CAMBODGE • En vue des élections, tous les coups (bas) sont permis

Publié: 1 juillet 2013 par ghaouatyousra dans Actualités, Monde, Société
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Des partisans du CNRP, le principal parti d'opposition, au premier jour de la campagne officielle le 27 juin à Phnom Penh - Photo AFP.

 

La campagne pour les législatives du 28 juillet bat son plein. Accusations publiques en tout genre ont remplacé les violences préélectorales du passé et, désormais, pour affaiblir ses adversaires, le parti au pouvoir préfère les faire poursuivre par la justice.

 

En juin 1998, à la veille d’élections législatives très disputées, le corps de Thong Sophal, militant du parti royaliste Funcinpec, avait été retrouvé dans un canal asséché de la province de Kandal [autour de Phnom Penh].

Ses doigts et son oreille gauche avaient été sectionnés. La chair de ses jambes avait été arrachée, ne laissant plus que les os, rapportèrent alors les ONG et médias internationaux. Le militant semblait avoir trouvé la mort à la suite d’un coup brutal porté à la tête. A l’époque, la police avait classé l’affaire en suicide. Il s’agissait du quatrième militant royaliste tué dans le même mois.

Quinze ans plus tard, alors que le Cambodge se prépare à de nouvelles élections [le 28 juillet], aucun assassinat politique n’a été signalé. Toutefois, au moment où une vague de controverses s’abat sur la direction du nouveau parti d’opposition, le Cambodia National Rescue Party (CNRP) [né de la fusion deux formations, dont celle de l’opposant Sam Rainsy], les politiques semblent avoir trouvé une nouvelle méthode, plus sophistiquée, pour éliminer leurs adversaires : le meurtre de réputation.

“Selon moi, le recours à la violence est contre-productif et ruine la crédibilité du parti au pouvoir, explique Lao Mong Hay, analyste politique. Il y a eu beaucoup de pressions, internes et externes, pour mettre fin à ce genre de violence. Aujourd’hui, la tendance est plutôt aux mises en cause publiques contre l’opposition et à l’ouverture de poursuites judiciaires.”

Le leader de l’opposition visé par deux plaintes

De fait, ces dernières semaines, Kem Sokha, qui fait office de président du CNRP, s’est retrouvé au cœur non pas d’un mais de deux scandales, qui tous deux ont débouché sur des dépôts de plaintes. Dans le premier, il lui est reproché d’avoir qualifié le centre de torture S-21 des Khmers rouges d’invention des Vietnamiens. Quelques jours plus tard, une femme prétendant être son ancienne maîtresse s’est présentée à un rassemblement du CNRP en exigeant une pension alimentaire pour les deux enfants que, selon elle, le couple avait adoptés. Peu après, la même femme a affirmé que sa mère avait été frappée par des gardes du corps de Kem Sokha et a déposé plainte auprès du tribunal municipal de Phnom Penh. A peu près au même moment, un des rares survivants de S-21, Chum Mey, déposait également plainte contre lui, arguant que les propos du responsable politique s’apparentaient à de la diffamation. Le Premier ministre est même allé jusqu’à accuser un membre de l’opposition – sans le nommer [mais que chacun a reconnu comme étant Kem Sokha] – d’avoir voulu acheter les faveurs sexuelles d’une jeune fille de 15 ans. Il a menacé de publier des preuves si l’intéressé niait les faits.

“Prenez le cas de Sam Rainsy [chef de file de l’opposition, en exil volontaire après avoir écopé de plusieurs années de prison]. Il a commis un crime, il a été jugé, condamné à une peine de prison et a quitté le pays. Et les dirigeants du PPC [Parti du peuple cambodgien, au pouvoir] disent qu’ils n’ont rien à voir avec la justice, qu’elle est indépendante”, souligne Lao Mong Hay, estimant que les poursuites judiciaires procurent un vernis de légitimité à ces attaques contre des responsables politiques. “Bien évidemment, les juges ne sont pas indépendants. La plupart appartiennent au parti au pouvoir.”

Dans les deux affaires en cours, Kem Sokha a choisi de nier. Il affirme que les enregistrements concernant S-21 ont été bidouillés par le gouvernement et soutient n’avoir jamais rencontré la femme qui prétend avoir été sa maîtresse. En l’absence de preuves d’un côté comme de l’autre, il est tout aussi difficile aujourd’hui de montrer que le gouvernement a fabriqué les faits reprochés à Kem Sokha qu’il l’était en 1998 de prouver son implication dans la mort de Thong Sophal.

“Bienvenue dans la politique de caniveau”

Loin des assassinats, des manœuvres d’intimidation et des fraudes massives, ces élections ressemblent “un peu à la scène politique italienne d’aujourd’hui”, observe Justin Di Lollo, ancien conseiller politique auprès de ministres et de parlementaires australiens. “Ce sont des manœuvres politiques qui consistent à demander à un responsable de répondre à des accusations infondées, ce qui leur confère une sorte de crédibilité, explique-t-il. Dans le paysage politique du Cambodge, où c’est une première, cela peut aussi bien traduire du désespoir que des enjeux plus élevés. En ce sens, on pourrait le voir comme le signe d’une plus grande maturité de la scène politique nationale. Et, dans ce cas, bienvenue dans la politique de caniveau.”

Reste à savoir si ces efforts de distraction porteront leurs fruits, ce dont doute Lao Mong Hay. “Il semble que l’opinion publique soit de plus en plus au courant de ce qui se passe”, note l’analyste politique, citant entre autres la contestation grandissante face aux spoliations foncières, contestation qui dépasse largement les communautés affectées. En outre, au Cambodge, les attaques personnelles s’avèrent généralement contre-productives.

“Nous ne savons pas si ces histoires d’adultère seront condamnées par l’opinion publique ou non. Mais l’histoire montre généralement que, quand on s’en prend à des personnes réputées honnêtes et au service du peuple, cela profite plutôt aux victimes, rappelle-t-il. Voyez Jésus. Les Romains l’ont tué, et aujourd’hui c’est un héros.”

 

Courrier International

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