Tijuana, la plus grande ville de l’Etat mexicain de Basse-Caroline, du côté mexicain de la frontière avec les Etats Unis

« Chaque mur a aussi son histoire, et beaucoup de phrases sont des messages personnels », indique Cristina Oliva Serrano, une participante d’Accion poetica Trujillo, troisième plus grande ville du Pérou. Elle a elle-même choisi un hommage (« Una rosa para ti de acà hasta el cielo » (Une rose pour toi, d’ici au ciel), dédié à sa grand-mère décédée, qui porta jusqu’à son dernier jour une rose rouge entrelacée dans ses cheveux blancs.

Permalien de l'image intégrée

« Que lo unicó que muera en mi ciudad sea el miedo y la insecuridad » (Que ce qui meure dans ma ville ne soit que la peur et l’insécurité),

Accion poetica de Ciudad Juarez, ville frontière du Nord du Mexique, qui a connu près de dix homicides par jour en 2010, selon Amnesty International.

Pour Antonella Moyano,  Accion poetica prouve que, même si l’industrie du livre sur papier est en débandade, « la poésie est toujours vivante», évolue et conquiert de nouveaux territoires. Miguel Cruz, cofondateur d’Accion poetica à Ciudad Juarez, ville tristement célèbre de l’Etat mexicain de Chihuahua pour l’extrême violence qui y règne due au narcotrafic, renchérit  : « Accion poetica peint l’espoir de ma ville et de ma génération pour un avenir moins effrayant.»

Léonore Stangherlin (Monde Académie)

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