Le désamour turco-européen

Publié: 4 juin 2013 par estellavaras dans Europe
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Gilles Toussaint

Mis en ligne le 04/06/2013

Le mouvement de révolte populaire en Turquie fait écho à ce qui se passe en Turquie et en Egypte.

Alors que les négociations sur l’adhésion de la Turquie patinent depuis de longues années, l’Union européenne (UE) a-t-elle, sans le vouloir, indirectement contribué aux événements qui secouent actuellement ce pays ?

« On ne peut pas utiliser l’Europe comme bouc émissaire« , répond Bichara Khader, professeur émérite à l’UCL et fondateur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain. Pour autant, enchaîne-t-il, « il est clair que l’UE tourne le dos à la Turquie, à la fois au niveau officiel avec l’opposition de certains Etats à cette adhésion, mais aussi dans le chef des opinions publiques où règne une islamophobie rampante. Le fait que ces négociations d’adhésion traînent en longueur a accru la marge de manœuvre du parti conservateur de Recep Tayyip Erdogan. Si les négociations s’étaient poursuivies au pas de charge, la Turquie aurait été amenée à accepter les critères de Copenhague (qui fixent un ensemble de conditions préalables à l’accession d’un pays à l’UE, NdlR). Le pouvoir n’aurait, par exemple, pas pu sévir contre les journalistes qui sont aujourd’hui nombreux à être emprisonnés. Il se serait aussi sans doute montré plus prudent et il aurait organisé une consultation citoyenne préalable avant d’engager des travaux sur un site aussi symbolique que la place Taksim ».

Le mouvement de révolte populaire qui a éclaté en Turquie ce week-end fait aussi inévitablement écho à ce qui s’est passé en Egypte et en Tunisie. Mais la comparaison a ses limites. La situation économique turque est plutôt bonne et la population n’est pas descendue dans la rue pour réclamer de l’emploi, mais bien pour clamer son ras-le-bol face « à la dérive d’un gouvernement qui essaie d’imposer des normes religieuses à l’ensemble des citoyens en empiétant sur leurs libertés et les règles démocratiques ».

De l’autre côté du miroir, la contestation turque pourrait s’avérer « salutaire » pour les populations des pays arabes, juge Bichara Khader. « J’y vois une opportunité parce qu’un parti islamiste comme les Frères musulmans, qui est aujourd’hui au pouvoir en Egypte, doit probablement prendre la mesure de ce qui se passe à Ankara et Istanbul. Ils voient que lorsqu’un parti musulman arrive au pouvoir par les urnes et qu’il veut essayer d’imposer des principes religieux à une population assoiffée de liberté, il rencontre une opposition farouche. »

Responsabilité turque

Dans les couloirs européens, l’analyse est quelque peu divergente. « Je ne pense pas que le processus d’adhésion ait eu une quelconque influence sur ce qui se passe en Turquie« , confie une source. « Si les négociations se sont arrêtées, c’est un peu de leur faute aussi. Notamment à cause de l’attitude de la Turquie sur la question chypriote. Ils connaissent les règles du jeu et savent très bien les réformes qu’ils doivent entreprendre dans les différents volets qui font l’objet des négociations. »

En 2011, l’UE a lancé un « agenda positif » afin de réchauffer les relations avec Ankara, en constituant des groupes de travail communs sur certains dossiers. Dans les rangs des Etats membres les plus réticents à cette adhésion, la France a également fait un geste d’ouverture il y a trois mois, en annonçant qu’elle était disposée à lever son blocage sur le chapitre des politiques régionales. Un volet qui aura un impact financier important dans la perspective d’une éventuelle adhésion, puisqu’il vise à préparer la Turquie à la gestion des fonds structurels européens qui pourraient lui échoir. Les négociations sur ce point pourraient être entamées ce mois-ci pour autant que l’évolution de la situation ne vienne pas compromettre ce projet.

Une réaction très autoritaire du gouvernement Erdogan pourrait en effet geler les velléités d’ouverture européennes « et ralentir un peu plus un processus déjà très lent ». A l’inverse, si un compromis pacifique, et dans le respect du cadre démocratique, venait à être trouvé avec les mouvements d’opposition, cela pourrait créer une dynamique positive en faveur de la Turquie. Mais il est évidemment impossible de prédire la tournure que prendront les événements.

Pour sa part, le coprésident du groupe des Verts-ALE au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit, estime que si l’Europe « veut exercer une certaine influence, elle doit dialoguer directement avec le gouvernement turc sur la façon d’aborder les problèmes de ce pays. Ouvrir les négociations d’adhésion avec la Turquie sur les chapitres cruciaux que sont la justice et les droits fondamentaux serait particulièrement pertinent et opportun ». Des représentants du mouvement de protestation turque ont d’ailleurs été invités à venir s’exprimer mardi prochain lors de la session plénière du Parlement à Strasbourg.

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