Le cri de la rue contre l’islamisation rampante de la Turquie

Publié: 4 juin 2013 par estellavaras dans Actualités
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Olivier Perrin (letemps.ch)
Mis en ligne il y a 1 heure

Alors qu’en Turquie, les villes sont toujours envahies par des milliers de protestataires contre le régime en place, les manifestations ont déjà fait deux morts. Revue de presse.

Un jeune homme de 22 ans est mort lundi soir après avoir été grièvement blessé dans le sud du pays, au cinquième jour des troubles. La mort d’une première personne avait déjà été signalée un peu plus tôt par l’Union des médecins turcs : il s’agit du décès d’un jeune homme tué dimanche soir à Istanbul par une voiture ayant percuté la foule.

On le sait, depuis vendredi 31 mai, des milliers de personnes protestent sur la place Taksim, à Istanbul, contre la destruction du parc Gezi, où doit être construit un ensemble immobilier comprenant un centre commercial et une mosquée. Pour elles, le premier ministre Erdogan, « se montre intraitable ». La preuve : « Vous êtes journaliste, non ? » s’adresse une manifestante, masque à gaz accroché autour du cou, à la rédactrice des Hürriyet Daily News, dans un article traduit par Courrier international  : alors « dites […] que ce n’est pas nous qui avons fait ce que vous voyez là. C’est la police qui a fait ça pour nous en accuser. Nous n’avons rien fait. Nous ne voulons pas causer le moindre dégât. »

Culte de la personnalité

Parti de cette apparemment banale protestation contre un problème d’aménagement du territoire urbain, « le mouvement de contestation dénonce désormais l’autoritarisme du gouvernement […] et son supposé agenda d’islamisation rampante », disent Les Echos. Contre cela, on a affaire au « plus important mouvement contestataire depuis l’arrivée au pouvoir », il y a dix ans, du parti islamo-conservateur AKP. Dont le look du site internet rappelle les plus belles heures de la présidence Ben Ali en Tunisie, avec son culte quasi stalinien de la personnalité. Une lettre de lecteur adressée au Financial Times plaide d’ailleurs pour que « la Turquie abandonne cette approche de style soviétique », cette volonté de restaurer le « sultanat » ou l’Empire ottoman, explique The Economist.

De nombreux Turcs en ont d’ailleurs assez, de cet autoritarisme, comme l’expliquent les commentaires recensés par le site Eurotopics. D’ailleurs, « un seul nom est sur toutes les lèvres : Tayyip Erdogan. Pourquoi ? » Le quotidien Hürriyet répond : « Peut-être parce que lorsqu’un projet est prévu à Istanbul, c’est Erdogan et non le maire qui prend la parole. De même, pour la question syrienne, c’est Erdogan qui parle et non le ministre des Affaires étrangères. Si une seule et même personne prend les décisions dans tous les domaines sans exception, n’est-il pas normal que la colère converge sur cette seule personne ? »

La vengeance d’Assad

Une seule et même personne, comme Assad chez le voisin syrien. Qui savoure sa vengeance et soutient, dans les médias officiels, qu’Ankara « terrorise sa population ». Dimanche, avec un cynisme qui laisse pantois, le Ministère des affaires étrangères a même osé « conseiller » aux Syriens d’éviter de se rendre en Turquie « à cause de la détérioration de la situation sécuritaire ». Et la télévision syrienne accorde une couverture exceptionnelle aux manifestations contre « la junte au pouvoir »  !

Dans le sens inverse, ces manifestations sont un moyen pour la population de décharger conte la politique syrienne de la Turquie, selon la Neue Zürcher Zeitung  : majoritairement sunnite, le pays « avait misé tôt sur les ennemis du dirigeant Assad, et ainsi sur l’axe sunnite ». Alors la politique d’Ankara vis-à-vis de Damas « divise le pays, sur les plans politique et confessionnel. Les tensions se sont aggravées entre sunnites et alévis, ces derniers se sentant discriminés et exigeant plus de droits religieux et politiques. » Ces musulmans libéraux, selon Le Monde, n’ont « plus grand-chose à perdre ».

« Il doit céder »

De Telegraaf néerlandais écrit aussi que le premier ministre « pensait peut-être que son pouvoir et sa popularité étaient illimités. […] Mais l’opposition turque en a assez, de ses ambitions mégalomanes. […] En Turquie, des centaines de journalistes, soldats, écrivains et intellectuels, tous séculiers, sont en prison, frappés d’accusations absurdes. » Et les jeunes, laïcs, « refusent l’islamisation de leur pays ». Car eux, ce qu’ils veulent, c’est la liberté. « On n’avait encore jamais assisté à des mobilisations aussi importantes contre Erdogan. Il doit céder avant que la situation ne dérape. »

Des dizaines de journalistes, renchérit L’Humanité, « ont déjà été condamnés à la prison, le reste le sera sans doute incessamment sous peu. Pire encore, alors que la censure revient en force au point où aucun grand média n’a consacré d’images aux récentes manifestations d’Istanbul, instaurant une sorte d’omerta sur une actualité qui dérange, voilà qu’Erdogan s’est mis en tête de moraliser la jeunesse turque, estimant que « former une jeunesse religieuse » vaut mieux qu’une jeunesse qui s’adonne à l’alcool ou à la drogue ! »

Printemps ou Mai ?

Reste que les éditorialistes espèrent, sans trop y croire encore, l’avènement d’un « printemps turc », constatant que la rue turque exhale « un parfum de Mai 68 », comme le dit celui de la Tribune de Genève et 24 Heures. Pour sa part, Libération écrit aussi : « Avant que ne fane le printemps arabe, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan faisait figure de phare de l’Orient musulman. […] Les révoltés de la place Taksim montrent les limites de cette illusion. […] Il est trop tôt pour parler d’un printemps turc, mais ce mouvement atteste que les sociétés du Moyen-Orient, diverses, développées, ouvertes sur le reste du monde, ne sont pas prêtes d’accepter une chape islamiste qui détruise leurs espaces de liberté. »

Mais « il serait fatal pour Erdogan de sous-estimer l’ire populaire », estime le Standart de Sofia : « Si la vague de protestations s’amplifie encore, il ferait mieux d’annoncer sa démission et d’organiser des élections anticipées. […] Erdogan doit désormais choisir entre une démission à la mode grecque, bulgare ou égyptienne. Compte tenu de la situation actuelle, la variante privilégiée par [l’ex-premier ministre bulgare] Boïko Borissov, lequel avait démissionné sous le poids de la contestation et annoncé des élections anticipées, est probablement la plus recommandable. Les autres options ne feraient qu’entraîner davantage de violence et de chaos. »

Dans l’ombre, Gül

La presse germanophone, compilée par la Deutsche Welle, n’est pas en reste, qui consacre de larges espaces au conflit qui intéresse la très importante communauté turque en Allemagne. Selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung, par exemple, « Erdogan va devoir s’habituer au fait que les Turcs ne veulent plus se contenter de voter tous les quatre ans et de se taire le reste du temps ». Et cette affaire, prévient Die Welt, « pourrait coûter sa carrière à Erdogan qui ne peut plus briguer le poste de premier ministre aux prochaines élections et vise celui de chef d’Etat. L’actuel président, Abdullah Gül, peut aussi décider de se représenter. […] S’il a plus de chances dans les sondages qu’Erdogan, c’est probablement lui que l’AKP choisira comme candidat. »

Si les choses se passent ainsi, Erdogan n’aurait alors plus qu’une seule chose à faire : se trouver un nouveau job.

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