Afghanistan, Irak, Libye, Mali: “On ne montre plus rien des guerres aux médias”

Publié: 1 mai 2013 par ghaouatyousra dans Actualités, Monde, Société
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Les Inrocks

 

 

Importance de l’opinion publique, absence de vainqueur définitif, rôle des forces spéciales… Le chercheur-aventurier Gérard Chaliand, coauteur avec Michel Jan d’un essai intitulé “Vers un nouvel ordre du monde” (mars 2013), nous explique ce qu’il appelle une “guerre moderne”.

Pourquoi dites-vous que le “centre de gravité” de la guerre s’est déplacé ?

La théorie classique voulait que le centre de gravité de l’adversaire se situe au niveau de ses forces armées. Le but était de battre l’armée d’en face. Cela date de Clausewitz du point de vue théorique, mais cela se pratiquait déjà auparavant. En 1945, la donne change à cause du nucléaire. On ne peut plus se permettre de détruire entièrement l’ennemi qui dispose de sous-marins, d’avions, de silos enterrés… Une dissuasion mutuelle s’est créée qui, pour l’instant, fonctionne toujours. Les puissances nucléaires ne se livrent plus de guerres classiques. Elles s’affrontent par des stratégies indirectes, comme, par exemple, l’Inde et le Pakistan avec les attentats de Bombay.

Aujourd’hui, quand on se bat contre une nation occidentale, vous expliquez que l’on vise l’opinion publique. Pourquoi ?

Avant, le temps travaillait pour les Occidentaux. In fine, l’opinion publique des pays européens restait indifférente ou suivait les choix de son État. Aujourd’hui, pleuvent les critiques internes sur les choix stratégiques. Pendant la guerre du Vietnam, on a vu le centre de gravité changer pour la première fois. Fin 1967, le général Westmoreland annonçait que la guerre entrait dans sa dernière phase. Jusque là, l’opinion publique suivait. Six semaines après, les Viêt-Cong lançaient une offensive généralisée dans une cinquantaine de centres urbains. A Saigon, un commando de dix personnes entraient jusque dans l’ambassade américaine. La guerre était médiatiquement très couverte. L’opinion publique fut forcée de se rendre compte que la guerre n’était pas terminée. Et que le général et le gouvernement avaient menti. L’opinion publique devenait le centre de gravité.

Quelle fut la conséquence de ce constat pour les Etats belliqueux ?

Depuis les Malouines, on ne montre plus rien des guerres aux médias. En 2003, en Irak, rien n’a été montré. L’idée étant à la fois de ne pas démoraliser la population et de ne pas donner d’argument à l’opposition. Au Mali, on a tout intérêt à écarter les journalistes. Du point de vue des politiques, les journalistes vendent de l’angoisse. Ils cherchent toujours le scoop. La stratégie actuelle est de mettre l’accent sur les forces spéciales. L’élite. Ce sont des guerriers, ils aiment la chasse. Ils font un travail de déblaiement. Au Mali, ils ont stoppé les “alqaedistes” et les ont rejetés au nord de la boucle du Niger, dans des zones sous-peuplées. Il s’agissait d’en tuer le plus possible. Les Français auraient déjà tué environ 600 individus. Chaque fois que l’on élimine un cadre, c’est du temps de perdu pour l’adversaire. Les Israéliens ont fait la même chose : chaque fois qu’une personnalité prenait de l’importance du côté palestinien, elle était éliminée.

D’après vous, il est impossible de gagner une guerre depuis 1945. Pourquoi ?

Autrefois, on gagnait ces guerres car on avait des armées disciplinées, tandis qu’en face, l’adversaire était mal organisé, divisé. L’ennemi n’avait aucune conscience nationale, pas d’idéologie commune, à part un patriotisme local. De plus, la plupart du temps, il n’avait pas de sanctuaire ni d’aide extérieure. Aujourd’hui, nous avons la supériorité de l’armement mais les talibans ont un sanctuaire, une idéologie très puissante et ils connaissent nos points faibles.

Vous dites que les soldats au sein des armées occidentales ne sont plus motivés…

Ce fut l’erreur des Américains, ils ont envoyé des appelés, donc peu motivés, ce qui en faisaient des combattants réticents. On ne mène pas des guerres coloniales avec des appelés. Les Russes ont commis la même erreur en Afghanistan. Il faut des professionnels. Pour moi, le choc des civilisations a déjà eu lieu quand l’Europe a débarqué et occupé pendant près d’un siècle l’Afrique et l’Asie. On gagnait parce qu’on était les meilleurs et qu’on avait fait la révolution industrielle. Nous étions, technologiquement, beaucoup plus forts.

Pour vous, le tournant historique de notre époque se situe en 1979 et non pas, comme pour beaucoup d’historiens, à la chute du mur de Berlin en 1989…

Un premier virage survint fin 1978 avec Den Xiaoping. Il dit : “on va faire du socialisme de marché“. En 1979, Khomeini conquiert le pouvoir en Iran et la même année ce fut l’invasion soviétique en Afghanistan. Trente ans après, voilà où en est l’islamisme. Ce fut aussi l’année d’une crise pétrolière qui n’a cessé de s’envenimer. Raymond Barre disait : “c’est fini les vaches grasses“. Depuis, nous n’avons cessé de vivre au-dessus de nos moyens.

Qu’entendez-vous par “les Américains n’iront sûrement pas en Syrie avec leurs bottes” ?

Avec ce qui s’est passé en Libye, Russes et Chinois se sentent floués. Les Nations unies étaient d’accord sur la question de l’immixtion pour éviter que la population de Tripoli ne soit frappée. Russes et Chinois ont voté sur ces bases. Or, dans les faits, au lieu de se contenter de sécuriser la population et de s’opposer à l’avancée des troupes de Kadhafi, les Anglais et les Français – soutenus logistiquement par les États-Unis (observation satellitaire, ravitaillement en vol, guidage pour un certain nombre de missiles) – ont œuvré pour la liquidation pure et simple du régime. Ce qui n’était pas dans le mandat de l’Onu. Ceci explique en grande partie leur refus absolu d’ingérence dans la crise syrienne. Les États-Unis n’obtiendront pas de mandat pour la Syrie.

Se dirige-t-on vers un pourrissement de la situation ?

Contrairement à ce que disent la majorité des observateurs, cela prend la tournure d’un conflit prolongé. Car à l’intérieur des populations syriennes, il y a des groupes religieux qui craignent davantage la monté d’un sunnisme militant que l’actuel régime de Bachar, aussi oppressif soit-il. Les chrétiens sont par exemple très inquiets car, en cas de basculement de régime, ils auraient le choix entre l’exil et la liquidation physique. L’affaire syrienne se situe au milieu d’un règlement de compte sévère entre chiites et sunnites. Il a démarré en 1979. Quand une révolution chiite est apparue en Iran. L’Arabie saoudite, championne du sunnisme le plus militant, n’était pas satisfaite. En revanche, la même année, les Soviétiques sont entrés en Afghanistan, ce qui a constitué une merveilleuse occasion d’organiser un djihad sunnite. La guerre d’Irak, en 2003, pour les Saoudiens, fut une catastrophe. Des sunnites ont été remplacés par des chiites. Au Pakistan, au Yémen et en Indonésie les chiites relèvent la tête. On est dans une reconfiguration générale du Moyen Orient. On assiste à une contre offensive des sunnites appuyés par l’Arabie saoudite et le petit partenaire qatari. Avec pour but d’affaiblir l’Iran. A Bahreïn, les Saoudiens ont envoyé 2000 hommes pour rétablir l’ordre. Personne n’en parle car ils sont les ennemis de nos ennemis supposés…

Les droits de l’homme sont à géométrie variable…

C’est un constat froid. En 1975, on a créé avec la conférence de Stockholm une nouvelle stratégie : celle des droits de l’homme. On s’en est servi comme d’une arme pour affaiblir l’URSS. Ce fut une sorte d’offensive idéologique occidentale. En 1975, à quelques exceptions près, l’Europe achevait sa période coloniale. Nous étions presque redevenus vierges. Alors, on en a profité. Mais aujourd’hui, que signifient les droits de l’homme au Qatar ? Personne n’en parle. Les Qataris viennent d’emprisonner un écrivain qui a écrit une satire de la famille régnante. Si c’était un Russe, je vous assure que nous en entendrions parler bien davantage !

Qu’est-ce que vous appelez “le nouvel ordre du monde” ?

En dehors de notre crise financière devenue économique, la véritable nouveauté c’est la montée de la Chine, de l’Inde, de la Corée du sud, de l’Indonésie, la remontée de la Turquie, l’arrivée du Brésil. Ce que nous étions les seuls à savoir faire, l’industrialisation, les produits manufacturés, les autres savent le faire aussi. Ils le font moins cher et bientôt aussi bien que nous. C’est un peu comme si on retournait au début du XIXe siècle. Il y a une multitude de grandes forces en présence. Pendant deux siècles, on a monopolisé une domination absolue qui devient relative aujourd’hui. Bien sûr, les États-Unis vont rester en tête pour un moment. Mais leur suprématie, telle qu’elle fut conservée jusqu’en 2008, est terminée à jamais. Ils ne pourront pas conserver cette domination sur le monde. Ni espérer le remodeler, ni décider éternellement du droit et de la manière de l’appliquer. Mais ils vont conserver leur prééminence pour une durée indéterminée.

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