Blog-notes d’Istanbul: A chacun sa Turquie?

Publié: 15 juin 2013 par estellavaras dans Analyse
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Les événements qui se déroulent en Turquie suscitent bien plus de débats à l’étranger que d’autres sujets de l’actualité. Serait-ce parce qu’ils forcent les « spectateurs » à se définir, à choisir leur camp? Serait-ce surtout parce que les courants qui sont face à face à Istanbul représentent des options politiques fondamentales qui renvoient à des principes et à des valeurs essentiels qui nous interpellent?

Plusieurs Turquies se côtoient dans cette ville tentaculaire. Plusieurs Turquies se toisent sur cet espace réduit que constituent la Place Taksim et le parc de Gezi. Et les étrangers sont inévitablement amenés à préférer l’une à l’autre.

A la fin des années 1980, journaliste au Soir, je m’étais rendu à Istanbul et Ankara avec Guy Spitaels, alors vice-président de l’Internationale socialiste. La Turquie, à cette époque, était celle de l’Establishment kémaliste, rassemblé autour d’une armée omnipotente, de la « bourgeoisie blanche », des universitaires laïques (et souvent francophiles) d’Istanbul. D’apparence moderne, cette Turquie se référait pourtant à des modèles politiques d’un autre temps : un étatisme étouffant, un nationalisme ombrageux, l’autoritarisme politique, un oligarchisme condescendant à l’égard de la « Turquie noire », celle du monde rural anatolien ou des milieux populaires urbains. Je me souviens de la fascination que suscita, quelques années plus tard, la première ministre Tansu Ciller, censée incarner la modernité du pays, alors qu’elle était liée à un système de pouvoir autoritaire et arbitraire.

Au cours des années 1970, cet Establishment avait été violemment contesté par une autre Turquie, celle des groupes d’extrême-gauche, marxistes-léninistes, maoïstes, engagés dans des actions armées contre l’Etat et les mouvements d’extrême droite. Le coup d’Etat de 1980 fut justifié par le chaos et l’anarchie provoqués par ces affrontements. L’armée se présenta alors comme l’ultime recours, l’institution protectrice de la sécurité et de l’intégrité de la nation. Cinq ans plus tard, malgré le contrôle serré exercé par l’armée, le PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan) se lança dans une attaque frontale contre le pouvoir, déclenchant une contre-insurrection brutale, l’un des épisodes les plus meurtriers de l’histoire récente du pays.

L’énigme AKP

Quelques années plus tard, en 2002, une autre Turquie fit son apparition avec la victoire électorale de l’AKP, le Parti de la Justice et du développement que certains eurent beaucoup de mal à qualifier. Islamisme modéré, islamisme déguisé ? Si les milieux laïques européens sonnèrent tout de suite le tocsin, ceux qui s’obstinaient à penser et à vivre la « multiculturalité » choisirent au contraire de parier sur ce parti qui semblait incarner la conciliation entre l’islam et la démocratie. C’est le choix que firent des associations antiracistes, des militants du dialogue des civilisations, ou encore généralement les partis écologistes.

Pendant quelques années, l’AKP leur donna satisfaction, en s’engageant dans les réformes prévues par le processus d’adhésion à  l’Union européenne, en bridant l’armée, en ouvrant un espace aux discussions sur la question kurde et les minorités. Et puis, à l’image des « libéraux » turcs qui avaient voté pour l’AKP pour moderniser le pays et le sortir de 70 ans d’autoritarisme et nationalisme « laïque », ils commencèrent à déchanter. En ligne de mire : l’autoritarisme croissant du premier ministre et des signes inquiétants d’une « islamisation rampante », risquant d’aller au-delà d’une politique fondée sur la reconnaissance de la réalité musulmane du pays.

La “nouvelle nouvelle Turquie”

Une troisième Turquie a fait ces derniers jours son entrée en scène. C’est la « Nouvelle nouvelle Turquie », écrit Kadri Gürsel ce matin dans le quotidien Hurriyet. Une Turquie, distante des partis politiques traditionnels, qui exige d’être consultée, qui remet en cause non seulement l’autoritarisme des « autres Turquies », mais aussi et surtout l’obsession de l’ancien et du nouvel Establishment d’imposer à tous leurs propres idées et propre style de vie.

Même si  les groupes de la vieille gauche, les mouvements ultranationalistes et les « autonomes » ont été très visibles sur la place Taksim et qu’ils ont tenté de récupérer la protestation, ils chantent faux par rapport à cette « nouvelle nouvelle Turquie ». Quelle que soit l’issue, calme ou tumultueuse du mouvement, cette Turquie-là, même minoritaire, laissera sa marque sur les événements. Et les “autres Turquies” seraient bien avisées, si elles pensent réellement au bien de leur pays, d’entendre leur message qui prône de sortir par le haut de tant d’années de crispation et de polarisation.

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