Pigiste dans l’enfer syrien

Publié: 9 août 2013 par estellavaras dans Société
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Lamfalussy Christophe Publié le vendredi 09 août 2013 à 05h44 – Mis à jour le vendredi 09 août 2013 à 09h19

International Le cri du cœur de Francesca Borri suscite de multiples réactions.
La journaliste italienne Francesca Borri n’aurait pu rêver pareille audience pour ses reportages en Syrie. Depuis qu’elle a publié une lettre dénonçant sa condition de pigiste dans l’enfer syrien, d’abord en anglais, le 1er juillet dans la « Columbia Journalism Review » (CJR), puis traduite par ‘Le Nouvel Observateur’, elle a suscité une vague de réactions sur les réseaux sociaux et dans la profession.
Qu’a dit Francesca Borri ? Que, comme pigiste, elle ne gagnait que 70 dollars par article alors qu’elle risquait sa vie dans la vieille ville d’Alep, que son rédacteur en chef se fichait royalement de ses « human stories » et ne demandait que du sang et des récits de « bang-bang« , que son amie Clara, qui passe ses vacances chez elle en Italie, lui a envoyé en Syrie huit messages « Urgent » pour lui demander, notamment, où se trouvait sa carte de spa pour se faire masser gratuitement.

Entre louanges…

Le style est vif, le propos est acerbe et il a plu à des dizaines de sympathisants qui ont félicité cette Italienne de 32 ans pour son courage et son honnêteté. « C’est l’un des plus beaux articles que j’ai lus« , lui écrit Courtney, la remerciant de plaider pour l’analyse et la curiosité journalistique plutôt que pour de l’ »infodivertissement emphatique » qui déferle sur les médias. « Superbe article », réagit un autre internaute, journaliste lui aussi, « cependant, je ne pense pas que ce sont les rédacteurs en chef qui doivent être blâmés. Mais nous, les gens », pour absence de compassion.

…et confrères mécontents

Cet article a aussi suscité des réactions virulentes. Il y a d’abord ceux qui lui reprochent d’aller en Syrie et de travailler pour un salaire de misère. « Change de travail« , lui conseille un internaute.

D’autres, dont des confrères italiens, lui reprochent de se mettre en avant, bref de faire le contraire de ce qu’on attend d’un journaliste : s’effacer derrière les faits. « A un moment dans les années 80« , peste un internaute, toujours sur le site du CJR, « les reporters ont commencé à écrire à la première personne. Ils ont commencé à transposer leur émotion dans l’histoire qu’ils racontaient. Ils n’ont plus rapporté de nouvelles ».

Et puis certains se sont mis à mettre en doute l’authenticité des dires de Francesca Borri. Elle a été blessée au genou ? Où et quand ? Elle écrit que sa jeunesse « s’est volatilisée quand des morceaux de cervelle (l’) ont éclaboussée » en Bosnie, à 23 ans. Il n’y avait pas de guerre en Bosnie en 2003, avancent certains. Elle affirme qu’elle a été la première reporter étrangère à pénétrer dans la vieille ville d’Alep ? Faux, rétorquent d’autres, qui y sont allés.

A toutes ces accusations, Francesca Borri a répondu point par point, dans un article publié le 26 juillet par le « Guardian » et dans « La Stampa », avec la complicité de la journaliste Anna Masera. Elle n’a jamais dit qu’elle avait couvert la guerre en Bosnie. Elle ne fut, en 2003, que le témoin d’un échange de tirs dans la rue. Sur son passage à Alep, elle s’est un peu emmêlée les pinceaux. Enfin, un chargé de presse de la rébellion syrienne assure qu’elle a bien été blessée au genou le 4 avril dernier sur la ligne de front à Alep. « Je ne peux pas croire que les quelques journalistes qui ont encore le courage de venir en Syrie puissent faire l’objet d’attaques médiatiques », s’insurge Joseph, le porte-parole des rebelles. « Ici, on meurt. Comprenez-vous ? »

Points sensibles

Si l’article de Francesca Borri a suscité tant de commentaires, c’est sans doute qu’il a touché des points sensibles. Damien Spleeters, freelance belge, s’est rendu deux fois en Syrie, dont une fois pour « La Libre ». « C’est bien de lever un coin du voile sur les freelances« , nous dit-il. « Ce qu’elle raconte est assez extrême. Je n’ai pas rencontré toutes ces difficultés. Mais il est vrai qu’il y a un investissement énorme du freelance en zone de conflit en termes de logistique et d’assurances. » Et le pigiste belge d’énumérer les frais qu’il a eus en Syrie : 600 euros pour un casque, 600 euros pour un gilet pare-balles, 250 euros pour un kit médical, 300 euros pour un jour d’entraînement, entre 3 et 400 euros pour l’assurance, 500 euros pour un ticket d’avion aller-retour et entre 100 et 150 dollars sur place, par jour, pour le fixeur ou pour le chauffeur.

Le deuxième point sensible est que de nombreux jeunes journalistes partent sans préparatifs en zone de guerre pour se faire un nom dans une profession où les places sont chères. Pour éviter une dangereuse surenchère, le « Washington Post » et le « New York Times » refusent de les publier, mais d’autres médias n’ont pas ces scrupules. « J ’ai vu en Syrie des jeunes journalistes sans casque, ni gilets et ni kit médical« , dit Damien Spleeters.

Enfin, indirectement, la pigiste italienne met le doigt sur le désarroi des journalistes dans une guerre où ils ne voient qu’un aspect des choses. « Nous sommes coincés entre un gouvernement qui ne vous accorde un visa que si vous êtes contre les rebelles et les rebelles qui, si vous êtes avec eux, ne vous autorisent à voir que ce qu’ils veulent bien montrer », écrit-elle.

Journalistes pris en otage

D’autant plus que les journalistes sont devenus eux-mêmes la cible des belligérants. Une quinzaine de reporters étrangers et une dizaine de journalistes syriens ont disparu, fort probablement pris en otage, selon Reporters sans Frontières (RSF). L’organisation déplore la divulgation par l’un des photographes relâchés du prix de sa liberté (450000 dollars remis à ses ravisseurs). Ce genre de déballage accroît encore plus les risques de kidnapping, selon RSF. « Lorsque je suis arrivée ici pour la première fois », souligne la pigiste italienne, « l es Syriens venaient vers moi et me disaient : Merci de montrer au monde les crimes du gouvernement. Aujourd’hui, un homme est venu vers moi. Il m’a dit : Honte à vous ».

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