Munich: ouverture d’un grand procès néonazi

Publié: 6 mai 2013 par estellavaras dans Actualités
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Marcel Linden, Correspondant en Allemagne

Mis en ligne le 06/05/2013 sur le site de lalibre.be

Ali Kemal Gün, psychologue à Cologne,explique comment la communauté turque a vécu les méfaits du NSU.

La communauté turque d’Allemagne et les immigrés en général suivront avec émotion le procès qui s’ouvre ce lundi devant le tribunal supérieur de Munich contre les terroristes d’extrême droite du « Nationalsozialistischer Untergrund » (NSU), un groupuscule accusé du meurtre de huit Turcs, d’un Grec et d’une policière allemande.

Quand on a appris en novembre 2011 que ceux-ci étaient les victimes de néonazis et non pas d’une prétendue mafia turque, les trois millions de Turcs vivant en Allemagne, dont la moitié a la nationalité allemande, ont pris peur.

Le fait qu’en Allemagne, le « père » Etat ait subi une grave défaillance en ne réussissant pas à mettre fin à la série d’assassinats les a marqués, explique le docteur Ali Kemal Gün, psychothérapeute et psychologue turc, que « La Libre Belgique » a interrogé à la clinique psychiatrique rhénane LVR de Cologne.

Il y a vingt ans, ce psychologue avait soigné les victimes turques de l’incendie criminel de Solingen.

Le procès contre le groupe terroriste NSU va-t-il pouvoir panser les plaies ?

Je pense que le tribunal ne pourra pas tirer au clair ce qui a mal tourné avec le travail des autorités. On n’éclaircira pas les dessous de l’affaire. C’est pourtant l’attente de la communauté turque et des immigrés en général. Les Turcs sont un symbole pour la xénophobie qu’entretient l’extrême droite. En attaquant des personnes d’origine turque, ils ont voulu dire : « Nous sommes contre les immigrés ».

Les attentes sont-elles très élevées ?

Oui, très élevées. Les personnes d’origine turque veulent deux choses : la peine maximale; et, ce qui est plus important, que le tribunal éclaire l’arrière-plan. Pourquoi ? L’attaque contre un homme qui vise en fait tout un peuple est une expérience traumatisante. Les proches des victimes, mais aussi ceux qui s’identifient avec eux, subissent un traumatisme.

Les Allemands d’origine turque pensent : « Cela peut aussi m’arriver, je suis aussi une cible potentielle. » Cela crée un sentiment de peur et d’insécurité. On n’est plus sûr dans la société, on se sent en danger. On perd confiance dans l’Etat de droit. Le procès devra aider à restaurer la confiance. Car, sans cela, les immigrés continueront à se sentir mal à l’aise dans la société allemande.

Toutefois, le tribunal devra surtout juger si Beate Zschäpe est coupable ou non, sans se prononcer sur l’éventuelle défaillance des autorités.

Je crois que le tribunal suivra toutes les pistes pour savoir pourquoi les choses ont mal tourné. Beate Zschäpe ne sait pas tout, mais elle en sait plus que ce qui est connu actuellement. Nous, psychothérapeutes, parlons d’un traumatisme secondaire. L’immigré se dit : « Je ne suis pas directement touché, mais la connaissance de la chose peut avoir une influence sur moi. » Peut-être que je figure aussi sur la liste. Vous penseriez de même, si on avait tué dix Belges. Les assassinats ont commencé en 2000 et pendant plus de dix ans on n’a pas su qui en étaient les auteurs. C’est un fait unique dans l’après-guerre que l’Etat n’ait pas réussi à mettre fin à une longue série de meurtres. Il est indécent de parler de ratages. Cela n’explique rien : il y a dû y avoir un système derrière.

Une conjuration ?

Non, pas de conjuration. Deux jours après l’attentat à la bombe de la Keupstrasse à Cologne de 2004, le ministre social-démocrate de l’Intérieur Otto Schily avait déclaré sur place que ce n’était pas un acte terroriste, mais un crime commis par le milieu. Mais d’où le savait-il ? Devant la commission d’enquête du Bundestag il a dit l’an dernier : « J’endosse la responsabilité. » Oui, mais pour quoi ? Mon hypothèse est qu’il dissimule quelque chose. Quelques jours après l’attentat, on a distribué dans un tram de Cologne des tracts où des extrémistes de droite saluaient l’agression. J’ai pris peur quand Schily a dit que ses informations, il les tenait du centre opérationnel du ministère. Mais quelle est la véritable source d’information ? Après tous ces attentats, la police a pendant des années littéralement terrorisé les proches parents des victimes. Elle a dit aux épouses : « Admettez que votre mari avait une amie, qu’il vous trompait, qu’il trafiquait. » Les attentats ont causé une blessure. Comment la guérir ? Voila ce qui importe. Le dédommagement financier ne peut pas aboutir. Le gouvernement fédéral a payé un million d’euros que doivent se partager plus de cinquante proches parents. On ne peut pas effacer avec de l’argent une douleur que les familles ont supportée pendant des années. Cela est offensant. Un accompagnement psychologique est plus important.

La communauté turque avait déjà été traumatisée il y a vingt ans avec les incendies criminels de Mölln en novembre 1992, tuant trois Turcs, et de Solingen en mai 1993 avec cinq morts. Vous aviez soigné des survivants de l’attentat de Solingen.

Solingen a été le premier tournant dans la progression de la xénophobie, les assassinats du NSU le second tournant. Au début des années 90, il y avait eu des incendies criminels contre des réfugiés à Hoyerswerda et à Rostock. Les Turcs, anciens résidents, ne se sentaient pas concernés. A Mölln, on n’était pas encore sûr que les Turcs fussent visés. A Solingen, c’était manifeste.

Dans la langue turque, il y a un proverbe : « La justice l’emportera. » Pour les Turcs, l’Etat est le père. Ils pensent maintenant qu’en Allemagne le « père » Etat a subi une défaillance.

Après Solingen, les personnes touchées avaient bénéficié de beaucoup de sympathie de la part de la population et du monde politique. Après les attentats du NSU, on n’a pas aidé les proches. Un blessé turc de la Keupstrasse de Cologne s’est suicidé l’an dernier. Il était traumatisé; personne ne l’a aidé. Il a beaucoup bu, encore plus qu’auparavant. Il faut présumer que l’attentat a largement contribué à son suicide.

A Solingen, la police avait arrêté de suite de jeunes extrémistes de droite, ce qui avait déclenché une vague de solidarité. Dans le cas des meurtres du NSU, cette solidarité n’a pas joué parce qu’on ne connaissait pas les auteurs des attentats.

Depuis Solingen, l’hostilité à l’égard des immigrés a gagné du terrain. Il y a eu le livre de Thilo Sarrazin. Aujourd’hui, la société allemande est moins sensible qu’à l’époque de Solingen. Au passif, il y a aussi l’immixtion de l’Etat turc avec des accents nationalistes. Ainsi, Bekir Bozdag, ministre pour les Turcs de l’étranger, a lancé: « Quoi qu’il arrive, le tribunal allemand ne sera pas indépendant. » Les immigrés sont pris entre deux feux. D’une part, la Turquie ne les aide pas, d’autre part, Ankara leur dit qu’ils sont des Turcs et ne doivent pas s’assimiler. Pourtant, il est important que leur intégration aboutisse. Un Turc intégré a l’impression de trahir son pays.

Dans un récent incendie, dans le sud de l’Allemagne, il y a eu quatre victimes turques. Le ministre Bozdag s’est emporté. Les autorités allemandes ont alors autorisé six inspecteurs turcs à vérifier sur place que cet incendie n’avait pas d’origine criminelle. Kenan Kolat, le président de la communauté turque en Allemagne, a dit que pour chaque incendie criminel, il faut partir d’un acte xénophobe. Cela est absurde.

On pourrait dire que la communauté turque est hypersensible. Le fait est qu’il y a un manque de confiance et un traumatisme collectif, non pas pathologique, mais qui se base sur des expériences faites dans le passé.

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