Publié: 14 mai 2013 par ghaouatyousra dans Actualités, Europe, Société
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Dessin d'Aguilar, Espagne.

Courrier International

 

Maurice Thorez, le staliniste français, passa la Seconde Guerremondiale à Moscou, où il se faisait appeler « Ivanov ». A la Libération, il rentra en France et devint membre du gouvernement. Après la démission de Charles de Gaulle en 1946, Thorez reprit à son compte un des projets fétiches du général : la création d’un établissement chargé de former les hauts fonctionnaires de la nouvelle république, l’Ecole nationale d’administration (ENA). Thorez devait se dire que cette caste constituerait « l’avant-garde du prolétariat » dont Lénine avait tant parlé. Depuis, l’ENA a produit pléthore de membres de l’élite politique et financière du pays, dont le président François Hollande.

La France n’a jamais ménagé ses élites, un passe-temps qui remonte à la Révolution, mais les énarques et leurs camarades ont rarement été aussi impopulaires. En l’espace d’un an d’exercice, les gouvernements tant de droite que de gauche sont devenus des objets de mépris. Le chômage a atteint un niveau record. Les scandales liés à l’élite se multiplient (un des derniers en date concerne le ministre du Budget Jérôme Cahuzac et ses comptes en Suisse et ailleurs). Quelque chose a monstrueusement mal tourné pour la caste de Thorez.

Une caste incestueuse

Les élites françaises se définissent par leur intelligence. Elles sont principalement recrutées dans deux écoles au processus de sélection rigide : l’ENA et l’Ecole polytechnique (que l’on appelle communément « l’X »). « Nulle part ailleurs dans le monde, les carrières professionnelles – et le destin de toute une nation – ne sont à ce point tributaires des écoles que l’on fait », écrit Peter Gumbel dans son dernier livre : France’s Got Talent (La France a du talent). C’est pourquoi, même âgés, certains membres de l’élite se présentent en tant qu' »ancien élève de l’X ».

Ils ne sont que 80 étudiants à sortir chaque année diplômés de l’ENA, et 400 de Polytechnique. Ils se voient alors confier des postes très élevés. « Ils travaillent dur. Ce n’est pas une élite qui est juste là pour s’amuser, » soutient Pierre Forthomme, spécialiste du conseil en management.

Pendant des années, ils ont fait ce que l’on attendait d’eux. De 1946 à 1973, la France a vécu ses Trente Glorieuses*, (presque) trente ans de réussite économique. En 1990, ils avaient encore de quoi se vanter. Ils avaient créé le premier proto-Internet, le Minitel, mis en place les trains les plus rapides d’Europe, cocréé l’avion de ligne le plus rapide du monde – le Concorde –, contraint l’Allemagne à accoucher de l’euro (qui, aux yeux des élites françaises, était censé annoncer le début de l’unité européenne, plutôt que sa fin), affirmé l’indépendance militaire du pays – que beaucoup prenaient encore au sérieux – et continuaient de croire qu’ils parlaient une langue internationale. Les intellectuels au pouvoir, c’était apparemment une solution qui fonctionnait.

Depuis, tout est allé de travers. Dans les années 1960, le sociologue Pierre Bourdieu dénonçait déjà les défauts de l’élite : la classe dirigeante prétendait être une méritocratie ouverte aux gens brillants quelle que soit leur origine, mais, en réalité, elle s’était muée en caste incestueuse.

Ces gens trahiraient leur pays plutôt que leurs amis

C’est la plus petite élite à gouverner un grand pays. Elle vit dans quelques arrondissements chics de Paris. Ses enfants vont tous dans les mêmes écoles, dès l’âge de trois ans. Quand ils atteignent le début de l’âge adulte, les futurs responsables de la France se connaissent tous. Anciens camarades de classe, ils deviennent des « camarades de caste », expliquent les sociologues Monique Pinçon-Charlot et son époux Michel Pinçon.

Aux Etats-Unis, jamais un PDG et un romancier ne se rencontreront. En France, les élites politiques, entrepreneuriales et culturelles ont pour ainsi dire fusionné. Ils se retrouvent au petit déjeuner, au vernissage d’une exposition, pour dîner. Ils nouent des liens d’amitié, voire se marient. Ils se donnent des tuyaux pour le travail, couvrent les transgressions les uns des autres, se confondent en critiques dithyrambiques pour le dernier ouvrage de l’autre. (Comparez l’euphorie que suscite la publication d’un livre de Bernard-Henri Lévy en France à l’accueil qu’on lui réserve à l’étranger !)

Les élites sont la seule classe française à faire preuve de solidarité interne, poursuit Pinçon-Charlot. Elles sont liées par des secrets communs. Par exemple, beaucoup de leurs membres étaient au courant des curieuses pratiques de Dominique Strauss-Kahn dans la chambre à coucher, mais les mêmes étaient prêts à le laisser se présenter à la présidence plutôt que d’en informer la valetaille au-delà du périf. Pour paraphraser l’auteur anglais E.M. Forster, ces gens trahiraient leur pays plutôt que leurs amis. Ils justifient les faveurs qu’ils s’accordent au nom de l’amitié. En fait (comme l’ont souligné le journaliste Serge Halimi et d’autres), c’est de la corruption.

Les élites françaises n’ont pas été formées pour réussir dans le monde

Une caste aussi réduite, issue des mêmes écoles, souffre immanquablement d’un autre travers, tout aussi dangereux : la pensée de groupe. Et il est rare que ses membres croisent des sous-fifres qui oseront avancer des avis divergents. « En France, un haut responsable sorti d’une grande école n’est jamais informé par la base. Il est seul. » « Ces gens-là apprécieraient d’être informés, ils aimeraient travailler en équipe », ajoute Pinçon-Charlot. « Ils ne veulent pas être seuls, mais le système les propulse au pouvoir, si bien que nous pouvons reprocher nos difficultés à nos élites. »

La mondialisation aussi a eu un impact. Les élites françaises n’ont pas été formées pour réussir dans le monde, mais dans le centre de Paris. François Hollande, qui a fait trois grandes écoles, découvre aujourd’hui la planète en tant que président. Il s’est rendu pour la première fois en Chine lors de sa visite officielle en avril. Ces temps-ci, beaucoup de Français réussissent à Londres, New York ou dans la Silicon Valley, mais, en règle générale, ils n’ont pas de contact avec l’élite du pays.

Cette dernière ne va pas disparaître d’elle-même. Du reste, une menace bien pire se profile : l’élection, en 2017, de la première présidente authentiquement antiélite, Marine Le Pen (Front national).

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commentaires
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